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MALADIE MENTALE ET VIOLENCE :
UN LIEN DÉMONTRÉ OU UN STÉRÉOTYPE?


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2 Sommaire des principales constations

Les chercheurs ont abordé l’étude de la maladie mentale et de la violence dans un certain nombre de perspectives différentes, et ce, selon leur accès aux populations de la collectivité, de malades mentaux ou du milieu carcéral. Cette démarche a engendré un important corpus de recherche. Le premier objectif que nous nous fixons ici est de résumer les résultats de ces études afin de comprendre les associations statistiques entre la maladie mentale et la violence qui ont été signalées dans ces diverses populations. Le deuxième objectif, abordé dans le prochain chapitre, est d’entreprendre une évaluation critique de la mesure dans laquelle ces résultats peuvent être utilisés pour appuyer l’existence d’une relation étiologique (c’est-à-dire causale) entre la maladie mentale et la violence.

Études dans la collectivité :

Deux études ont compris des enquêtes de la population auprès d’échantillons représentatifs d’adultes vivant dans la collectivité — une étude canadienne, menée auprès de 1 200 Edmontoniens (Bland et Orn, 1986), et une étude américaine, portant sur 10 059 sujets de trois des cinq sites de zones de recrutement aux fins des enquêtes épidémiologiques (Swanson, Holzer, Ganju et Jono, 1990). Les auteurs des deux études ont eu recours à une technique qui est maintenant reconnue comme la méthodologie des zones de recrutement à des fins d’enquêtes épidémiologiques. Il s’agit de la méthodologie qui caractérise les enquêtes épidémiologiques entreprises à cinq sites aux États-Unis. Présentement considérée comme la technique de fine pointe dans les enquêtes psychiatriques épidémiologiques, l’approche des zones de recrutement à des fins d’enquêtes épidémiologiques a recours à des échantillons importants et représentatifs, à un questionnaire d’entrevue diagnostique (le Diagnostic Interview Schedule ou DIS) administré par des enquêteurs non spécialisés, ainsi qu’à la compilation informatisée des résultats pour en arriver aux catégories de diagnostic du DSM-III-R. Dans le cadre de ces deux études, on a utilisé des questions du DSM pour mesurer la violence physique, comme le fait de frapper un conjoint ou un partenaire ou de lui lancer des objets, le fait d’avoir donné une fessée à un enfant ou de l’avoir frappé, le fait de s’être battu à coups de poing avec une personne autre qu’un conjoint depuis l’âge de 18 ans, le fait de s’être servi d’une arme depuis l’âge de 18 ans, et le fait de s’être battu après avoir consommé de l’alcool.

Les deux études font état d’associations statistiques entre la violence et les troubles mentaux, même si ni l’une ni l’autre de ces deux études ne soit arrivée à clarifier l’ordre temporel des facteurs. Au Canada, trois catégories de diagnostic ont été étudiées : les troubles de la personnalité antisociale, la dépression grave, et l’abus de l’alcool et la toxicomanie. En tout, 54,5 p. 100 des personnes présentant un diagnostic avaient des comportements violents, comparativement à 15,5 p. 100 de celles ne présentant pas de diagnostic. Les personnes présentant un ou plus d’un de ces diagnostics étaient près de sept fois plus susceptibles de se livrer à de la violence que les personnes ne souffrant d’aucun de ces troubles. Plus particulièrement, le risque de violence était fort élevé chez les personnes chez qui un trouble comorbide d’abus de l’alcool avait été diagnostiqué. Quand à l’alcool s’ajoutait un trouble de la personnalité antisociale ou la dépression, ou les deux, l’incidence de violence passait à 80 à 93 p. 100. Aux États-Unis, plus de la moitié des personnes ayant rapporté des comportements violents au cours de l’année précédente satisfaisaient aux critères de trouble psychiatrique, comparativement à 19,6 p. 100 chez les non-violents. Les pourcentages de violence élevés relevés chez les toxicomanes, allant de 19,2 à 34,7 p. 100, variaient selon la nature de la toxicomanie. Les membres de la collectivité respectant les critères de diagnostic pour tout trouble psychiatrique étaient plus susceptibles de se livrer à des actes d’agression et de violence, comparativement aux personnes qui ne respectaient pas ces critères. Cependant, dans certaines catégories de diagnostic, comme le syndrome d’anxiété non comorbide, les troubles affectifs ou la schizophrénie, on a relevé aucun risque de violence, sinon un risque légèrement élevé. Inversement, les personnes souffrant de toxicomanies présentaient un risque très élevé de violence et semblaient aussi commettre des actes de violence plus graves. Ces résultats révèlent que la crainte qu’inspire au public les schizophrènes qui vivent dans la collectivité n’a pas grande raison d’être, sans pour autant n’avoir aucun fondement. Les citoyens risquent davantage d’être agressés par une personne souffrant de toxicomanie que d’une maladie grave, comme la schizophrénie.

