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Méthodologie de la recherche en Psychanalyse
Etre
analyste
Esquissons l’essentiel.
L’analyse n’a sens et valeur qu’en réponse à une demande exprimant le mal-être
d’une personne s’adressant à une autre, analyste reconnue comme telle. Une
précision : j’évite à dessein le terme « patient ». L’identité de l’analyste
s’enracine dans l’ouverture à la « réalité psychique », l’expérience de
l’inconscient, la capacité de susciter la pensée, l’interprétation des conflits
psychiques, le maniement des liens tissés entre les protagonistes ; en
particulier, le transfert et la relation.
Moyens
Entre analyste et analysant se développe un processus dont les conditions de
possibilité sont rigoureuses. La psychanalyse implique, nous le savons
d’expérience : cadre, métapsychologie, institution (celle-ci est à la fois :
tiers, groupe d’appartenance, lieu de formation et de recherche). Les moyens de
l’analyse sont matériels (cabinet, divan, fauteuil, etc.) et immatériels :
méthode-technique, contrat, règle fondamentale, etc.
Si l’usage du stylo en séance ne pose pas trop de problèmes, la présence d’une
caméra est amorale, interdite. Mais, qu’en est-il d’un questionnaire standardisé
(fût-ce un plan d’anamnèse implicite) destiné, par exemple, à l’enquête
statistique ?
Le travail analytique
La matière première du travail analytique est composite, incertaine, fuyante.
Repérer ce matériau, lui donner forme et contenu est oeuvre toujours
recommencée. Les « objets psychanalytiques » sont d’ordre physique/ psychique,
réel/imaginaire, présent/absent, passé/présent, existant/inexistant, etc. Ce
sont principalement des éprouvés (actuels ou potentiels), des sensations,
sentiments, images et pensées. Parole et narration sont privilégiés en analyse.
L’issue de chaque analyse est unique, imprévisible. Aucun profil de normalité ou
de santé n’est posé a priori. Tout en répondant à la demande (consciente ou non)
de l’analysant, l’analyste tend in fine à : diminuer l’angoisse, la douleur et,
ainsi, augmenter la capacité de souffrir ; promouvoir la croissance psychique,
l’émergence et le développement de la pensée ; dégager les marges de manœuvre
dans l’existence de la personne ; réduire les avatars de la destructivité, en
soi et autour de soi.
Peut-on évaluer un travail si ouvert ? Comment appliquer l’idée d’efficacité à
l’analyse ? Son caractère opératoire s’accorde mal avec l’appréhension de la
réalité psychique. Mesurer quelque critère, par comparaison avec un groupe
contrôle ou autre différence avant-après analyse (le b a - ba des procédures
statistiques), objective des perceptions, réactions, attitudes et comportements,
mais n’atteint pas ce dont ils émanent. La ressemblance est frappante avec
l’insaisissable création artistique. La biographie des artistes, leurs œuvres et
conditions de travail peuvent se catégoriser. Le jugement esthétique a même fait
l’objet d’approches expérimentales, mais cela ne touche pas le cœur de la
création.
La prise en charge
Comme la plupart des événements constitutifs de l’analyse, le take in révèle ses
tenants et aboutissants après-coup. Ceux-ci peuvent d’ailleurs échapper à
l’attention si une communauté de déni ou des collusions lient l’analyste à
l’analysant. Les apercevoir malgré tout par des manifestations comme l’impasse
évolutive et le dialogue avec des collègues, les élaborer, fait partie
intégrante du processus.
Parfois l’analyste choisit de ne pas délibérer la décision d’entreprendre un
travail. Il pressent la nécessité de ménager l’incertitude, de suspendre sa
maîtrise de la situation, d’accepter une prise en charge inconditionnelle et
mystérieuse. Nous retrouverons la pertinence de certaines ignorances et
insaturations d’information.
La métapsychologie
Parmi les moyens dont l’usage définit la praxis analytique, la métapsychologie
occupe une place centrale. Il s’agit d’un ensemble hétérogène de notions,
théories, modèles et représentations issu de l’expérience analytique et de son
histoire. Comme les concepts métapsychologiques viennent de la pratique et s’y
appliquent, ils n’appellent d’autre validation. Les processus implicites, non
conscients, qu’étudie le neuropsychologue ne prouvent pas l’inconscient.
Constater qu’imaginer des gestes se traduit par des réactions cérébrales
comparables à celles de leur programmation effective (S. Dehaene, p. 155 ) ou
que « certains mécanismes de perception visuelle sont identiques à ceux de
l’imagerie mentale visuelle » (ibid., p.141) ne fonde ni confirme la
psychanalyse. Réalité psychique et métapsychologie ont statut épistémologique
propre. Ce que méconnaît l’auteur des lignes ci-dessous, D. Lagache, parues dans
la Revue française de psychanalyse en 1950 :
« (…) dans l’ensemble le recours aux méthodes « objectives » a confirmé les vues
psychanalytiques ; l’expérimentation sur l’animal et sur l’homme a donné des
résultats particulièrement convaincants. » (18, p. 404) Atténuons l’impact de
ces propos. En effet, dans les années cinquante diverses notions
psychanalytiques inspirèrent des études du comportement animal. La frustration,
la régression, l’attachement firent l’objet de recherches expérimentales.
