Jacques Lacan - Les Formations de l'Inconscient - séance 3- 20 novembre 1957
Transcription artisanale et singulière établie d'après la version sonore originale disponible en archive sur Lutecium
Nous voici donc entrés par la porte du trait d'esprit dont nous avons la dernière fois commencé d'analyser l'exemple princeps, celui qu'a emboîté Freud sous la forme du mot d'esprit "famillionnaire" imputé en même temps à Hirsch Hyacinthe, c'est-à-dire à cette création poétique pleine de signification. Aussi bien n'est-ce pas par hasard que c'est sur ce fond de création poétique que Freud se trouve avoir choisi son exemple princeps et que nous avons nous-mêmes trouvé, comme il arrive d'ailleurs à l'accoutumée, que cet exemple princeps se trouvait être particulièrement apte à représenter, à démontrer ce que nous voulons ici démontrer.

Sans doute vous l'avez vu, ceci nous entraîne dans l'analyse du phénomène psychologique dont il est question à propos du trait d'esprit, au niveau d'une articulation signifiante qui, sans aucun doute si cela vous intéresse, du moins je l'espère pour une grande part d'entre vous, n'est pas moins l'objet, vous l'imaginez facilement, de quelque chose qui peut paraître déroutant. Je veux dire que sans aucun doute ce quelque chose qui surprend, déroute l'esprit, est aussi bien le nerf de cette reprise, que je veux faire ici avec vous, de l'expérience analytique, et concerne la place, et je dirai, presque jusqu'à un certain point, l'existence du sujet, comme quelqu'un m'en posait la question et qui était certes loin d'être quelqu'un de peu averti, ni de peu averti de la question, ni de peu averti non plus de ce que je tente d'y apporter, quelqu'un m'a posé la question : " mais alors que devient ce sujet ? Où est-il ? "

La réponse est facile quand il s'agit de philosophes, puisque c'était un philosophe qui me posait cette question à la Société de Philosophie où je parlais. J'étais tenté de répondre, mais sur ce point je pourrais volontiers vous retourner cette question, et vous dire que précisément je laisse la parole aux philosophes. Il ne s'agit pas après tout que tout le travail me soit réservé.

Cette question de l'élaboration de la notion de sujet demande assurément à être révisée à partir de l'expérience freudienne. Si quelque chose doit y être modifié, ce n'est pas non plus quelque chose qui doive nous surprendre. En d'autres termes, si Freud a apporté quelque chose d'essentiel, est-ce bien à quoi nous pouvions nous attendre, que de voir les esprits, et particulièrement ceux des psychanalystes, adhérer, je dirais d'autant plus fortement à une notions du sujet, celle qui s'incarne dans telle façon de penser, simplement le moi qui n'est qu'un retour à ce que nous pourrions appeler les confusions grammaticales sur la question du sujet, l'identification du moi avec un pouvoir de synthèse qu'assurément aucune donnée dans l'expérience ne permet de soutenir. On peut même dire qu'il n'y a pas eu besoin d'arriver à l'expérience freudienne, il n'y a pas besoin d'y recourir, pour qu'une simple inspection sincère de ce qu'est notre vie à chacun nous permette d'entrevoir que cette puissance de synthèse soi-disant est plus que tenue en échec, et qu'à vrai dire, sauf fiction il n'y a vraiment rien qui soit d'expérience plus commune que ce que nous pourrons appeler non seulement l'incohérence de nos motifs, mais je dirais même plus, le sentiment de leur profonde immotivation, de leur aliénation fondamentale. Que si Freud nous apporte une notion d'un sujet qui fonctionne au-delà, ce sujet en nous si difficile à saisir, s'il nous en montre les ressorts et l'action, c'est là quelque chose qui assurément depuis toujours aurait dû retenir l'attention, que ce sujet en tant qu'il introduit une unité cachée, une unité secrète dans ce qui nous apparaît au niveau de l'expérience la plus commune, notre profonde division, notre profond morcellement, notre profonde aliénation par rapport à nos propres motifs, que ce sujet soit autre.

Est-il simplement une espèce de double, de sujet mauvais moi, comme l'ont dit certains, d'autant qu'il recèle en effet bien des surprenantes tendances, ou simplement autre moi, ou, comme on pourrait croire encore que je dis plus vrai moi ? Est-ce bien de cela dont il s'agit ? Est-ce simplement une doublure, purement et simplement un autre que nous pouvons concevoir structuré comme le moi de l'expérience ?

Voilà la question, voilà aussi pourquoi nous l'abordons cette année au niveau et sous le titre des Formations de l'inconscient.

Assurément la question est déjà présente, [elle] offre une réponse. Il n'est pas structuré de la même façon :dans ce moi de l'expérience quelque chose en lui se présente qui a ses lois propres. Il y a pour tout dire une organisation de ces formations qui non seulement a un style, mais une structure particulière. Cette structure, Freud l'aborde et la démonte au niveau des névroses, au niveau des symptômes, au niveau des rêves, au niveau des actes manqués, au niveau du trait d'esprit. Il la reconnaît unique et homogène. Tout le nerf de ce qu'il nous expose au niveau du trait d'esprit, et c'est bien pour cela que je l'ai choisi comme porte d'entrée, repose sur ceci : c'est son argument fondamental, faire du trait d'esprit une manifestation de l'inconscient.

C'est vous dire qu'il est structuré, qu'il est organisé selon les mêmes lois que celles que nous avons trouvées dans le rêve. Ces lois, il les rappelle, il les énumère, il les articule, il les reconnaît dans la structure du trait d'esprit. Ce sont les lois de la condensation ; ce sont les lois du déplacement ; essentiellement et avant tout quelque chose d'autre y adhère ; il y reconnaît aussi ce que j'ai appelé dans la fin de mon article pour traduire : " égards aux nécessités de la mise en scène ". II l'amène aussi comme un tiers-élément.

Mais peu importe d'ailleurs de les nommer, le nerf de ce qu'il apporte, la clef de son analyse est cette reconnaissance de lois structurales communes : à ceci se reconnaît qu'un processus, comme il s'exprime, a été attiré dans l'inconscient. C'est ce qui est structuré selon les lois, [elles-mêmes] structurées selon ces types. C'est de cela qu'il s'agit quand il s'agit de l'inconscient.

Que se passe-t-il ? Il se passe au niveau de ce que je vous enseigne, que nous sommes en état maintenant, c'est-à-dire après Freud, de reconnaître cet événement d'autant plus démonstratif qu'il a vraiment tout pour surprendre. Que ces lois, cette structure de l'inconscient, ce à quoi se reconnaît un phénomène comme appartenant aux formations de l'inconscient, soient strictement identifiables, recouvrent, et je dirai même plus, recouvrent d'une façon exhaustive ce que l'analyse linguistique nous permet de repérer comme étant les modes de formation essentiels du sens en tant que ce sens est engendré par les combinaisons du signifiant.