Les deux études donnent à penser que les citoyens sont plus susceptibles d’être victimes de voies de fait de la part d’une personne qui souffre de toxicomanie que de la part d’une personne atteinte d’un trouble mental grave comme les troubles affectifs, le syndrome d’anxiété ou la schizophrénie. En utilisant les mêmes données tirées des enquêtes épidémiologiques de zones de recrutement, Swanson (1993) a vérifié une fois de plus l’hypothèse selon laquelle la relation entre la maladie mentale et la violence pouvait s’expliquer largement par l’association entre l’abus d’alcool et la violence. Les maladies mentales non compliquées par l’abus de l’alcool étaient associées à un certain risque accru de violence. Cependant, l’importante augmentation apparente de la violence chez les sujets de sexe masculin plus jeunes et de statut socio-économique inférieur a été jugée largement attribuable à la prévalence accrue de l’abus de l’alcool et à la comorbidité dans ce groupe. Il a été constaté que des antécédents d’arrestations et l’hospitalisation psychiatrique étaient associés à une probabilité accrue que la personne soit violente.

Les policiers jouissent de pouvoirs discrétionnaires considérables en ce qui concerne le traitement des malades mentaux qui peuvent présenter une conduite désordonnée lorsqu’ils sont dans la collectivité. Ils peuvent demander l’internement d’une personne dans un établissement psychiatrique pour une évaluation ou un traitement, ou ils peuvent procéder à une arrestation. Monahan, Caldeira et Friedlander (1979) ont montré que dans 30 p. 100 des internements demandés par les policiers, ceux-ci auraient pu procéder à une arrestation. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils estimaient que la personne n’avait pas l’intention criminelle de commettre l’acte en question ou qu’elle tirerait profit d’un traitement. La désinstitutionnalisation et les changements d’ordre législatif ont augmenté le centralisme de la police vis-à-vis du traitement des malades mentaux. Bonovitz et Bonovitz (1981) ont démontré que le nombre d’incidents liés à la maladie mentale dans lesquels la police est intervenue ont augmenté de 200 p. 100 entre 1975 et 1979, après que des changements d’ordre législatifs eurent permis aux agents de faciliter la mise à l’écart des malades mentaux de la collectivité.

Teplin (1985) a observé une sélection au hasard de 283 policiers dans leurs interactions quotidiennes avec le public. Une liste de vérification des symptômes a été utilisée pour évaluer la présence et la gravité de troubles psychiatriques chez les personnes entrant en contact avec la police. Les contacts entre policiers et malades mentaux étaient rares (dans 4 p. 100 des 2 122 personnes rencontrées). Les malades mentaux n’étaient que légèrement plus susceptibles d’être considérés comme des suspects que les personnes non atteintes de troubles mentaux. Dans le cas des individus considérés comme de suspects, il n’y avait pas de lien entre le genre de crime commis et le fait que le sujet soit atteint ou non d’un trouble mental. Le taux d’infractions graves commises par les personnes atteintes de troubles mentaux n’était pas disproportionné à leur nombre. Les manifestations de la criminalité chez les suspects atteints de troubles mentaux étaient en grande partie semblables à celles observées chez les suspects non atteints de troubles mentaux.

Arbodela-Flórez et Holley (1988), qui se sont penchés sur les contacts entre policiers et citoyens à Calgary, au Canada, ont fait état de résultats semblables. Les sujets étudiés étaient 350 personnes qui étaient entrées en contact avec la police au cours d’une période de deux semaines. Les policiers ont évalué le comportement observable des sujets sur une échelle dont l’une des extrémités correspondait à un comportement normal et l’autre, à un comportement très anormal. Les circonstances des rencontres étaient également prises en considération. Les policiers devaient ensuite indiquer ce qu’ils estimaient être la cause du comportement anormal observé, c’est-à-dire l’alcool, la drogue, une maladie mentale ou autre chose. Les sujets qui paraissaient être des malades mentaux aux yeux des policiers n’avaient pas commis un plus grand nombre de crimes contre la personne ou contre les biens ni de crimes d’une autre nature, comparativement aux sujets que les policiers avaient jugés normaux.