Redéfinis de manière opérationnelle, comportementaliste, ces concepts quittaient
le champ de l’analyse ; ce qui ne les empêchait pas d’être éventuellement
réintroduits lors de rencontres interdisciplinaires. Les liens de John Bowlby
avec les éthologues sont exemplatifs à cet égard : « (…) Hinde fut influencé par
nos travaux du Tavistock Institute et décida d’étudier les interrelations
mère-enfant chez les singes rhésus. (…) Je pense que les travaux de Harlow ( )
sur les singes rhésus furent inspirés par ceux de Spitz. » (1) ( ).
Freud n’évoque I. Pavlov (son contemporain) qu’une seule fois, à propos de
l’aspect quantitatif de l’expectative dont le mot d’esprit déclenche la brusque
décharge (Le mot d’esprit et ses rapports à l’inconscient) ( ). Jamais il ne
mentionne le modèle animal du conflit ou la névrose expérimentale.
Si la métapsychologie n’attend aucune validation extrinsèque, il arrive à
l’analyste de s’inspirer de données extérieures à la situation analytique.
L’interprétation des rêves, texte inaugural s’il en est, ouvre sur un état des
lieux extrêmement documenté. Freud appuie nombre d’innovations sur des données
expérimentales. La notion de « scène onirique » de Fechner, par exemple,
contribue à la distinction entre processus inconscients et préconscients ( ).
Toute expérience vécue nourrit la pensée. La métapsychologie s’alimente donc
aussi en dehors de la cure-type, référence de l’identité. Freud réfléchit en
regardant son petit-fils jouer avec une bobine, Winnicott note les échanges de
regards entre le bébé au sein et la maman. Cependant, l’intégration systématique
d’éléments extérieurs au cadre poserait problème épistémologique. Distinguons
influence et emprunt.
Heuristique
Outre la spécificité du champ analytique et de ses objets, réinsistons sur le
caractère unique de chaque analyse. Elle appelle une invention permanente. De ce
fait, le travail de l’analyste n’est guère systématisable, ni formalisable. Il
est essentiellement heuristique, c’est-à-dire non réductible à un nombre fini
d’opérations logiques. Si la « décision psychanalytique » était algorithmique,
il serait possible d’écrire des logiciels d’interprétation de rêves, des
simulations de processus psychanalytiques ( ).
L’intuition de l’analyste comprend aussi ce que les Anglo-Saxons nomment
serendipity : la capacité de trouver autre chose que l’objet cherché ( ).
Hors connaissance
Bien que l’émergence de processus sensoriels, cognitifs et de pensée lui soit
vitale, la psychanalyse ne peut se réduire au « travail de connaissance ». Elle
vise l’expérience d’être.
« Bion dit que la réalité ne peut être connue, tandis qu’elle peut « être étée »
{to be been} (…) L’analyste s’occupe de la réalité du patient d’une façon qui va
au-delà du « savoir quelque chose sur cette personnalité », bien que ce savoir
{connaissance,} lien C, soit une partie importante du processus analytique. (…)
« devenir O » équivaut à « être soi-même sa propre vérité ». (L. Grinberg, 15,
pp. 90 -91).
« Cela » désigne non le lieu où « je » doit advenir, mais ce que « je suis ».
Le modèle médical
L’analyse s’ordonne à l’image de pratiques tierces, surtout la médecine. W. Bion
le note dans Attention and Interpretation (in : Seven Servants, p. 6 ). Sous
l’angle curatif, le mal-être au nom duquel l’on s’adresse au psychanalyste se
conçoit et s’énonce en termes de signes cliniques, diagnostic, pronostic,
traitement, etc. Ici, l’analyse est cure (même si elle ne guérit que « de
surcroît ») ; l’analysant, patient.
L’« art psychanalytique de guérir » est-il acte médical ( ) ? La conception
psychanalytique de la santé, nous l’avons vu, est intrinsèquement individuelle.
Quant aux profils normatifs, ils sont carrément exclus.
La référence du psychanalyste au modèle médical vient de la conception même de
l’analyse (cette talking cure) et ne découle pas du phénomène de société ambiant
: la médicalisation des tensions existentielles. Si une superbe indifférence à
ses effets curatifs en fausserait le sens, la psychanalyse ne peut cependant se
restreindre au modèle médical.
Maints aspects économiques et sociaux de l’art de guérir ont de profondes
incidences sur la recherche, en particulier l’abord quantitatif des événements.
Evaluer l’art de guérir
L’évaluation de toute décision médicale pose de délicats problèmes
déontologiques. Elle menace le colloque singulier établi entre patient et
médecin, et l’autonomie décisionnelle du praticien. En outre, la frontière entre
recherche et contrôle est perméable. Sous couvert de recherche scientifique, il
est facile de décortiquer le coût des stratégies de diagnostic, prescription et
traitement afin d’en tirer argument par ailleurs. Si la cure analytique est un
soin remboursé, des institutions diverses incitent à (ou exigent de) garantir
l’utilité desdits soins afin d’en contrôler l’exécution par la limitation du
nombre de séances remboursées ou la restriction des indications. Certaines
recherches répondent aux critiques et visent à assurer la respectabilité,
l’utilité de l’analyse.