Le terme de signifiant prend un sens plein à partir d'un certain moment de l'évolution de la linguistique, celui où est isolée la notion d'élément signifiant très liée dans l'histoire concrète au dégagement de la notion de phonème. Bien entendu uniquement localisée à cette notion, la notion de signifiant, pour autant qu'elle nous permet de prendre le langage au niveau d'un certain registre élémentaire, nous pouvons la définir doublement comme chaîne d'une part diachronique et comme possibilité à l'intérieur de cette chaîne, possibilité permanente de substitution dans le sens synchronique. Cette prise à un niveau fondamental, élémentaire des fonctions du signifiant, est la reconnaissance au niveau de cette fonction d'une puissance originale qui est précisément celle où nous pouvons localiser un certain engendrement de quelque chose qui s'appelle le sens, et quelque chose qui en soi est très riche d'implications psychologiques, et qui reçoit une sorte de complémentation, sans même avoir besoin de pousser plus loin soi-même sa voie, sa recherche, de creuser plus loin son sillon dans ce que Freud lui-même nous a déjà préparé à ce point de jonction du champ de la linguistique avec le champ propre de l'analyse. Il s'agit de nous montrer que ces effets psychologiques, que ces effets d'engendrement du sens ne sont rien d'autre, ne se recouvrent exactement qu'avec ce que Freud nous a montré comme étant les formations de l'inconscient.

Autrement dit, nous pouvons saisir ce quelque chose qui reste jusque là élidé dans ce qu'on peut appeler la place de l'homme, c'est très précisément ceci : le rapport étroit qu'il y a entre le fait que pour lui existent des objets d'une hétérogénéité, d'une diversité, d'une variabilité vraiment surprenantes par rapport aux objets biologiques, car ce que nous pouvons attendre comme étant le correspondant de son existence de l'organisme vivant, ce quelque chose de singulier que présente un certain style, une certaine diversité surabondante, luxuriante, et en même temps insaisissabilité comme telle, comme objet biologique, du monde des objets humains, c'est quelque chose qui se trouve dans cette conjoncture devoir être étroitement et indissolublement relaté à la soumission, à la subduction de l'être humain par le phénomène du langage.

Bien sûr ceci n'avait pas manqué d'apparaître, mais jusqu'à un certain point et d'une certaine façon masqué, masqué pour autant que ce qui est saisissable au niveau du discours, et du discours concret, se présente toujours par rapport à cet engendrement du sens dans une position d'ambiguïté, ce langage en effet étant tourné déjà vers les objets qui incluent en eux-mêmes quelque chose de la création qu'ils ont reçue du langage - même, et quelque chose qui déjà a pu faire l'objet précisément de toute une tradition, voire d'une rhétorique philosophique, celle qui pose la question dans le sens le plus général de la critique du jugement : qu'est-ce que vaut ce langage ? Qu'est-ce que représentent ces connexions par rapport aux connexions auxquelles elles paraissent aboutir, qu'elles se posent même [de] refléter, qui sont les connexions du réel ?

C'est bien là tout ce à quoi aboutit en effet une tradition de critique, une tradition philosophique dont nous pouvons définir la pointe et le sommet par Kant; et déjà d'une certaine façon qu'on puisse interpréter, penser la critique de Kant comme la plus profonde mise en cause de toute espèce de réel, pour autant qu'il est soumis aux catégories à priori non seulement de l'esthétique, mais aussi de la logique, c'est bien quelque chose qui représente un point pivot au niveau duquel la méditation humaine repart pour retrouver ce quelque chose qui n'était point aperçu dans cette façon de poser la question au niveau du discours, au niveau du discours logique, au niveau de la correspondance entre une certaine syntaxe du cercle intentionnel en tant qu'il se ferme dans toute phrase, [dans cette façon] de le reprendre en dessous et en travers de ce livre de la critique du discours logique, de reprendre l'action de la parole dans cette chaîne créatrice où elle est toujours susceptible d'engendrer de nouveaux sens par la voie de la métaphore de la façon la plus évidente, par la voie de la métonymie d'une façon qui, elle, est restée - je vous expliquerai pourquoi quand il en sera temps - jusqu'à une époque toute récente toujours profondément masquée.

Cette introduction est déjà assez difficile pour que je revienne à mon exemple "famillionnaire", et que nous nous efforcions ici de la compléter. Nous en sommes arrivés à la notion qu'au cours d'un discours précisément intentionnel où le sujet se présente comme voulant dire quelque chose, quelque chose se produit qui dépasse son vouloir, quelque chose qui se présente comme un accident, comme un paradoxe, comme un scandale, cette néoformation se présente avec des traits non pas du tout négatifs d'une sorte d'achoppement, d'acte manqué comme elle pourrait l'être après tout - je vous en ai montré des équivalents, des choses qui y ressemblent singulièrement dans l'ordre du pur et simple lapsus - mais au contraire se trouve, dans les conditions où cet accident se produit, être enregistré, être valorisé au rang de phénomène significatif, précisément d'engendrement d'un sens au niveau de la néoformation signifiante, d'une sorte de co-lapsus de signifiants qui se trouvent là, comme dit Freud, comprimés l'un avec l'autre, emboutis l'un dans l'autre, et que cette signification crée, et je vous en ai montré les nuances et l'énigme, entre quoi et quoi, entre cette évocation de manière d'être proprement métaphorique "il me traitait d'une façon tout à fait famillionnaire", [entre] cette évocation de manière d'être, cet être verbal tout près de prendre cette animation singulière dont j'ai essayé déjà d'agiter devant vous le fantôme avec le "famillionnaire"; le "famillionnaire" en tant qu'il fait son entrée dans le monde, comme représentatif de quelque chose qui pour nous est très susceptible de prendre une réalité et un poids infiniment plus constants que ceux plus effacés du millionnaire, mais dont je vous ai montré aussi combien il a quelque chose dans l'existence d'assez animateur pour représenter vraiment un personnage caractéristique d'une époque historique et je vous ai indiqué qu'il n'y avait pas que Heine à l'avoir inventé, je vous ai parlé du Prométhée mal enchaîné de Gide et de son "miglionnaire".