 

Études portant sur des patients psychiatriques :

La violence physique dans les hôpitaux a été signalée dans près de 20 p. 100 des échantillons étudiés (p. ex. Lagos, Perimutter et Saexinger, 1977; Binder, McNeil et Binder, 1988). Généralement, un petit nombre de patients (p. ex. 5 p. 100) sont jugés responsables d’un peu plus de la moitié de tous les incidents violents et de plus de la moitié des blessures graves (Convit, Isay, Otis et Volavka, 1990; Fottrell, 1980). Les patients ayant des symptômes psychotiques, plus particulièrement la paranoïa, ont été jugés comme étant plus susceptibles de se livrer à une agression physique contre autrui (Noble et Rodger, 1989; Kennedy, 1993; McNeil et Binder, 1994). Chez les patients psychogériatriques, il a été démontré que la démence était reliée à un comportement agressif et violent (Patel et Hope, 1992). Dans le cadre d’une étude sur la population psychiatrique non hospitalisée, Tardiff et Koenigsberg (1985) signalent que 5 p. 100 des sujets avaient commis une agression physique envers d’autres personnes quelques jours avant les évaluations et que les membres de leur famille représentaient plus de la moitié des victimes. L’agressivité a été associée au fait d’être un homme, d’avoir moins de 20 ans, d’avoir fait l’objet d’un diagnostic de trouble mental durant l’enfance ou l’adolescence ou de souffrir d’un retard mental.

Straznickas, McNiel et Binder (1993) ont constaté que 19 p. 100 des patients (113 sur 581) dans un service de psychiatrie interne en milieu universitaire, verrouillé, pour soins de courte durée avaient physiquement agressé quelqu’un dans les deux semaines précédant leur hospitalisation et que 31 des patients qui étaient agressifs avaient attaqué plus d’une personne. Des 113 malades qui ont attaqué une personne, 50 avaient attaqué des personnes autres que les membres de leur famille, 10 avaient attaqué et des membres de la famille et des personnes autres que celles-ci, et 53 avaient agressé des membres de la famille. Malheureusement, aucun groupe témoin n’a été utilisé. C’est donc dire qu’il n’est pas clair si les parents d’un malade mental sont plus susceptibles d’être la cible de la violence, comparativement aux parents des personnes non atteintes d’un trouble mental.

Il a été constaté que la violence et les comportements suscitant la peur sont caractéristiques des exacerbations aiguës d’affections chroniques comme la schizophrénie ou la manie qui peuvent nécessiter une hospitalisation. Binder et coll. (1988) ont constaté que 21 p. 100 d’un échantillon aléatoire de malades (N=150) hospitalisés dans un établissement psychiatrique universitaire avaient agressé des personnes et que 25 p. 100 s’étaient livrés à un comportement ayant suscité la peur au cours des deux semaines précédant leur hospitalisation. Cette situation s’appliquait tout particulièrement aux malades souffrant de schizophrénie ou de manie. De plus, 13 p. 100 des patients avaient agressé d’autres patients au cours de leur admission et 32 p. 100 s’étaient livrés à un comportement ayant suscité la peur. Les patients chez qui une manie avait été diagnostiquée étaient plus susceptibles d’agresser d’autres personnes, alors que les sujets ayant un diagnostic de schizophrénie étaient plus susceptibles d’adopter un comportement suscitant la peur. Ces constatations mettent en relief l’importance du contexte comme facteur influant sur l’expression de comportements violents.

Il semblerait que le taux de violence chez les malades hospitalisés soit à la hausse. Par exemple, Noble et Rodger (1989) font état d’une augmentation des incidents violents survenus dans les hôpitaux entre 1976 et 1984. De façon semblable, Volavka et coll. (1995) signalent une tendance à la hausse de la prévalence des arrestations de patients psychiatriques relativement à des incidents commis au cours de leur séjour à l’hôpital.