Aux Etats-Unis, le conformisme social accentue l’impact du contexte culturel et
socio-économique. « Les analystes pratiquent plus de psychothérapies et de moins
en moins d’analyses. Il faut aussi se représenter sur quel fond culturel ont
lieu ces débats : négation des différences, raciales et surtout sexuelles,
évocation de la sexualité en termes de scandales, violentes attaques contre la
psychanalyse, vogue des théories biologiques et génétiques, nécessité de faire
la preuve d’une efficacité pratique rapide, contrôle accru des systèmes
d’assurances de santé sur les choix thérapeutiques.» (2, p. 25). Mais, ces
contraintes ambiantes agissent ailleurs aussi. En Europe, par exemple, la
psychanalyse a de nombreux visages. Les analystes Allemands, répondant aux
instances de la Sécurité sociale estimant que l’utilité de l’analyse au long
cours à raison de quatre séances hebdomadaires n’est pas scientifiquement
prouvée (et refusant de rembourser plus de trois séances), s’efforcent d’en
démontrer la valeur tant thérapeutique qu’économique.
Recherche subventionnée
La science pure est une illusion (qui ne manque pas d’avenir cependant). Une
philosophe des sciences, Isabelle Stengers, souligne les liens intenses et
troubles tissés entre sciences et pouvoirs {au pluriel !}. Dans cet ordre
d’idées, distinguons « recherche » et « recherche subventionnée ». Que penser de
recherches subventionnées en psychanalyse ( ) ?
A propos de recherche subventionnée, voici l’exemple d’une étude menée au sein
du Center for Psychoanalytic Training and Research Outcome Feasibility Study de
l’Université Columbia (New York), publiée dans l’International Journal of
Psychoanalysis (juin 2000).
En introduction, les auteurs précisent vouloir vérifier si la méthodologie
appliquée avec succès aux tests pharmaceutiques et aux thérapies brèves peut
être transposée à l’étude des « traitements psychodynamiques au long cours,
incluant la psychanalyse ». Le plan expérimental prévoit l’évaluation de deux
types de traitements : d’une part, la psychothérapie psychodynamique (effectuée
en post graduat au Centre hospitalier universitaire, à raison de deux séances
hebdomadaires et supervisées par la « faculty of the Columbia Psychoanalytic
Center ») ; d’autre part, la cure psychanalytique au Centre de formation et
recherche psychanalytiques précité. Les analystes, médecins ou non (PhD), sont
candidats en supervision.
L’éventuelle indication d’une analyse n’a jamais été envisagée pour les patients
en psychothérapie. La recherche se déroule en des lieux séparés. Les instruments
de mesure sont des questionnaires, échelles d’attitudes et de personnalité,
interviews standardisés (effectués par un expérimentateur) et l'enregistrement
au magnétophone de quinze séances (5 en début de traitement, 5 au terme de six
mois et 5 après un an). L’accès direct au matériel clinique par l’enregistrement
serait indispensable à toute évaluation ( ).
Neuf analysants (sur 34) participèrent à la recherche, 3 abandonnèrent en cours
de route. Les patients de la thérapie, eux, s’engagèrent plus volontiers (15 sur
les 18 personnes sollicitées ; 9 continuèrent jusqu’au terme). Comme l’effectif
des analysants est insuffisant, il fut tout bonnement ajouté au groupe de la
psychothérapie. La population globale compte donc 15 personnes en fin de
parcours ( ). A propos de la meilleure participation du côté psychothérapie, les
auteurs se demandent si le statut de l’un d’entre eux au sein de l’institution
psychiatrique n’a pas influencé les thérapeutes. Les sujets d’expérience n’ont
pu être rémunérés, faute de crédits suffisants. Leur âge moyen est de 27 ans ;
ils sont à 87 % Blancs non-Hispaniques, 13 % Asiatiques, 8 % Noirs
non-Hispaniques, 4 % Hispaniques et 4 % autres. La répartition ethnique des
psychanalystes n’est pas précisée.
Aucun superviseur ne formule d’objection. Pour quatre patients, l’analyste
s’abstient d’emblée. La recherche est présentée à 30 analysants dont 12 refusent
la proposition de l’analyste. L’un des expérimentateurs rencontre alors chacun
des 18 autres patients afin de discuter du protocole et solliciter la
participation à l’expérience (9 se désistent après cet entretien).
Nous ne discutons pas le détail de la prise de données. A quoi bon examiner les
mérites comparés d’autres techniques d’analyse statistique de contenus
d’interviews (la stylistique quantitative, par exemple), si l’enregistrement des
séances est rejeté ? De même, nous n’interrogeons pas les expérimentateurs sur
le choix du magnétophone ni les modalités pratiques de son installation dans le
cabinet. Fixer des micros aux vêtements de l’analyste et de l’analysant n’est
pas identique à la présence d’un micro unique posé au centre de la pièce.
Résumé des conclusions : « Les résultats suggèrent qu’il est possible de
démontrer un effet thérapeutique des traitements psychodynamiques, y compris la
psychanalyse, mais il est nécessaire de changer les perceptions négatives des
cliniciens envers la recherche si l’on veut qu’il soit possible dans le futur de
mener des études de recherches méthodologiquement rigoureuses. » ( ibid., p.
525) La discussion des résultats d’expérience invoque un manque de conviction
des jeunes analystes dans la présentation du projet de recherche à leurs
patients (il s’agit d’un second ou troisième cas d’analyse). Etrangement, les
chercheurs n’aperçoivent pas que le taux de désistement est plus élevé à leur
présentation du projet (9/18) qu’à celle des analystes (12/30). Les auteurs
ajoutent qu’à l’avenir ce pourrait faciliter le recrutement de sujets si les
patients étaient avertis en début de traitement de l’éventuelle invitation à
participer à une expérience scientifique. Ils appellent de leurs vœux l’advenue
d’« un environnement plus favorable à la recherche scientifique » ( ).
