06-02-1914 Jones à Freud

6 février 1914

69 Portland Court, Londres

Cher professeur Freud,

D’abord en ce qui concerne les extraits joints. Il s’agit (1) de la traduction de vers de Sapho à l’objet aimé, qui illustre joliment la relation entre Libido et Angst en décrivant les symptômes d’un Angstanfall, (2) un extrait de presse exposant une intéressante conception de Hamlet, et (3) la correspondance sur la ψα parue à ce jour dans le British Médical Journal, les principales lettres étant marquées d’une croix en marge. Auriez-vous la gentillesse de me les retourner? Vous verrez que le para­noïaque Mercier, fils (1) d’un père français qui défend la «pureté d’esprit anglaise» et abomine tout ce qui vient du continent, s’est fourré dans un guêpier. Les quatre lettres de cette semaine, y compris celle de Stoddart, directeur de l’asile de Bethlem et psychiatre bien connu, nous sont favorables. Le rédacteur en chef a cependant écarté une lettre de Eder (que j’ai écrite) qui se bornait à contester les citations que Mercier faisait de Maeder et était écrite avec une grande suavité. Dans l’ensemble, donc, la situation est assez bonne, et tout fair play n’a pas disparu de la vieille Angleterre(2).

Sans nouvelles de vous depuis bien longtemps, je me demandais s’il y avait de nouvelles complications avec Loe, qui exigeraient un certain temps d’adaptation. Je suis ravi d’apprendre qu’elle va mieux, mais j’ai hâte de savoir tout ce qui s’est passé, si Herbert Jones est encore là, ce qu’ils ont décidé, si elle vient à Londres, etc. Elle ne m’écrit pas du tout.

Je suis ravi que Louis vous ait plu, je craignais que vous ne le trouviez trop évi­dent. Il m’a intéressé d’un point de vue historique, et en tant que démonstration des contributions que peut apporter la ψα aux problèmes historiques, mais aussi peut-être sur un plan psychiatrique (paranoïa contre hypocondrie).

Jung nous a envoyé une circulaire, et nous voterons tous lors de notre réunion de jeudi prochain. Dans le Journal oj Mental Science d’octobre paraît un très remarquable compte rendu de l’essai Wandlungen de Jung, signé par un certain Alexander Neuer (inconnu de moi, et qui ne figure pas dans l’annuaire des médecins)(3). C’est un disciple d’Adler, il fait remonter Jung à Adler (pas d’un point de vue historique) et il est très perspicace quant à «l’attaque voilée, mais sauvage» de Jung contre vous. Si vous le souhaitez, je pourrais vous procurer un exemplaire de la revue.

Je découvre que les trois étapes du développement mental de l’humanité suivant Comte (que nous avions vainement recherchées l’an passé) sont les stades religieux, métaphysique et positiviste: votre originalité n’est nullement entamée. De la série complète animisme, mythologie, religion, philosophie, science, il omet les deux pre­miers, – caractéristiques de sa période ! Je suis débordé de toutes parts, et suis ravi d’apprendre qu’il en va de même pour vous. Qu’écrivez-vous à présent ? J’espère ne pas trop vous ennuyer.

Amitiés sincères,

Bien fidèlement et cordialement

Jones.


1.   Mot quasiment illisible, qui forme une espèce de tache noire sur la page manuscrite.

2.   Voir les lettres de W. H. B. Stoddart, William Brown, David Forsyth et Edith G. Collett, Bri­tish Médical Journal, 1, 1914, p, 340-341, en réponse à celles de Charles Mercier, British Médical Journal, 1, 1914, p. 172-173, 276.

3.   Alexander Neuer, An Attempt to Expound the Psycho-Analytical Theory, Journal oj Mental Science, 59, 1913, p. 660-666.

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