Un certain nombre d’études ont examiné la relation entre des diagnostics bien précis de violence au sein de populations de patients psychiatriques hospitalisés. La principale question soulevée dans le cadre de ce type de recherche visait à déterminer quels genres de troubles psychiatriques prédisent la violence et la criminalité chez les populations psychiatriques, et non si les troubles psychiatriques, en soi, prédisent la criminalité et la violence.

Le résultat le plus consistant et le plus frappant est peut-être l’association entre les toxicomanies (alcool et(ou) drogue) et la violence et la criminalité, ainsi que l’absence d’une association ou l’existence d’une faible association entre d’autres troubles (p. ex. la schizophrénie, les troubles affectifs ou les syndromes d’anxiété) et la violence. Dès 1974, Guze, Woodruff et Clayton montraient que des patients souffrant de sociopathie et de toxicomanie avaient été reconnus coupables de crimes, ce qui avait amené les auteurs à conclure que la sociopathie, l’alcoolisme et la toxicomanie constituaient les principaux troubles psychiatriques associés aux crimes graves. Des constatations semblables ont été signalées dans des études plus récentes (Holcomb et Ahr, 1988; Modestin et Ammann, 1995).

L’importance de la toxicomanie comme prédicateur de la violence tenait toujours, même lorsque les études étaient restreintes à un seul groupe diagnostique, comme les patients souffrant de schizophrénie. Par exemple, Cuffel, Shuway, Choulijian et MacDonald (1994) n’ont étudié que des patients chez qui la schizophrénie avait été diagnostiquée afin de déterminer si un diagnostic de toxicomanie comorbide augmentait le risque de violence subséquente. Des données ont été recueillies à partir d’un examen rétrospectif des dossiers de 103 malades non hospitalisés qui ont participé pendant six mois à des essais cliniques randomisés à une clinique de recherche sur la schizophrénie à San Francisco (États-Unis). Le comportement violent comprenait tant les dommages matériels que des actes contre autrui comme les menaces verbales de violence contre autrui, les menaces non verbales de violence contre autrui, les agressions physiques, les altercations, le fait de brandir une arme, l’utilisation d’une arme, le fait d’allumer un incendie ou la destruction de biens. Les patients qui souffraient de polytoxicomanie (alcool et drogues) étaient considérablement plus susceptibles de commettre un acte violent, même si le risque diminuait considérablement trois mois après le début de l’étude. Ces résultats concordent avec les constatations d’enquêtes communautaires faisant état d’une relation statistique entre les toxicomanies et la violence dans des échantillons représentatifs d’adultes.

Une deuxième importante constatation découlant de ce corpus de recherche est l’importance de la violence et de la criminalité antérieures lorsqu’il s’agit de prédire la violence et la criminalité futures (p. ex. Asnis, Kaplan, van Praag et Sanderson, 1994; Klassen et O’Connor, 1988a, 1988b; Lundy, Pfohl et Kuperman, 1993). Cette relation est importante à la lumière du pourcentage significatif de patients psychiatriques qui signalent des actes criminels et violents antérieurs (p. ex. Grossman, Haywood, Cavanaugh, Davis et Lewis, 1995; Holcomb et Ahr, 1988).

Cirincione, Steadman, Clark-Robbins et Monahan (1992) ont évalué la mesure dans laquelle un diagnostic de schizophrénie constituait un facteur prédicateur de la violence criminelle, après avoir contrôlé les effets des antécédents d’arrestations dans deux cohortes de patients admis à un établissement de l’État de New York, une en 1968 (N=255) et l’autre en 1978 (N=327). La Division des services de justice pénale de l’État de New York a fourni des données sur les crimes violents commis au cours des 11 années qui ont suivi l’admission du cas psychiatrique de référence. Les crimes avec violence comprenaient le meurtre, l’homicide involontaire, le viol, la tentative de viol, les voies de fait, l’enlèvement et la sodomie. Les antécédents d’arrestations présentaient une corrélation significative avec le crime violent dans les deux cohortes. En 1968, le diagnostic constituait un facteur prédicateur important des crimes avec violence. Cependant, tel n’était pas le cas en ce qui concerne la cohorte de 1978. Dans le cas des individus n’ayant pas d’antécédents d’arrestations, le diagnostic ne permettait pas de prédire un crime avec violence futur. De façon semblable, Wessely, Castle, Douglas et Taylor (1994) ont démontré un faible risque accru de criminalité chez les sujets atteints de schizophrénie, mais ce risque était atténué par les effets beaucoup plus importants d’antécédents de criminalité et de toxicomanie.