Malgré l’insistance sur la totale liberté laissée à chacun, qui dira l’impact
sur la vie de douze personnes d’avoir dû refuser la proposition de leur analyste
d’enregistrer quinze séances ? Face à l’unanimité des superviseurs, quel sera
l’après-coup des analystes en formation ? Comment lisent-ils l’article cosigné
par six aînés leur imputant l’insuffisante adhésion des patients ? Ici,
j’éprouve le besoin de dire aux expérimentateurs ces mots d’Isabelle Stengers :
« Et le scientifique, au nom de la Science, doit ainsi se mutiler lui-même,
oublier toutes les questions qu’il est interdit de se poser (…) il doit (…) nier
qu’il y ait un rapport entre ce qu’il fait subir et ce que lui-même ressentirait
s’il était soumis à ce genre d’expérience. » (27, p. 61)
L’intitulé de la recherche annonce l’étude de la faisabilité de l’évaluation des
effets de la psychanalyse en général (psychoanalytic outcome). L’extension
maximale du champ d’étude exigeait, pour le moins, d’évaluer le travail d’un
échantillon représentatif de la population des analystes. Pourquoi s’être borné
aux analystes en formation ? Cette question va à l’encontre de l’évidence : la
recherche a lieu dans un centre de formation et de recherche. C’est précisément
au point d’évidence que le bât blesse !
Se déclarant tout de go pionnier en la matière, l’article fait l’impasse sur les
recherches publiées de longue date par Fiedler, F.-E. (1951) et Knight, R. P.
(1941). Sont-elles jugées pré-scientifiques ou reléguées aux oubliettes de
l’histoire ? Parlant de la réticence des cliniciens, les auteurs invoquent un
phénomène culturel. Nous partageons cet avis quant à la nature de leurs propres
évidences-et-scotomes.
Mesurer la psychanalyse
Outre les objections de principe déjà formulées :
· applicabilité discutable de la notion d’efficacité
· réinvention permanente de l’analyse
· spécificité de la réalité psychique, irréductible à des corrélats mesurables
· non-assimilation de l’analyse au modèle médical
Toute
valorisation d’effets isolés, mesurés, peut entraîner une déviance (faut-il dire
« pervertissement » ?) ; les critères devenant insidieusement la finalité du
travail. Alfred Binet avait coutume de dire : « l’intelligence, c’est ce que
mesurent mes tests ». Mesurer des effets psychophysiologiques ou autres
changements de comportement amorcerait la dérive vers une sorte de «
comportementalisme psychanalytique ». Objectiver des modifications d’attitude,
de perception, de langage, réduirait l’analyse à une formation à la
communication. Bref, voici l’objection de l’induction d’un faux-self (je
n’envisage même pas l’argument de l’ego psychology adaptative).
Types d’objectivations
La psychanalyse a toujours connu en son sein les soubresauts du besoin
d’objectivation, parallèlement aux avancées des sciences expérimentales. Les
vicissitudes de ce dialogue ouvert, inachevé, sont heuristiques. Chaque
génération relance le débat à sa façon, au regard des moyens scientifiques et
dans les mots du jour ( ). Je pense plus particulièrement à la médecine, la
biologie, la psychologie.
Soutenir que la situation actuelle de l’analyse dans la société lui impose de
nouvelles exigences de recherche, occulte l’une des tensions épistémiques
coextensives à son histoire.
Discernons divers types de recherche selon qu’elles visent :
a) L’objectivation de faits et concepts analytiques
De nombreuses recherches ont voulu mettre les concepts analytiques à l’épreuve
de l’objectivation. Mentionnons la synthèse publiée dès 1943 par R. R. Stars.
Carl Gustav Jung fut, semble-t-il, le premier analyste à mener des études
expérimentales des associations libres, de l’oubli, etc. afin de démontrer
l’existence de « complexes inconscients ». Freud les cite dans la
Psychopathologie de la vie quotidienne (1907) ( ). Depuis, ce sont
principalement les auteurs anglo-saxons qui interrogent les fondements
scientifiques de la psychanalyse.
L’Esquisse a périodiquement titillé les neurosciences (connexionnistes). Autre
rencontre significative de la métapsychologie et des sciences : l’étude du
sommeil paradoxal. Dès sa mise en évidence, se manifesta le désir soit d’y
trouver confirmation de faits analytiques, soit de corriger la conception
freudienne du rêve.
En note, au passage de leur Rapport au Congrès des Psychanalystes de Langue
Française (Paris, mai 2001) traitant du « rêve-mémoire » « (...) d’avant sa mise
en mot, d’avant la mise en images, en scènes accessibles à une mise en
narrativité (...) », César et Sára Botella se réfèrent à l’étude physiologique
du sommeil paradoxal. En effet : « Il semble être prouvé que le sommeil
paradoxal intervient dans la mémorisation, par le biais de la synthèse protéique
qui serait nécessaire à l’apprentissage ; les recherches neurophysiologiques de
Gif-sur-Yvette ont démontré que les phases de sommeil paradoxal étaient bien des
périodes de retraitement de données accumulées pendant la veille précédente ;
(...) » (5, note p. 38)
Assimiler, en psychanalyse, le rêve au sommeil paradoxal est audacieux et
approximatif dans la mesure où la concomitance est de l’ordre d’une corrélation
de .70 ; tandis que diverses expériences oniriques peuvent apparaître dans
d’autres modalités de l’activité cérébrale.
b) L’emprunt empirique
Ici, l’étude empirique élargit l’horizon clinique et profile de nouveaux
concepts métapsychologiques. Les rapports interpersonnels ont plus
particulièrement attiré l’attention des psychanalystes. Retenons deux domaines :
* les relations précoces mère-bébé
Donnons le seul exemple de René Spitz : « Genèse des premières relations
objectales. Observations directes sur le nourrisson pendant sa première année »
( ).