Il serait plein d'intérêt de nous arrêter un instant à la création gidienne du Prométhée mal enchaîné. Le millionnaire du Prométhée mal enchaîné c'est Zeus le banquier, et rien n'est plus surprenant que l'élaboration de ce personnage, je ne sais pas pourquoi, dans le souvenir que nous laisse l'œuvre de Gide, éclipsée peut-être par l'éclat inouï de Paludes dont il fait pourtant une sorte de correspondance et de double; c'est le même personnage dont il s'agit dans les deux. Il y a beaucoup de traits qui sont là pour le recouper : le millionnaire dans tous les cas est quelqu'un qui trouve avoir des comportements singuliers avec ses semblables, puisque c'est de là que nous voyons sortir l'idée de l'acte gratuit. Zeus le banquier, dans l'incapacité où il est d'avoir avec n'importe quel autre un véritable authentique échange, pour autant qu'il est ici identifié, si l'on peut dire à la puissance absolue, à ce côté pur signifiant qu il y a dans l'argent, mettant en cause, si l'on peut dire, l'existence de toute espèce d'échange significatif possible, ne trouve rien d'autre pour sortir de sa solitude que de procéder de la façon suivante, comme s'exprime Gide, de sortir dans la rue avec d'une main une enveloppe portant ce qui à l'époque avait sa valeur, un billet de cinq cents francs, et dans l'autre main une gifle, si l'on peut s'exprimer ainsi; de laisser tomber l'enveloppe, et au sujet qui la lui ramasse obligeamment, de lui proposer d'écrire un nom sur l'enveloppe, moyennant quoi il lui donne une gifle, et ce n'est pas pour rien qu'il est Zeus, une gifle formidable qui le laisse étourdi et blessé; puis de s'esquiver et d'envoyer le contenu de l'enveloppe à la personne dont le nom a été ainsi écrit par celui qu'il vient de si rudement traiter. Ainsi se trouve-t-il dans une posture de n'avoir lui-même rien choisi, d'avoir compensé, si l'on peut dire, un maléfice gratuit par un don qui ne lui doit à lui-même absolument rien, tant son choix est de restaurer, si l'on peut dire, par son action, le circuit de l'échange, lequel ne peut s'introduire lui-même d'aucune façon et sous aucun biais, d'y participer de cette façon par effraction si l'on peut dire, d'engendrer une sorte de dette à laquelle il ne participe en rien et dont toute la suite d'ailleurs va se développer dans la suite du roman par le fait que les deux personnages n'arriveront plus jamais eux-mêmes à conjoindre, si l'on peut dire, ce qu'ils se doivent l'un à l'autre : l'un en deviendra presque borgne et l'autre en mourra.

C'est toute l'histoire du roman, et il semble qu'à un certain degré c'est une histoire profondément instructive et morale, utilisable au niveau de ce que nous essayons de montrer.

Voici donc notre Henri Heine qui se trouve en posture d'avoir créé ce personnage comme fond, mais dans ce personnage, d'avoir fait surgir avec ce signifiant du "famillionnaire", la double dimension de la création métaphorique, et d'autre part une sorte d'objet métonymique nouveau, le "famillionnaire" dont nous pouvons en somme situer la position ici et ici [sur le graphe au niveau du message g et d'].

Je vous ai montré la dernière fois que pour concevoir l'existence de la création signifiante qui s'appelle le "famillionnaire", nous pouvions ici ( en ?') retrouver, encore qu'ici bien entendu l'attention ne soit pas attirée de ce côté, tous les débris, tous les déchets ordinaires à la réflexion d'une création métaphorique sur un objet; c'est à savoir tous les dessous signifiants, toutes les parcelles signifiantes dans lesquelles nous pouvons briser le terme "famillionnaire", fames, fama, l'infamie, enfin tout ce que vous voudrez, le famulus, tout ce que Hirsch Hyacinthe est effectivement pour son patron caricatural, Cristoforo di Gumpelino.

Et ici à cette place ?', nous devons systématiquement chercher chaque fois que nous avons affaire à une formation de l'inconscient comme telle, ce que j'ai appelé les débris de l'objet métonymique qui assurément, pour des raisons qui sont tout à fait claires à l'expérience, se révèlent naturellement particulièrement importants quand la création métaphorique, si l'on peut dire, n'est pas réussie. Je veux dire quand elle n'a abouti à rien comme dans le cas que je vous ai montré, de l'oubli d'un nom; quand le nom Signorelli est oublié, pour retrouver la trace de ce creux, de ce trou que nous trouvons au niveau de la métaphore, des débris métonymiques prennent là toute leur importance. Le fait qu'au niveau de la disparition du terme Herr, c'est quelque chose qui fait partie de tout le contexte métonymique dans lequel ce Herr s'est isolé, à savoir le contexte Bosnie Herzégovine, qui nous permet de le restituer, prend ici toute son importance.

Nous revenons à notre "famillionnaire". Notre "famillionnaire" s'est donc produit au niveau du message. Je vous ai fait remarquer que là nous devons nous trouver au niveau du "famillionnaire" avec les correspondances métonymiques de la formation paradoxale qui s'est produite au niveau de l'oubli du nom, dans le cas Signorelli. Nous devons aussi trouver quelque chose qui réponde à l'escamotage ou à la disparition du Signor dans le cas de l'oubli du nom, nous devons le trouver aussi au niveau du trait d'esprit.

C'est là que nous en sommes restés. Comment pouvons-nous concevoir, réfléchir sur ce qui se passe au niveau du "famillionnaire" pour autant que la métaphore, ici spirituelle, est réussie ? II doit y avoir jusqu'à un certain point quelque chose qui corresponde, qui marque en quelque sorte le résidu, disons le déchet de la création métaphorique.

Un enfant le dirait tout de suite. Si nous ne sommes pas fascinés par le côté entificateur qui toujours nous fait manier le phénomène du langage comme s'il s'agissait d'un objet, nous apprendrons tout simplement à dire des choses évidentes, à la façon dont les mathématiciens procèdent quand ils manient leurs petits symboles en x, a et b, c'est-à-dire sans penser à rien, sans penser à ce qu'ils signifient puisque c'est justement ce que nous cherchons, c'est ce qui se passe au niveau du signifiant. Pour savoir ce que cela signifie, ne cherchons pas ce que cela signifie ; il est tout à fait clair que ce qui est rejeté, ce qui marque, au niveau de la métaphore, le reste, ce qui sort, ce qui reste comme résidu de la création métaphorique, c'est le mot familier.

Si le mot familier n'est pas venu, et si "famillionnaire" est venu à sa place, le mot familier nous devons le considérer comme étant passé quelque part, comme ayant le même sort que celui que je vous désignais la dernière fois comme étant réservé au Signor de Signorelli, c'est-à-dire allant poursuivre son petit circuit circulaire quelque part dans la mémoire inconsciente. C'est le mot familier.

Nous ne serons pas du tout étonnés qu'il en soit ainsi, pour la simple raison que ce mot familier est justement ce qui, dans l'occasion, correspond bien effectivement au mécanisme du refoulement au sens le plus habituel, au sens de celui dont nous avons l'expérience au niveau de quelque chose qui correspond à une expérience passée, à une expérience disons personnelle, à une expérience historique antérieure, et remontant fort loin où, bien entendu, ce ne serait plus l'être à ce moment de Hirsch Hyacinthe lui-même, mais celui de son créateur, à savoir Henri Heine.