Buckley et ses collaborateurs (1990) fournissent des précisions sur les cibles probables de la violence. Ils ont étudié 698 patients chez qui une schizophrénie avait été diagnostiquée et qui avaient été hospitalisés au service de psychiatrie à Dublin, en Irlande, entre 1983 et 1988. Seize pour cent des patients s’étaient livrés à des actes de violence physique ou de destruction (c’est-à-dire contre des biens) depuis l’apparition de leur maladie. Les patients n’ayant pas d’antécédents de violence ont été jugés semblables aux patients ayant de tels antécédents en ce qui concerne la symptomatologie positive et négative et des antécédents familiaux de troubles psychiatriques. La violence était plus commune chez les sujets de sexe masculin. La plupart des incidents de violence communautaire se sont produits au domicile et comprenaient des épisodes d’endommagement du mobilier ou des agressions mineures contre des membres de la famille.

 

Études portant sur des détenus

Un certain nombre d’études ont évalué la prévalence de la maladie mentale chez des échantillons de détenus. Interprétées dans le vaste contexte de la criminalisation des malades mentaux, ces études ont été citées pour appuyer l’hypothèse selon laquelle un grand nombre de malades mentaux ont été détournés du système de santé mentale vers le système de justice pénale. Cependant, il n’est pas clair, d’après ces études, quelle proportion des maladies mentales étaient présentes avant l’incarcération (p. ex. Allodi et Montgomery, 1975) et quelle proportion découle de la « psychiatrisation » de la criminalité (p. ex. Davis, 1992).

Deux importantes études canadiennes (Arboleda-Flórez, 1994; Bland, Newman, Dyck et Orn, 1990) fournissent des preuves fort concluantes qu’une importante proportion des personnes incarcérées souffrent de toxicomanies et de maladie mentale grave. Même si des méthodes d’évaluation des troubles mentaux différentes ont été utilisées, les deux études présentent des résultats consistants. Dans l’étude la plus récente (Arbodela-Flórez, 1994), des psychiatres légistes ont entrepris des entrevues cliniques structurées chez un échantillon aléatoire de 1 200 admissions au Calgary Remand Center. Les sujets ont été examinés au cours des premières 24 heures de détention. Un diagnostic principal, soit de l’axe I ou de l’axe II du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-III-R) a été posé chez 728 des 1 200 sujets interviewés (60,7 p. 100). La prévalence à un mois était de 49,5 p. 100 chez les femmes et de 56 p. 100 chez les hommes dans le cas d’un trouble de l’axe I, et de 3,6 p. 100 chez les femmes et de 5,5 p. 100 chez les hommes dans le cas d’un trouble de la personnalité de l’axe II. Des toxicomanies avaient été constatées chez 35,7 p. 100 des femmes et chez 47,3 p. 100 des hommes. La schizophrénie n’a pas été constatée chez les femmes (ce qui tient peut-être à leur plus petit nombre dans l’échantillon) et a été enregistrée chez 1,2 p. 100 des hommes. De même, Bland, Newman, Dyck et Orn (1990) ont étudié un échantillon systématique et plus petit de 180 hommes détenus au Calgary Remand Center. L’échantillon comprenait des individus en détention provisoire et des détenus purgeant une peine de deux ans moins un jour dans un établissement provincial. À l’aide du DIS prévu pour les intervieweurs non spécialisés, ces auteurs ont constaté une prévalence sur toute une vie de tout trouble psychiatrique de 92 p. 100. Le diagnostic le plus fréquent était la toxicomanie (87 p. 100). La personnalité antisociale représentait 57 p. 100 des cas, les troubles affectifs, 23 p. 100, et la schizophrénie, 2 p. 100. Il se peut que la proportion plus forte des troubles de la personnalité dans cette étude soit fonction du DIS qui utilise des renseignements sur la criminalité dans les critères de diagnostic. Des études faisant état d’une forte prévalence de toxicomanes chez les détenus ont aussi été signalées aux États-Unis (Barton, 1982; Lamb et Grant, 1982) et au Royaume-Uni (Taylor et Gunn, 1984).