* la psychosomatique
Citons la mise en évidence chez des patients atteints de recto-colite
hémorragique de la corrélation entre l’état de la muqueuse et une échelle de
mesure de l’intensité agressive d’une discussion de groupe.
De longue date, diverses revues de psychosomatique et, surtout, le Journal of
Abnormal and Social Psychology abondent en études de l’impact des interactions
sociales et autres communications. Certains ont même avancé la notion de «
physiologie interpersonnelle » (20) ( ). Nombre d’analystes se sont intéressés à
ce type de savoir expérimental. Plusieurs y contribuèrent de façon remarquable
sans verser toutefois dans le syncrétisme et ses théorisations hybrides. Les
psychosomaticiens firent oeuvre interdisciplinaire. De nouveaux concepts
analytiques en émergèrent. Précisons qu’ils émanaient des marges de la
cure-type.
Les contours de l’« identité métapsychologique » sont incertains et changeants.
« La théorie psychanalytique ne constitue pas un corpus d’école mais un
rassemblement empirique d’expériences, de formalisations et d’explications qui
prêtent à des critiques et à des remaniements. Les travaux de Bowlby en donnent
un exemple stimulant, mais qui doit nous mettre en garde contre des
généralisations ou des assimilations qui méconnaîtraient la diversité des
expériences cliniques et des instruments conceptuels. » D. Widlöcher (1, p. 97)
c) Le processus et ses effets
La mise en évidence des résultats de l’analyse s’étend bien au-delà des
approches quantitatives, instrumentales et objectivantes. « Elle {l’étude des
facteurs de guérison} a d’ailleurs, en dépit des réserves de Freud, suscité chez
ses élèves un grand nombre de travaux » (D. Widlöcher, 32, p. 8) ( ).
La mesure statistique des effets de l’analyse s’inscrit généralement dans une
perspective médicale. Cela ne va pas de soi. La psychométrie pourrait autant
inspirer les chercheurs que le diagnostic psychiatrique. Il en est de même
d’autres moyens d’assessment.
Faut-il prouver l’utilité de l’analyse ? A qui ? Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce
qu’une preuve en l’occurrence ?
Certains se contentent d’établir qu’ « il se passe quelque chose ». Dans cette
optique, le chercheur va à la pêche aux données. Il ne formule pas d’hypothèses
préalables dans un cadre théorique précis (et n’interroge pas les fondements de
sa recherche). En pratique, cela débouche sur des comparaisons (quelconques)
avec d’autres types de traitement, un groupe contrôle ou des mesures avant/après
analyse.
Ici tout est supposé pertinent, pourvu qu’il y ait quelque résultat
statistiquement significatif : un profil clinique, le vocabulaire des patients,
l’expression des émotions, des indices psychophysiologiques, des questionnaires
de personnalité, des enquêtes biographiques, la description de comportements,
l’attitude vis-à-vis de problèmes existentiels, etc.
La démarche est faible.
Comme nombre d’analystes Français, César et Sára Botella affirment
l’inaccessibilité du processus analytique à l’étude instrumentale, quantitative.
« (…) la plupart des recherches basées sur un certain modèle scientifique, qui
exigent des études longitudinales s’appuyant sur du matériel enregistré et
retranscrit puis codifié suivant différentes modalités, nous paraissent sans
avenir pour la psychanalyse. Elles cherchent des réponses dans des conceptions
cognitivistes et dans le traitement de la réalité par l’information, alors que
cette réalité n’est vraiment accessible que dans la situation particulière de
deux psychismes opérant dans l’état régressif-régrédient de la séance
analytique. » (5, note p. 50)
Position non dépourvue d’ambiguïté (au vu de leur référence à l’étude
physiologique du sommeil paradoxal) mais illustrative de la situation présente.
La typologie des « attitudes épistémologiques » des analystes reste à faire.
Remarques méthodologiques
Est efficace l’action atteignant son but dans les conditions optimales.
La métrologie dicte de :
1) expliciter les buts de l’action évaluée ;
2) traduire ceux-ci en critères ;
Y a-t-il réponse scientifique à ces deux premières exigences appliquées à la
psychanalyse ?
3) après validation des critères, choisir des méthodes, techniques et
instruments de mesure.
Il ne suffit pas d’appliquer telle échelle d’attitude ou questionnaire de
personnalité et/ou de diagnostic psychiatrique et noter, le cas échéant, que
l’analyse a de l’effet. Mesurer l’efficacité de l’analyse devrait s’effectuer
dans les termes de la métapsychologie. Cela implique la conception de nouveaux
outils, spécifiques, propres à l’analyse. Est-ce réalisable sans la dénaturer ?
4) recueillir les données : tâche extrêmement délicate en psychanalyse.
5) interpréter les résultats de manière univoque : dégager tout leur sens et
seulement leur sens.