Si dans la création poétique de Henri Heine le mot "famillionnaire" a fleuri d'une façon aussi heureuse, peu nous importe de savoir dans quelles circonstances il l'a trouvé. Il l'a peut-être trouvé au cours d'une de ses promenades dans une nuit parisienne qu'il devait achever solitaire, après les rencontres qu'il avait, dans les années de 1830 environ, avec le baron James Rothschild qui le traitait comme un égal, et d'une façon tout à fait "famillionnaire". C'est peut-être à ce moment-là qu'il l'a inventé, plutôt que de le faire tomber de sa plume quand il était à sa table. Mais peu importe, il a fait cette réussite aussi heureuse, c'est bien.

Ici je ne vais pas plus loin que Freud. Passé le tiers du livre environ, après l'analyse de "famillionnaire", vous voyez Freud reprendre l'exemple au niveau de ce qu'il appelle les tendances de l'esprit, et identifier dans cette création, dans la formation de ce trait d'esprit, qualifier d'ingénieuse invention cette création de Heine.

C'est quelque chose qui a son répondant dans son passé, dans ses relations personnelles de famille. Il lui est bien familier, "famillionnaire", parce que ce n'est rien d'autre, derrière Salomon de Rothschild qui est celui qu'il a mis en cause dans sa fiction, qu'un autre "famillionnaire" qui est de sa famille, le nommé Salomon Heine, son oncle, lequel a joué dans sa vie le rôle le plus opprimant, ceci tout au long de son existence, le traitant extrêmement mal, ne lui refusant pas simplement ce qu'il pouvait attendre de lui sur quelque plan concret que ce soit, mais bien plus : se trouvant être en posture d'être l'homme qui a refusé, qui a fait obstacle dans la vie de Heine à la réalisation de son amour majeur, de l'amour qu'il avait pour sa cousine qu'il n'a très précisément pas pu épouser pour cette raison essentiellement "famillionnaire" que l'oncle était un millionnaire et que lui ne l'était pas. Donc en somme Heine a toujours considéré comme une trahison ce qui n'a été que la conséquence de cette impasse familiale si profondément marquée de millionnarité.

Disons que ce familier qui se trouve être là ce qui a la fonction signifiante majeure dans le refoulement corrélatif de la création spirituelle, c'est le signifiant qui dans le cas de Heine poète, artiste du langage, nous montre d'une façon évidente la sous-jacence d'une signification personnelle par rapport à la création ici spirituelle ou poétique. Cette sous-jacence est liée au mot, et non pas à tout ce que peut avoir de confusément accumulé la signification permanente dans la vie de Heine, d'une insatisfaction et d'une position très singulièrement mise en porte à faux vis-à-vis des femmes en général. Si ce quelque chose intervient ici, c'est par le signifiant "familier" comme tel. Il n'y a aucun autre moyen, dans l'exemple indiqué de rejoindre l'action, l'incidence de l'inconscient, si ce n'est en montrant ici la signification étroitement liée à la présence du terme signifiant "familier" comme tel.

Bien entendu de telles remarques sont faites pour nous montrer que lorsque nous sommes entrés dans cette voie de lier à la combinaison signifiante toute l'économie de ce qui est enregistré dans l'inconscient, ceci bien entendu nous mène loin, et dans une régression que nous pouvons considérer, non pas comme ad infinitum, mais jusqu'à l'origine du langage. Il faut que nous considérions toutes les significations humaines comme ayant été à quelque moment métaphoriquement engendrées par des conjonctions signifiantes ; et je dois dire que des considérations comme celle-là ne sont certainement pas dépourvues d'intérêt. Nous avons toujours beaucoup à apprendre de l'examen de cette histoire du signifiant.

Cette remarque que je vous fais incidemment est faite simplement pour vous en donner ici une illustration pendant que j'y pense, à propos de cette identification du terme famille comme étant ce qui est au niveau de la formation métaphorique refoulé, car après tout - sauf à avoir lu Freud ou à avoir simplement un tout petit peu d'homogénéité entre la façon dont vous pensez pendant que vous êtes en analyse et la façon dont vous lisez un texte - vous ne pensez pas à famille dans le terme de "famillionnaire" comme tel ; dans le terme de "atterré" dont je vous faisais l'analyse la dernière fois, plus la réalisation du terme "atterré" est faite, plus elle va dans le sens de terreur, et plus la terre est évitée, qui pourtant est l'élément actif dans l'introduction signifiante du terme métaphorique "atterré".

De même ici, plus vous allez loin dans le sens de "famillionnaire", plus vous pensez au "famillionnaire" - c'est-à-dire au millionnaire devenu, devenu transcendant si l'on peut dire, devenu quelque chose qui existe dans l'être, et non plus purement et simplement cette sorte de signe - et plus la famille elle-même tend à être, comme terme agissant dans la création du mot "famillionnaire", éludée. Mais si un instant vous vous remettez à vous intéresser à ce terme de famille, comme je l'ai fait, au niveau du signifiant, c'est-à-dire en ouvrant le dictionnaire Littré dont Monsieur Chassé nous dit que c'était là que Mallarmé prenait toutes ses idées... Le plus fort c'est qu'il a raison, mais d'avoir raison dans un certain contexte, je dirai même qu'il y est pris aussi non moins que ses interlocuteurs; il a le sentiment qu'il enfonce là une porte. Bien sûr il enfonce cette porte parce qu'elle n'est pas ouverte. Si en effet chacun pensait à ce qu'est la poésie, il n'y aurait véritablement rien de surprenant à s'apercevoir que Mallarmé devait s'intéresser vivement au signifiant. Simplement comme personne n'a jamais véritablement même abordé ce qu'est véritablement la poésie, c'est-à-dire qu'on balance entre je ne sais quelle théorie vague et vaseuse sur la comparaison, ou au contraire la référence à je ne sais quels termes musicaux, c'est là que l'on veut expliquer l'absence prétendue de sens dans Mallarmé, sans s'apercevoir du tout qu'il doit y avoir une façon de définir la poésie en fonction des rapports au signifiant, qu'il y a une formule peut-être un peu plus rigoureuse, et qu'à partir du moment où l'on donne cette formule, il est beaucoup moins surprenant que dans ses sonnets les plus obscurs Mallarmé soit mis en cause.

Ceci dit, je pense que personne ne fera un jour la découverte que je prenais aussi toutes mes idées dans le dictionnaire Littré ! Ce n'est pas parce que je l'ouvre que c'est là la question.