Malgré la forte prévalence de troubles mentaux chez les détenus, Teplin (1990) a démontré que le taux global de dépistage par le personnel carcéral est peut-être très faible (32,5 p. 100), ce qui indique que les détenus atteints de troubles mentaux ne bénéficient pas souvent d’un traitement. Les personnes sont plus susceptibles d’être soignées si elles avaient des antécédents de traitement (91,7 p. 100 dépistés).

Un certain nombre d’études ont tenté de déterminer si la criminalité violente pouvait être associée à la maladie mentale en général ou à un diagnostic particulier au sein de la population carcérale (McKnight, Mohr, Quinsey et Erochko, 1966; Nichol, Gunn, Gristwood, Foggitt et Watson, 1973; Siomopoulos, 1978; Ashford, 1989; Brownstone et Swaminath, 1989; Côté et Hodgins, 1992; Beaudoin, Hodgins, Lavoie, 1993; Coid, Lewis et Reveley, 1993; Raine, 1993). Cependant, ces études comportent toutes de multiples faiblesses sur le plan de la méthodologie, y compris le recours à des échantillons petits ou non représentatifs, des groupes de délinquants sélectifs comme les détenus violents ou les détenus à l’égard desquels le tribunal a ordonné une évaluation psychiatrique, ou encore, l’absence d’une population témoin. C’est donc dire que les résultats ne sont pas consistants et que toute conclusion permettant d’établir un lien entre le diagnostic et la violence au sein des populations carcérales irait bien au-delà de la portée et de la qualité des données.

Dans une importante enquête, Toch et Adams (1989) ont utilisé la technologie du couplage des dossiers pour étudier la relation entre la maladie mentale et la criminalité dans l’État de New York (États-Unis). Les dossiers informatisés de 8 379 détenus ont été appariés aux dossiers des Services de santé mentale de l’État. Les détenus étaient considérés comme souffrant d’un trouble mental si leur nom figurait dans les dossiers des Services de santé mentale. Sur le nombre de sujets n’ayant pas d’antécédents de troubles mentaux ( y compris la toxicomanie), 13,8 p. 100 avaient des antécédents de violence récente et éloignée, comparativement à 17 p. 100 ayant des antécédents de maladie mentale ou de toxicomanie. Cependant, 5,8 p. 100 des sujets présentant une combinaison d’antécédents psychiatriques et de toxicomanie avaient commis des actes de violence apparemment non motivés, comparativement à seulement 1,2 p. 100 des sujets qui n’avaient pas d’antécédents psychiatriques ou d’antécédents de toxicomanie. Même si les différences constatées sont effectivement très petites, les auteurs en sont arrivés à la conclusion que les détenus ayant des antécédents de maladie mentale ou de toxicomanie étaient plus susceptibles de commettre des actes de violence récente et éloignée, de même que des actes de violence non motivés.

Rice et Harris (1995) se sont penchés sur la récidive de violence chez des cohortes appariées de 685 personnes devant faire l’objet d’une courte évaluation psychiatrique médico-légale. La psychopathie, la schizophrénie et l’abus de l’alcool constituaient les principales variables indépendantes d’intérêt. La récidive de violence survenait chez 31 p. 100 des sujets. Les personnes respectant les critères établis pour la psychopathie (selon la liste de contrôle de psychopathie de 20 points) étaient plus susceptibles d’avoir un problème lié à l’alcool et cette combinaison était reliée à la récidive de violence. L’abus de l’alcool de façon isolée a aussi été reliée à la récidive de violence et les personnes chez qui une schizophrénie avait été diagnostiquée étaient moins susceptibles de récidiver. Malheureusement, les auteurs n’ont pas contrôlé la violence antérieure ou d’autres facteurs de risque connus comme l’âge ou le statut socioéconomique. Les résultats, au mieux, ne permettent que d’envisager l’existence d’un lien.

Inversement, Valdiserri, Carroll et Hartl (1986) ont examiné la relation entre la psychose et la criminalité chez des personnes devant se présenter à une clinique de santé mentale située dans une prison américaine. Les détenus psychotiques étaient quatre fois plus susceptibles d’avoir été accusés d’une infraction mineure. Il n’y avait aucune différence entre les groupes à l’étude en ce qui concerne les infractions violentes. De façon semblable, Hodgins et Cote (1993) se sont penchés sur la relation existant entre la maladie mentale et la criminalité violente dans un échantillon représentatif de 461 sujets détenus dans des établissements carcéraux au Québec (Canada). Au total, 107 détenus ont été définis comme étant des malades mentaux selon le DIS. Il a été constaté que ces personnes n’avaient pas d’antécédents de condamnations plus importantes ou plus violentes que des détenus ne souffrant pas de troubles mentaux.