Adopter une logique de l’efficacité impose de satisfaire aux exigences
opérationnelles ; c’est-à-dire l’examen du rapport entre les résultats de
l’action, ses facteurs et ressources mobilisées (en un mot : la productivité).
Invoquer l’efficacité conduit également à l’évaluation des stratégies
décisionnelles (indication, conduite de la cure, etc.). Monsieur de La Palice en
déduit immédiatement que les analyses « efficaces » sont l’exemple et la norme
de « bonnes analyses », « bien menées » par de « bons analystes ».
Le psychanalyste est-il scientifiquement correct ? Un peu, si l’on adopte le
critère de scientificité de René Thom : « est « scientifique » toute élaboration
théorique d’un champ de phénomènes qui réduit l’arbitraire de la description,
pourvu que cette élaboration fasse appel à des procédés suffisamment formalisés
pour être admis comme légitimes par le consensus collectif. (...) On ne peut
guère éviter la conclusion qu’il n’y a pas de critère unique de scientificité,
chaque domaine disciplinaire élabore ses propres critères de scientificité,
compte tenu des possibilités déductives qui s’y présentent. » (28, p. 55)
Le consensus collectif de la psychanalyse s’adresse plus particulièrement aux
personnes ayant l’expérience de l’analyse. Peut-on la juger sans l’avoir vécue ?
Ce défaut fondamental, bien plus que le manque de vérification objective ou
l’impossible falsifiabilité, est rédhibitoire aux yeux de nombre de
scientifiques patentés.
D’infalsifiables théories ?
La métapsychologie n’attend, nous l’avons vu, d’autre validation que celle des «
événements analytiques » et du dialogue avec des tiers (textes, confrères et
institutions). Elle revendique un statut épistémologique particulier dans la
mesure où elle est chevillée à une praxis dont les objets incluent des
bizarreries telles l’inconscient, le refoulement, la résistance, le clivage, la
scotomisation, etc.
« Prenons l’épreuve de la falsifiabilité. (…) en ce qui concerne la
psychanalyse, ce qui la rend impropre à l’usage c’est qu’elle suppose qu’au
temps de la vérification de la falsifiabilité le découvreur et le vérificateur
se trouvent sur le même plan de rationalité. Or, la chose est impossible en ce
qui concerne le psychanalyste (…) En effet, si les processus de pensée se
prêtent aux règles de la logique dont la première est la distinction vrai/faux,
les processus inconscients sont en majeure partie caractérisés par une logique
différente, (…), dont il suffit de dire {pour le moment} que la distinction
vrai/faux n’y a pas cours. » (A. Green, 14, p. 158)
La proposition : « Il pleuvra demain » est falsifiable. Par contre : « demain,
il pleuvra ou il ne pleuvra pas » n’est pas falsifiable puisque cet énoncé ne
peut faire l’objet d’un test empirique négatif. Green établit que la plupart des
pensées inconscientes ne sont ni falsifiables ni infalsifiables.
Le discours analytique a statut fort différent selon ses distances et références
au processus. En séance, les paroles de l’analyste sont narratives,
interprétatives, constructrices. Elles expriment une pensée toujours « en train
de se faire ».
La généralisation métapsychologique, également inséparable de ses
expériences-sources, répond davantage aux contraintes de la formalisation, de la
systématisation. Mais, la validation, la consistance, la réfutabilité des
interprétations, théories et modèles psychanalytiques sont des questions
largement ouvertes. Réaffirmons la spécificité épistémologique de l’analyse et
de son langage.
« Il est remarquable que ce soient des philosophes anglo-saxons, soucieux
d’analyse du langage, qui aient été le plus près de reconnaître le caractère
propre du langage psychanalytique et son véritable niveau de validité ». (P.
Ricoeur, 25, p. 351) ( )
Mais ne perdons pas de vue que « la qualité de la psychanalyse réside non dans
le nombre de théories que l’analyste maîtrise, mais bien dans le minimum (de
théories) avec lesquelles il peut appréhender toutes les situations
(contingences) vraisemblables » (W. Bion) ( ).
Extensions et transformations de l’analyse
Le paradigme de l’analyse connaît quantité de modifications. Chaque forme
spécifie l’accessibilité à la recherche.
Sans divan, hors cabinet (en hôpital, école, crèche, ...), le praticien utilise
des médias et méthodes dont l’ « analycité » - si j’ose dire - ne fait pas
l’unanimité au sein de la communauté analytique : il forme et supervise des
paramédicaux, éducateurs, puéricultrices, etc. Faisant « autre chose »
l’analyste n’en conserve pas moins son identité. Les bords flous de l’analyse (à
l’image des limites de l’analysabilité) signent un travail ouvert, en perpétuel
devenir. La dynamique de groupe, le psychodrame, la relaxation peuvent se
travailler par référence à l’analyse. L’analyste s’y sait aux limites de
l’analyse. Hors cure-type il a des outils non-analytiques (le film en formation
de puéricultrices, par exemple). Les institutions tiennent d’office des
statistiques de durée de traitement, de caractérisation des patients, etc.
Enseigner la psychanalyse à l’université incite à la recherche. L’analyste y
parraine thèses et mémoires sur la métapsychologie (cf. J. Laplanche ).