Je l'ouvre donc et je peux vous informer de ceci, que je suppose que certains d'entre vous peuvent connaître, mais qui a tout de même son intérêt, c'est que le terme familial en 1881 est un néologisme. Une consultation attentive de quelques bons auteurs, qui se sont penchés sur ce problème depuis, m'a permis de dater en 1865 l'apparition du mot familial. Cela veut dire qu'on n'avait pas l'adjectif familial avant cette année-là. Pourquoi ne l'avait-on pas? Voilà une chose fort intéressante. En fin de compte la définition qu'en donne Littré est quelque chose qui se rapporte à la famille, au niveau dit-il, de la science politique. Pour tout dire le mot familial est beaucoup plus lié à un contexte comme celui par exemple d'allocations familiales qu'à n'importe quoi. C'est pour autant que la famille a été à un moment donné prise, qu'on a pu l'aborder comme objet au niveau d'une réalité politique intéressante - c'est-à-dire pour autant précisément qu'elle n'était plus tout à fait dans le même rapport, dans la même fonction structurante avec le sujet [comme] elle avait été toujours jusqu'à une certaine époque, c'est-à-dire en quelque sorte incluse, prise dans les bases et les fondements mêmes du discours du sujet, sans même qu'on songe à l'isoler pour autant - qu'elle a été tirée du niveau d'objet résistant, d'objet devenu propos d'un maniement technique particulier, qu'une chose aussi simple que l'adjectif corrélatif au terme famille, vient au jour; ce en quoi vous ne pouvez pas manquer de vous apercevoir que ce n'est peut-être pas non plus quelque chose d'indifférent au niveau de l'usage même du signifiant famille.

Quoi qu'il en soit, une telle remarque est faite aussi pour nous faire considérer que nous ne devons pas considérer ce que je viens de vous dire de la mise dans le circuit du refoulé et du terme famille au niveau du temps de Henri Heine comme ayant absolument une valeur identique à celle qu'il peut avoir dans notre temps, puisque le seul fait que le terme familial non seulement n'est pas utilisable dans le même contexte, mais même n'existe pas au temps de Heine, suffit à changer, si l'on peut, dire l'axe de la fonction signifiante lié au terme famille. C'est une nuance que l'on peut considérer à cette occasion comme non négligeable. C'est grâce d'ailleurs à une série de négligences de cette espèce que nous pouvons nous imaginer que nous comprenons les textes antiques comme les comprenaient les contemporains. Néanmoins tout nous annonce qu'il y a toutes les chances pour qu'une lecture naïve d'Homère ne corresponde absolument en rien au sens véritable d'Homère, et que ce n'est certainement pas pour rien que des gens se consacrent à une exhaustion attentive du vocabulaire homérique comme tel, dans l'espoir de remettre approximativement en place la dimension de signification dont il s'agit dans ces poèmes. Mais le fait qu'ils conservent leur sens, malgré que selon toute probabilité une bonne partie de ce qu'on appelle improprement le monde mental, le monde des significations des héros homériques nous échappe complètement, et très probablement doive nous échapper d'une façon plus ou moins définitive, c'est tout de même, sur ce plan, la distance du signifiant au signifié qui nous permet de comprendre qu'une concaténation particulièrement bien faite, c'est cela qui caractérise précisément la poésie: des signifiants auxquels nous puissions encore et probablement indéfiniment jusqu'à la fin des siècles donner des sens plausibles.

Nous voici donc à notre "famillionnaire", et je crois avoir fait à peu près le tour de ce qu'on peut dire du phénomène de la création du trait d'esprit dans son registre et dans son ordre propre. Ceci peut-être va nous permettre de serrer de plus près la formule que nous pouvons donner de l'oubli du nom dont je vous ai parlé la semaine dernière.

Qu'est-ce que l'oubli du nom ? Dans cette occasion c'est que le sujet a posé devant l'Autre, et à l'Autre lui-même en tant qu'autre, la question : qui a peint la fresque d'Orvieto ? Et il ne trouve rien.

Je veux vous faire remarquer à cette occasion l'importance qu'a le souci que j'ai de vous donner une formulation correcte, sous prétexte que l'analyse découvre que s'il n'évoque pas le nom du peintre d'Orvieto, c'est parce que Signor manque que vous pouvez penser que c'est Signor qui est oublié. Ce n'est pas vrai. D'abord parce que ce n'est pas Signor qu'il cherche, c'est Signorelli qui est oublié, et Signor est le déchet signifiant refoulé de quelque chose qui se passe à la place où l'on ne retrouve pas Signorelli.

Entendez bien le caractère tout à fait rigoureux de ce que je vous dis. Ce n'est absolument pas la même chose de se rappeler Signorelli ou Signor. Quant vous avez fait avec Signorelli l'unité que cela comporte, c'est-à-dire que vous en avez fait le nom propre d'un auteur, la désignation d'un nom particulier, vous n'y pensez plus au Signor. Si le Signor a été dégagé du Signorelli, isolé dans le Signorelli, c'est par rapport à l'action de décomposition propre à la métaphore, et pour autant que Signorelli a été pris dans le jeu métaphorique qui a abouti à l'oubli du nom, celui que nous permet de reconstituer l'analyse.

Ce que nous permet de reconstituer l'analyse, c'est la correspondance de Signor avec Herr dans une création métaphorique qui vise le sens qu'il y a au-delà de Herr, le sens qu'a pris Herr dans la conversation avec le personnage qui accompagne à ce moment-là Freud dans son petit voyage vers les bouches de Cattaro, et qui fait que Herr est devenu le symbole de ce devant quoi échoue sa maîtrise de médecin, du maître absolu, c'est-à-dire le mal qu'il ne guérit pas, le personnage qui se suicide malgré ses soins, et pour tout dire la mort et l'impuissance qui le menace lui personnellement, Freud. C'est dans la création métaphorique que s'est produit ce brisement de Signorelli, qui a permis au Signor, qu'on retrouve en effet comme élément, de passer quelque part. Il ne faut pas dire que c'est Signor qui est oublié, c'est Signorelli qui est oublié, et Signor est quelque chose que nous trouvons au niveau du déchet métaphorique en tant que le refoulé est ce déchet signifiant. Signor est refoulé mais il n'est pas oublié, il n'a pas à être oublié puisqu'il n'existait pas avant. S'il a pu si facilement se fragmenter d'ailleurs, et se détacher de Signorelli, c'est parce que Signorelli est justement un mot d'un langage étranger à Freud, et qu'il est tout à fait frappant, remarquable et d'expérience que vous pouvez facilement faire, pour peu que vous ayez l'expérience d'une langue étrangère, que vous discernez beaucoup plus facilement les éléments composants du signifiant dans une langue étrangère que dans la vôtre propre. Si vous commencez à apprendre une langue, vous vous apercevez, entre les mots, d'éléments de composition, de relations de composition que vous omettez tout à fait dans votre langue. Dans votre langue vous ne pensez pas les mots en les décomposant en radical et suffixe, alors que vous le faites de la façon la plus spontanée quand vous apprenez une langue étrangère. C'est pour cela qu'un mot étranger est plus facilement fragmentable et usable [utilisable] dans ses éléments et ses décompositions signifiantes que ne l'est n'importe quel mot de votre propre langue. Ce n'est là qu'un élément adjuvant du processus qui peut aussi se produire avec les mots de votre propre langue, mais si Freud a commencé par cet examen de l'oubli d'un nom étranger, c'est parce qu'il est particulièrement accessible et démonstratif.