La relation entre la maladie mentale et l’adaptation subséquente dans la collectivité des délinquants mis en liberté a été étudiée minutieusement dans deux importantes études (Abram et Teplin, 1990; Feder, 1991; Teplin, Abram et McClelland, 1994). Aucune de ces études ne fait état d’une forte relation entre la maladie mentale et l’adaptation post-libération ou la récidive.

Abram et Teplin (1990) voulaient tout particulièrement déterminer si les personnes ayant des diagnostics doubles (maladie mentale et toxicomanie) allaient commettre plus de crimes avec violence que les personnes qui faisaient un abus de drogues, mais qui ne souffraient pas d’une maladie mentale. Un échantillon aléatoire de 728 délinquants libérés relevant des services correctionnels du comté de Cook (États-Unis) a fait l’objet d’un suivi de trois ans. Les données relatives à la maladie mentale et à la toxicomanie ont été recueillies à l’aide du DIS et les données sur les arrestations subséquentes ont été obtenues auprès du service de police de Chicago, du FBI et du Bureau d’enquête de l’État de l’Illinois. Les arrestations antérieures en raison de crimes avec violence et la période à risque (nombre de jours en liberté) présentaient une association positive avec la perpétration de crimes avec violence. Un trouble lié aux opiacés réduisait la probabilité d’une arrestation future pour un crime avec violence. Toutefois, les auteurs ont souligné que les données avaient été recueillies avant l’épidémie de cocaïne aux États-Unis. Les troubles mentaux (schizophrénie, dépression et trouble lié à l’alcool) ne permettaient pas de prédire des arrestations subséquentes pour crime avec violence une fois qu’eurent été contrôlées des variables comme l’âge ou l’instruction.

Par la suite, soit en 1994, Teplin, Abram et McClelland ont tenté à nouveau de déterminer, au cours d’une période de suivi de six ans, si les taux d’arrestations post-libération pour crimes avec violence chez ces délinquants étaient liés à une maladie mentale. Les personnes atteintes d’une maladie mentale grave, définie comme comprenant la schizophrénie ou des troubles affectifs graves, avaient une probabilité de 0,43 d’être arrêtées de nouveau. Les personnes souffrant de toxicomanies avaient une probabilité de 0,46. Ces différences n’étaient pas significatives sur le plan statistique et tenaient toujours lorsque les variables antécédents criminels et âge étaient contrôlées. Dans chaque groupe diagnostique, les personnes ayant des antécédents de crimes avec violence étaient deux fois plus susceptibles d’être arrêtées à nouveau au cours de la période de suivi, comparativement aux personnes n’ayant pas de tels antécédents. Les sujets ayant des antécédents d’hallucinations ou de délire n’étaient pas plus susceptibles d’être arrêtés à nouveau. Les sujets ayant des antécédents d’hallucinations ou de délire affichaient effectivement un nombre supérieur d’arrestations pour crimes avec violence, mais la différence n’était pas significative. Il s’agit d’une étude réalisée avec soin et bien décrite qui fournit des preuves concluantes infirmant l’hypothèse voulant qu’une nouvelle arrestation pour crime avec violence soit reliée au diagnostic d’un trouble psychiatrique.

Des résultats semblables sont signalés par Feder (1991) qui a comparé l’adaptation post-libération chez des délinquants souffrant de troubles mentaux (N=147) à un groupe comparable de délinquants non atteints de troubles mentaux (N=400) au cours d’une période de 18 mois. Lorsque des techniques statistiques ont été appliquées pour contrôler les différences entre les groupes relativement aux antécédents criminels, les seuls facteurs significatifs permettant de faire la distinction entre les groupes quant aux arrestations subséquentes étaient l’âge et les arrestations antérieures. Le statut psychiatrique n’était pas important. Soixante-quatre pour cent des délinquants atteints de troubles mentaux et 60 p. 100 des délinquants non atteints de tels troubles ont été arrêtés à nouveau au moins une fois au cours de la période de suivi; 19 p. 100 des malades mentaux et 15 p. 100 des sujets normaux avaient été arrêtés pour un crime avec violence. Les délinquants souffrant de troubles mentaux étaient moins susceptibles de se voir imposer une peine d’emprisonnement et plus susceptibles d’être orientés vers le système de santé mentale.