Pluridisciplinarité de terrain
La psychanalyse exercée exclusivement en cabinet privé sous forme de cure-type
n’est pas la plus répandue. Sur le terrain thérapeutique, éducatif et de
guidance, le travail en équipe pluridisciplinaire favorise également la
recherche. Cet aiguillon heuristique touche la métapsychologie. Les apports
mutuels y sont multiples. La neuropsychologie cognitive s’y rencontre autant que
la systémique familiale. La clinique de l’agitation psychomotrice et l’étude du
transgénérationnel dans ses rapports avec la psychosomatique en sont des
exemples.
Nous souscrivons très volontiers aux propos de J.-F. Camus (6, p. 11) : « Ces
interactions pluridisciplinaires matérialisent une des plus grandes entreprises
scientifiques de notre époque : élaborer une science naturelle de la pensée
humaine en conjuguant les efforts de diverses disciplines : mathématiques,
psychologie, biologie, neurosciences, linguistique, philosophie et informatique.
Chaque discipline n’est pas dissoute dans l’ambition commune ». Aux sciences
citées, ajoutons l’ensemble des disciplines (ré)éducatives et thérapeutiques ;
en particulier, les thérapies du développement et à médias.
De nouvelles « exigences de travail » métapsychologique ?
Génomique, neurosciences, intelligence artificielle, neurorobotique, etc.
bouleversent nos conceptions de la vie, du psychisme, de la pensée, de la
sensorimotricité. Cela impose-t-il de nouvelles exigences de travail
métapsychologique ? Rien n’est moins sûr. Qu’en était-il lors des
extraordinaires percées de la psychopharmacologie ? Certains, emportés par
l’élan scientiste, concoctèrent une narcoanalyse (la thérapie sous
hallucinogène, la psilocybine, s’en suivit). D’autres, de Winnicott à Bion,
innovaient en psychanalyse. Examinant les champs d’investigation des prix Nobel
de médecine contemporains de Freud, on aperçoit que la psychanalyse a toujours
coexisté avec de fabuleuses découvertes biologiques. De même en psychologie :
Freud aurait pu faire nombre d’emprunts aux splendides recherches sur la
mémoire, la perception (agnosies et cécités psychiques, en particulier), la
Gestalt, la représentation, les conduites instinctives, le développement de
l’enfant, etc. ( )
Il n’est pas inintéressant de rappeler que Jung se voulait plus scientifique que
Freud.
Lire sous la plume d’A. Prochiantz qu’ « il ressort de nos parentés évolutives
que les autres espèces animales, y compris les invertébrés, ont quelque chose à
nous apprendre sur la nature de notre pensée » est passionnant. De même, les
rêveries phylogénétiques de Freud se demandant si notre diphasisme sexuel n’est
pas un reste de la différence entre les âges de notre maturité sexuelle et celle
de l’hominidé. Mais, comment les utiliser ?
Interdisciplinarité, comparatisme, syncrétisme
L’interdisciplinarité coordonne différentes disciplines, le comparatisme crée le
cadre rapprochant des ensembles séparés (à l’image de la linguistique ou de la
mythologie comparées). Le syncrétisme assimile. Il ignore les différences
identitaires et les distances irréductibles. Ce me semble empêcher le dialogue
interdisciplinaire.
Faut-il aujourd’hui, à l’instar de la sociobiologie, favoriser la naissance
d’une biopsychanalyse ? La neuropsychanalyse récemment prônée par d’éminents
neurologues-psychanalystes (tel Mark Solms) ouvre-t-elle de nouvelles
perspectives ou est-ce une énième mise à jour de l’Esquisse escamotant la césure
heuristique aux origines de la psychanalyse (la sexualité infantile, l’Œdipe, le
fantasme inconscient, l’interprétation des rêves) ; amorce d’une synthèse de
réconciliation, de « consilience » ? Mélanie Klein devait-elle intégrer les
théories de Jean Piaget sur la formation du symbole, l’imitation, le jeu, le
rêve, l’image chez l’enfant ?
R. Zazzo témoigne d’une recherche interdisciplinaire : « (…) Bowlby a rencontré
Lorenz quatre ans de suite (1953-1956) dans le cadre d’un colloque auquel j’ai
eu la chance de participer, et qui réunissait pour des discussions
inter-disciplinaires une vingtaine de psychologues, d’éthologistes,
d’ethnologues, de physiologistes, de cybernéticiens parmi lesquels : Piaget,
Margaret Mead, Grey Walter, Bertalanffy, Erikson… » (1, p. 26)
Peu après la seconde guerre mondiale, les études interdisciplinaires du
comportement firent florès. Margaret Mead souligne (dans une revue de
psychanalyse) le changement de perspective des analystes vis-à-vis de
l’anthropologie. Alors que Freud procédait par reconstruction à partir de
patients adultes, dit-elle, un clinicien tel Erik Erikson « conjoint
l’expérience du travail anthropologique de terrain, la pratique de l’analyse
d’enfants et l’étude d’enfants normaux ». Elle insiste, en outre, sur la
relation précoce mère-bébé ainsi que l’apport de la cybernétique et de la
théorie générale des systèmes ( ) ; y apercevant l’émergence d’un nouveau champ
d’analyse « micro-comportementale ». Elle réalisa un film en collaboration avec
G. Bateson intitulé : First Five Days in the Life of a New Guinea Baby (New York
Univ. Film Library).
Autre exemple de comparatisme : l’explicitation des fantasmes originaires
inscrits dans le Livre tibétain des Morts. La scène primitive et l’Oedipe s’y
exposent tout crus. Le texte détaille également l’angoisse schizo-paranoïde et
autres expériences-limites des sens-et-pensée ( ).