Alors qu'y a-t-il au niveau de la place où vous ne trouvez pas le nom de Signorelli ? Cela veut dire précisément qu'il y a eu tentative à cette place d'une création métaphorique. L'oubli du nom, ce qui se présente comme oubli du nom, c'est ce qui s'apprécie à la place de "famillionnaire". Il n'y aurait rien eu du tout si Henri Heine avait dit : il m'a reçu tout à fait comme un égal, tout à fait...ts...ts...ts...

C' est exactement ce qui se passe au niveau où Freud cherche son nom de Signorelli. C'est quelque chose qui ne sort pas, qui n'est pas créé, c'est là qu'il cherche Signorelli, il le cherche là indûment. Pourquoi ? Parce qu'au niveau où il doit chercher Signorelli, du fait de la conversation antécédente, est attendue et appelée une métaphore qui concerne ce quelque chose qui est destiné à faire médiation entre ce dont il s'agit dans le cours de la conversation que Freud a à ce moment-là et ce qu'il en refuse, à savoir la mort. C'est justement ce dont il s'agit quand il tourne sa pensée vers la fresque d'Orvieto, à savoir ce que lui-même appelle les choses dernières, l'élaboration si l'on peut dire eschatologique qui est la seule façon dont il peut aborder cette sorte de terme "abhorrique", de terme impensable, si l'on peut dire, de ses pensées, ce quelque chose en quoi il doit tout de même bien s'arrêter. La mort existe qui limite son être d'homme, qui limite aussi son action de médecin, et qui donne aussi une borne absolument irréfutable à toutes ses pensées.

C'est pour autant qu'aucune métaphore ne lui vient dans la voie de l'élaboration de ces choses comme étant les choses dernières, que Freud se refuse à toute eschatologie, si ce n'est sous la forme d'une admiration pour la fresque peinte d'Orvieto, que rien ne vient, et qu'à la place où il en cherche l'auteur - car en fin de compte c'est de l'auteur qu'il s'agit, de nommer l'auteur -il ne se produit rien, parce qu'aucune métaphore ne réussit, aucun équivalent n'est donnable à ce moment-là au Signorelli, parce que le Signorelli a pris une nécessité, est appelé à ce moment-là dans une bien autre forme signifiante que celle de son simple nom qui à ce moment-là est tout de même sollicité d'entrer en jeu à la façon dont dans "atterré", joue sa fonction de radical "ter", c'est-à-dire qu'il se brise et qu'il s'élide. L'existence quelque part du terme Signor est la conséquence de la métaphore non réussie que Freud appelle à ce moment-là à son aide. C'est pour cela que vous voyez les mêmes effets que je vous ai marqués comme devant exister au niveau de l'objet métonymique, à savoir à ce moment-là de l'objet dont il s'agit, de l'objet représenté, peint sur les choses dernières. Freud le dit, " Non seulement je ne retrouvais pas le nom de Signorelli, mais je ne me suis jamais si bien souvenu, je n'ai jamais à ce moment-là si bien visualisé la fresque d'Orvieto, moi, dit-il, qui ne suis pas...", et on le sait par toutes sortes d'autres traits, par la forme de ses rêves en particulier, " moi qui ne suis pas tellement imaginatif ".

Si Freud a pu faire toutes ces trouvailles, c'est très probablement dans le sens où il était beaucoup plus ouvert, beaucoup plus perméable au jeu symbolique qu'au jeu imaginaire; et il note lui-même cette intensification de l'image au niveau du souvenir, cette réminiscence plus intense de l'objet dont il s'agit, à savoir de la peinture, et jusqu'au visage de Signorelli lui-même qui est là dans la posture où apparaissent dans les tableaux de cette époque, les donateurs, quelquefois l'auteur. Il y a Signorelli dans le tableau, et Freud le visualise. Il n'y a donc pas une sorte d'oubli pur et simple, massif si l'on peut dire, de l'objet; au contraire il y a une relation entre la reviviscence, l'intensification de certains de ces éléments, et la perte d'autres éléments, d'éléments signifiants au niveau symbolique, et nous trouvons à ce moment-là le signe de ce qui se passe au niveau de l'objet métonymique, en même temps que nous pouvons donc formuler ce qui se passe dans cette formule de l'oubli du nom, à peu près comme ceci :

Nous retrouvons là la formule de la métaphore en tant qu'elle s'exerce par un mécanisme de substitution d'un signifiant S à un autre signifiant S'.

Que se passe-t-il comme conséquence de cette substitution du signifiant S à un autre signifiant S' ? Il se produit ceci qu'au niveau de S'il se produit un changement de sens, à savoir que le sens de S', disons S' devient le nouveau sens que nous appellerons s petit s, pour autant qu'il corresponde à ce grand S.

Mais à la vérité, pour ne pas laisser subsister d'ambiguïté dans votre esprit, à savoir vous pouvez croire qu'il s'agit là de cette topologie, que petit s est le sens de grand S et qu'il faut que le S soit entré en relation avec S'pour que le petit s puisse produire à ce titre seulement, ce que j'appelle s". C'est la création de ce sens qui est la fin, le fonctionnement de la métaphore. La métaphore est toujours réussie pour autant que ceci étant exécuté, que le sens étant réalisé, que le sens étant entré en fonction dans le sujet, S et S', exactement comme dans une formule de multiplication de fraction, se simplifient et s'annulent.

C'est pour autant que "atterré" finit par signifier ce qu'il est vraiment pour nous dans la pratique, à savoir plus ou moins touché de terreur, que le "ter" qui a servi d'intermédiaire entre "atterré" et "abattu" d'une part - ce qui à proprement parler est la distinction la plus absolue, il n'y a aucune raison pour qu'"atterré" remplace "abattu", mais que le "ter" qui est ici pour avoir servi à titre homonymique a apporté cette terreur- que le "ter" dans les deux cas peut se simplifier. C'est un phénomène du même ordre qui se produit au niveau de l'oubli du nom.

Si vous voulez bien comprendre que ce dont il s'agit, ce n'est pas d'une perte du nom de Signorelli, c'est d'un X que je vous introduis ici parce que nous allons apprendre à le reconnaître et à nous en servir; cet X c'est cet appel de la création significative dont nous retrouverons la place dans l'économie d'autres formations inconscientes. Pour vous le dire tout de suite, c'est ce qui se passe au niveau de ce qu'on appelle le désir du rêve.

Je vous montrerai comment nous le retrouvons, mais là nous le voyons d'une façon simple à la place où Freud devrait retrouver Signorelli. Il ne trouve rien, non pas simplement parce que Signorelli est disparu, mais parce qu'à ce niveau-là il faut qu'il crée quelque chose qui satisfasse à ce qui est la question pour lui, à savoir les choses dernières, et pour autant que cet X est présent quelque chose qui est la formation métaphorique tend à se produire, et nous pouvons le voir à ceci que le terme Signor apparaît au niveau de deux termes signifiants opposés, de deux fois la valeur S', et que c'est à ce titre qu'il subit le refoulement en tant que Signor, qu'au niveau du X rien ne s'est produit, et c'est pour cela qu'il ne trouve pas le nom, et que le Herr joue le rôle de la place qu'il tient comme objet métonymique, comme objet qui ne peut pas être nommé, comme objet qui n'est nommé que par quelque chose qui est dans ses connexions.