Des enquêtes moins importantes ou moins contrôlées ont aussi été effectuées et font état d’une forte prévalence de récidive (p. ex. Guze, Goodwin et Crane, 1969; Grunberg, Klinger et Grumet, 1977; Pasewark, Bieber, Bosten, Kiser et Steadman, 1982; Hodgins et Hébert, 1984; Lindqvist, 1986; Lamb, Weinberger et Gross, 1988; Menzies et Webster, 1987; McMain, Webster et Menzies, 1989; Martel et Dietz, 1992), mais elles ne peuvent étayer un lien de causalité entre la santé mentale et la violence.

 

Sommaire des principales constatations :

Les antécédents de violence et de criminalité se sont révélés le plus important prédicateur de la violence et de la criminalité, autant chez les schizophrènes que les toxicomanes.

Jusqu’ici, il n’existe aucune preuve consistante pour appuyer l’hypothèse selon laquelle la maladie mentale (p. ex. la schizophrénie ou la dépression) qui n’est pas aggravée par la toxicomanie constitue un important facteur de risque de la violence ou de la criminalité, une fois les antécédents de violence contrôlés.

Le risque de comportement violent, chez les schizophrènes, dépend en partie du contexte et de la présence de symptômes psychotiques. Ainsi, on a constaté que les personnes atteintes de schizophrénie sont quelque peu plus susceptibles de commettre des actes violents quand elles sont dans la collectivité, particulièrement quand elles sont la proie de symptômes psychotiques. Inversement, l’incidence de comportement violent est basse parmi les patients atteints de schizophrénie hospitalisés qui prennent les neuroleptiques nécessaires.

Les incidents violents chez les malades mentaux hospitalisés se multiplient peut-être. Cependant, c’est habituellement un petit nombre de ces malades, d’ordinaire ceux présentant des symptômes psychotiques aigus ou une démence, qui ont été jugés responsables de la majorité des incidents violents. La plupart des incidents violents menant à une hospitalisation surviennent au domicile et comprennent des épisodes d’endommagement du mobilier ou de voies de fait sur des membres de la famille.

Les malades mentaux qui ont déjà été hospitalisés sont peut-être plus susceptibles d’être arrêtés ou violents quand ils sont libérés dans la collectivité, particulièrement s’ils ont déjà été arrêtés, qu’ils ont des antécédents violents ou qu’ils souffrent de symptômes psychotiques.

Les proches (et non le grand public) sont les victimes les plus probables des actes violents que posent des malades mentaux autrefois hospitalisés et maintenant relâchés dans la collectivité.

La toxicomanie semble constituer un important facteur de risque de la violence et de la criminalité au sein de la collectivité, chez les malades hospitalisés et chez les détenus. Un membre du grand public risque peu d’être victimisé par une personne souffrant d’un trouble non lié à la toxicomanie.

Des études portant sur les contacts entre policiers et citoyens et menées au Canada et aux États-Unis montrent une similarité dans les types de criminalité chez les malades mentaux et chez les personnes ne souffrant pas de maladie mentale qui ont des démêlés avec la police. Les malades mentaux ne sont pas plus susceptibles d’être accusés d’un crime avec violence que ne le sont les personnes ne souffrant pas de maladie mentale.

La prévalence des troubles liés à la toxicomanie et des troubles mentaux est forte chez les détenus en détention provisoire et chez les détenus des établissements provinciaux. Et pourtant, le taux global de dépistage des maladies mentales par le personnel correctionnel semble être très faible. On a expliqué la forte prévalence des troubles mentaux chez les détenus en évoquant la « criminalisation » des comportements causés par des troubles mentaux, la « psychiatrisation » du comportement criminel et la nature pathogène des milieux carcéraux.

De façon générale, l’adaptation des détenus après leur mise en liberté ne semble pas être reliée à d’importantes maladies mentales (comme la schizophrénie ou la dépression) ou à des troubles liés à la toxicomanie lorsque sont contrôlés les antécédents de criminalité et l’âge.

Le plus souvent, les personnes qui sont plus jeunes sont exposées à un plus grand risque de violence et de criminalité.

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