La mort c'est le Herr absolu. Mais quand on parle du Herr on ne parle pas de la mort parce qu'on ne peut pas parler de la mort, parce que la mort est très précisément à la fois la limite, et probablement aussi l'origine d'où [part] toute parole.

Voilà donc à quoi nous mène la comparaison, la mise en relation terme à terme de la formation du trait d'esprit avec cette formation inconsciente dont vous voyez maintenant mieux apparaître la forme en tant qu'elle est apparemment négative. Elle n'est pas négative. Oublier un nom, ce n'est pas simplement une négation, c'est un manque, mais un manque - nous avons toujours tendance à aller trop vite - de ce nom.
Ce n'est pas parce que ce nom n'est pas attrapé que c'est le manque, c'est le manque de ce nom qui fait que cherchant le nom, ce manque à la place où ce nom devrait exercer cette fonction, où il ne peut plus l'exercer car un nouveau sens est requis, exige une nouvelle création métaphorique.

C'est pour cela que le Signorelli n'est pas retrouvé, mais que par contre les fragments sont trouvés quelque part là où ils doivent être retrouvés dans l'analyse, là où ils jouent la fonction du deuxième terme de la métaphore, à savoir du terme élidé dans la métaphore.

Ceci peut vous paraître chinois, mais qu'importe si simplement vous vous laissez conduire comme il apparaît. Que tout chinois dans un cas particulier que cela puisse vous sembler, ceci est tout à fait riche de conséquences en ceci : c'est que si vous vous en souvenez quand il faudra vous en souvenir, cela vous permettra d'éclairer ce qui se passe dans l'analyse de telle ou telle formation inconsciente, de vous en rendre compte d'une façon satisfaisante, et par contre de vous apercevoir qu'en élidant, qu'en n'en tenant pas compte, vous êtes amenés à ce qu'on appelle les entifications ou des identifications tout à fait grossières, sommaires, sinon génératrices d'erreurs, du moins venant confluer et tendant à soutenir les erreurs d'identifications verbales qui jouent un rôle si important dans la construction d'une certaine psychologie de la mollesse précisément.

Revenons encore à notre trait d'esprit, et à ce qu'il faut en penser. Je voudrais vous introduire à une autre sorte de distinction qui revient en quelque sorte sur ce par quoi j'ai commencé, à savoir sur la question du sujet.

La question du sujet, qu'est-ce que cela veut dire ? Si ce que je vous ai dit tout à l'heure est vrai, si c'est pour autant que toujours la pensée se ramène à faire du sujet celui qui se désigne comme tel dans le discours, je vous ferais remarquer que ce qui [le] distingue, que ce qui l'isole, que ce qui l'oppose, c'est quelque chose que nous pourrons définir comme l'opposition de ce que j'appellerais le dire du présent avec le présent du dire.

Ceci a l'air d'un jeu de mots, ce n'est pas du tout un jeu de mots. Dire du présent, cela veut dire que ce qui se dit Je dans le discours - d'ailleurs en commun avec une série d'autres particules, avec Herr nous pourrions mettre "ici", "maintenant" et d'autres mots tabous dans notre vocabulaire psychanalytique - est ce quelque chose qui sert à repérer dans le discours la présence du parleur, mais qui le repère dans son actualité de parleur. Il suffit d'avoir la moindre épreuve ou expérience du langage, pour voir que bien entendu le présent du langage, à savoir ce qu'il y a présentement dans le discours, est une chose complètement différente de ce repérage du présent dans le discours. Ce qui se passe au niveau du message, c'est cela le présent du discours. Cela peut être lu dans toutes sortes de modes, dans toutes sortes de registres, cela n'a aucune relation de principe avec le présent en tant qu'il est désigné dans le discours comme présent de celui qui le supporte, à savoir quelque chose de tout à fait variable et pour lequel d'ailleurs les mots n'ont vraiment qu'une valeur de particule. Je n'a pas plus de valeur ici que dans "ici ou maintenant". La preuve en est que lorsque vous me parlez d'ici ou maintenant, et que c'est vous mon interlocuteur qui en parlez, vous ne parlez pas du même "ici ou maintenant", vous parlez de l'ici ou maintenant dont je parle, moi. En tout cas votre Je n'est certainement pas le même que le mien. Ce sont des mots très simples destinés à fixer quelque part le Je dans le discours.

Mais le présent du discours lui-même, c'est quelque chose de tout à fait autre, et je vais tout de suite vous en donner une illustration au niveau du trait d'esprit le plus court que je connaisse, qui va d'ailleurs nous introduire en même temps à une autre dimension que la dimension métaphorique.

Il y en a une autre. Si la dimension métaphorique est celle qui correspond à la condensation, je vous ai parlé tout à l'heure du déplacement, il doit bien être quelque part, il est dans la dimension métonymique. Si je ne l'ai pas encore abordée, c'est parce qu'elle est beaucoup plus difficile à saisir, mais justement ce trait d'esprit nous sera particulièrement favorable à nous la faire sentir, et je vais l'introduire aujourd'hui.

La dimension métonymique, pour autant qu'elle peut entrer dans le trait d'esprit, est celle qui est de contexte et d'emploi de combinaisons dans la chaîne, de combinaisons horizontales. C'est donc quelque chose qui va s'exercer en associant les éléments déjà conservés dans le trésor, si l'on peut dire, des métonymies; c'est pour autant qu'un mot peut être lié de façon différente dans deux contextes différents, ce qui lui donnera deux sens complètement différents, qu'en étant repris d'une certaine façon, nous nous exerçons à proprement parler dans le sens métonymique.

Je vous en donnerai l'exemple princeps lui aussi la prochaine fois sous la forme de ce trait d'esprit que je peux vous annoncer pour que vous y méditiez avant que j'en parle. C'est celui qui se passe quand Henri Heine est avec le poète Frédéric Soulié dans un salon, et quand celui-ci lui dit, encore à propos d'un personnage cousu d'or qui tenait beaucoup de place à l'époque, comme vous le voyez, et dont il dit parce qu'il est très entouré - c'est Soulié qui parle - " vous voyez mon cher ami, le culte du Veau d'or n'est pas terminé ". " Oh ! - répond Henri Heine après avoir regardé le personnage - pour un veau il me paraît avoir passé l'âge ".

Voilà l'exemple du mot d'esprit métonymique. J'y insisterai, je le décortiquerai la prochaine fois.

C'est pour autant que le mot "veau" est pris dans deux contextes métonymiques différents, et uniquement à ce titre, que c'est un trait d'esprit, car cela n'ajoute véritablement rien à la signification du trait d'esprit que de lui donner son sens, à savoir ce personnage est un bétail.

C'est drôle de dire cela, mais c'est un trait d'esprit pour autant que d'une réplique à l'autre, "veau" a été pris dans deux contextes différents et exercés comme tels.

Si vous n'en êtes pas convaincus, nous y reviendrons la prochaine fois, ceci pour revenir au trait d'esprit par lequel je veux une fois encore vous faire sentir ce dont il s'agit quand je dis que le trait d'esprit s'exerce au niveau du jeu du signifiant, et qu'on peut le démontrer dans une forme ultra courte.

Une jeune fille en puissance à laquelle nous pourrons donner toutes les qualités de la véritable éducation, celle qui consiste à ne pas employer les gros mots, mais à les connaître, à sa première surprise-partie est invitée par un godelureau qui lui dit au bout d'un moment d'ennui et de silence, dans une danse au reste imparfaite : " Vous avez vu mademoiselle que je suis comte ". " Ah! te " répond-elle simplement.

Ceci n'est pas une histoire, je pense que vous l'avez lue dans les petits recueils spéciaux et que vous avez pu la recueillir de la bouche de son auteur qui était assez content je dois dire. Mais elle n'en présente pas moins des caractères particulièrement exemplaires, car ce que vous voyez là c'est justement l'incarnation par essence de ce que j'ai appelé le présent du discours. Il n'y a pas de Je, le Je ne se nomme pas. Il n'y a rien de plus exemplaire du présent du dire en tant qu'opposé au dire du présent, que l'exclamation pure et simple ; l'exclamation c'est le type même de la présence du discours tant que celui qui le tient efface tout à fait son présent; son présent est, si je puis dire, tout entier rappelé dans le présent du dis-
cours.

Néanmoins, à ce niveau de création, le sujet fait preuve de cette présence d'esprit, car une chose comme celle-là n'est pas préméditée, ça vient comme ça, et c'est à cela que l'on reconnaît qu'une personne a de l'esprit.

Elle ajoute cette simple modification au code qui consiste à y ajouter ce petit "te" qui prend toute sa valeur du contexte, si j'ose m'exprimer ainsi, à savoir que le comte ne la contente pas, à ceci près que le comte, s'il est comme je vous le dis, aussi peu contentant, peut ne s'apercevoir de rien.

Le mot d'esprit est complètement gratuit. Néanmoins vous voyez là le mécanisme élémentaire du trait d'esprit, à savoir que la légère transgression du code est prise par elle-même en tant que nouvelle valeur permettant d'engendrer instantanément le sens dont on a besoin.

Ce sens quel est-il ? II peut vous paraître qu'il n'est pas douteux, mais après tout la jeune fille bien élevée n'a pas dit à son comte qu'il était ce qu'il était moins un "te", elle ne lui a rien dit de pareil. Le sens qui est à créer est justement ceci qui se situe quelque part en suspens entre le moi et l'Autre. C'est une indication qu'il y a quelque chose qui au moins pour l'instant laisse à désirer. D'autre part vous voyez bien que ce texte n'est nullement transposable : si le personnage avait dit qu'il était marquis, la création n'était pas possible.

Il est bien évident que selon la bonne vieille formule qui faisait la joie de nos pères au siècle dernier : " comment vas-tu ? " demandait-on, et on répondait : " et toile à matelas ? ", il valait mieux ne pas répondre : " et toile à édredon ". Vous me direz que c'était un temps où l'on avait des plaisirs simples.

Ce "Ah ! te" vous le saisissez là sous la forme la plus courte, sous une forme incontestablement phonématique, puisque c'est la plus courte composition que l'on puisse donner à un phonème. Il faut qu'il y ait deux traits distinctifs, la plus courte formule du phonème était celle-ci : C V; une consonne appuyée sur une voyelle, ou une voyelle appuyée sur une consonne, mais une consonne appuyée sur une voyelle étant la formule classique. Ici c'est une consonne appuyée sur une voyelle, et ceci suffit amplement à constituer son message ayant valeur de message, pour autant que référence paradoxale à l'actuel emploi des mots et dirigeant comme tel la pensée de l'Autre vers quelque chose qui est essentiellement saisi, instantané du sens, c'est cela qui s'appelle être spirituel, c'est cela aussi qui, pour vous, amorce l'élément proprement combinatoire sur lequel s'appuie toute métaphore.

Car si je vous ai aussi aujourd'hui beaucoup parlé de la métaphore, c'est sur le plan, une fois de plus, du repérage du mécanisme substitutif qui est un mécanisme à quatre termes, les quatre termes qui sont dans la formule que je vous ai donnée dans l'instance de la lettre, et dont vous voyez quelquefois si singulièrement ce qui est l'opération au moins dans la forme, l'opération essentielle de l'intelligence, c'est-à-dire formuler le corrélatif de l'établissement, avec un X, d'une proportion.

Quand vous faites des tests d'intelligence, ce n'est pas autre chose que cela. Seulement ça ne suffit quand même pas à dire que l'homme se distingue des animaux par son intelligence d'une façon toute brute. Il se distingue peut-être de l'animal par son intelligence, mais peut-être, dans le fait, (qu'il se distingue par son intelligence), (que) l'introduction de formulations signifiantes y est essentielle, primordiale.

En d'autres termes d'ailleurs, pour mieux encore formuler les choses : pour mettre à sa place la question de la prétendue intelligence des hommes comme étant la source de sa réalité plus X, il faudrait commencer à se demander : intelligence de quoi ? Qu'y a-t-il à comprendre ? Est-ce que avec le réel, c'est tellement de comprendre qu'il s'agit ? Si c'est purement et simplement d'un rapport au réel qu'il s'agit, notre discours doit arriver sûrement à le restituer dans son existence de réel, c'est-à-dire ne doit aboutir à proprement parler à rien. C'est ce que fait d'ailleurs en général le discours. Si nous aboutissons à autre chose, si on peut même parler d'une histoire ayant une fin dans un certain savoir, c'est pour autant que le discours y a apporté une transformation essentielle.

C'est bien de cela qu'il s'agit, et peut-être tout simplement de ces quatre petits termes liés d'une certaine façon qui s'appellent rapports de proportion. Ces rapports de proportion, nous avons une fois de plus tendance a les entifier c'est-à-dire à croire que nous les prenons dans les objets; mais où sont, dans les objets, ces rapports de proportion, si nous ne les introduisons pas à l'aide de nos petits signifiants ? Il reste que, pour que tout jeu métaphorique soit possible, il faut qu'il se fonde sur quelque chose où il y ait quelque chose à substituer sur ce qui est la base, c'est-à-dire la chaîne signifiante, la chaîne signifiante en tant que base, en tant que principe de la combinaison, en tant que lieu de la métonymie. C'est ce que nous essayerons d'aborder la prochaine fois.

NOTES

 


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