La dynamique de l’orgasme, sa fonction, ses énergies, développée par Wilhelm
Reich incarne le syncrétisme. Mais il n’est pas toujours aisé de discerner
interdisciplinarité, comparatisme, syncrétisme et, à certains égards,
psychanalyse appliquée.
Les neurosciences de l’émotion, axées sur la continuité phylogénétique (Davidson,
R. J.) ( ), apostrophent-elles la psychanalyse ? En fait, Charles Darwin
influença Freud. Les études sur l’hystérie évoquent le principe darwinien du
surplus d’excitation déclencheur de l’expression de l’émotion animale. ( )
L’élaboration métapsychologique de l’angoisse inclut également une argumentation
biologisante. ( )
De nouveaux jeux
Permettez une brève digression sur l’introduction de jeux informatiques en
psychothérapie d’enfant. L’invariance identitaire de l’analyste, perçue parfois
comme dogmatique, n’empêche ni la flexibilité de la thérapie, ni la malléabilité
de ses moyens.
Si les équipements n’accaparent pas l’attention et préservent le cadre, des
médias informatiques seront introduits en psychothérapie. Aujourd’hui, l’écran
cathodique, le clavier, la souris sont encombrants et la plupart des jeux
offerts n’ont pas leur place en psychothérapie. Mais, disposant d’un écran plat
de bonne dimension, réactif au toucher, sans clavier ni souris, les équipements
et logiciels donneront demain de nouvelles façons de jouer au squiggle, par
exemple. Au graphisme digital, évolutif, éventuellement en 3D, s’ajouteront le
morphing, le modelage et de multiples transformations.
Toucher du doigt l’écran où apparaissent formes et couleurs, les faire évoluer
au gré de sa fantaisie en communication avec le thérapeute, est indéniablement
moyen thérapeutique. Ce tracé sur écran rappellera la peinture au doigt.
Abstraction, sensorialité, fantaisie s’exprimeront autrement, mais l’analyse
restera invariante.
De même, le recours à ce qu’on pourrait appeler des « narrations hypertextes »
serait compatible avec le cadre de l’analyse d’enfant.
L’introduction de ce type d’outils sera facilitée par la culture ambiante et la
banalisation de l’usage de ces systèmes à l’école et à la maison. Ces jeux
créatifs seront traités comme le dessin aujourd’hui et feront l’objet de
recherches.
A propos de psychanalyse d’enfants, notons en passant que les statut et bien
fondé de la recherche dite scientifique y sont moins débattus. Son lien avec les
parents et d’autres intervenants (l’école, par exemple), entraîne l’évaluation
périodique de l’évolution de l’enfant. En thérapeutique infantile, l’éducatif et
le curatif s’interpénètrent. La santé d’un enfant est inséparable de sa
croissance.
Triturer la découverte freudienne
Virulente ou féroce, la polémique rafraîchit la pensée (H. J. Eysenk, R.
Webster, etc.).
Comme phénomène social et culturel, la psychanalyse s’offre à tous. Les
analystes ne se l’approprient nullement. Chacun traite la découverte freudienne
comme bon lui semble : artiste (souvenons-nous des surréalistes), scientifique,
militant (rappelons le freudo-marxisme), journaliste, etc.
La psychanalyse fut toujours appliquée, au risque du scandale, du sacrilège. Le
psychanalyste, lui, devrait dissocier la recherche métapsychologique des
applications diverses ; de la critique littéraire à l’ethnopsychanalyse.
Terminons ce survol tous azimuts, dont j’espère qu’il n’a pas déboussolé, par
une courte visite à Freud.
Freud et le positivisme
Les liens étroits de Freud à l’empirisme transparaissent tout au long de son
œuvre. Il ne suffit pas de dire que le mirage scientifique lui a servi
d’illusion féconde ni qu’il fut source de métaphores.
Ecoutons Cornélius Castoriadis :
« (…) beaucoup seraient étonnés d’apprendre qu’il signa, en 1911, un manifeste
en faveur de la création d’une société pour la diffusion de la philosophie
positiviste. {note : Le manifeste était signé, entre autres, par J. Petzold,
David Hilbert, Félix Klein, George Helm, Albert Einstein. }
(…) il faudra attendre 1939, et cet Abrégé interrompu par la mort, pour lire (…)
qu’une relation directe entre la vie psychique et le système nerveux, «
existerait-elle, ne fournirait dans le meilleur des cas qu’une localisation
précise des processus de conscience, et ne contribuerait en rien à leur
compréhension. {Abriss, G.W., XVII, p. 67} » (7, p. 30).
« Localisationniste » un brin sceptique, Freud affirme l’irréductibilité des
processus - non celle des états - de conscience à la neurophysiologie. Sa
position ne dérouterait pas le systémicien concevant la vie psychique comme
émergence de systèmes dynamiques, ouverts et évolutifs.
Pour sa part, Ernest Jones précise :
« Une remarque qu’il me communiqua quelques années plus tard {après 1925} (…).
Mi-sérieusement, il me prédit que dans une époque à venir, l’on parviendrait à
guérir l’hystérie (sic) par l’administration de produits chimiques et sans
l’aide de quelque traitement psychologique que ce soit. » (16, p. 286)
Ne trouvez-vous pas que tout l’art est dans le « mi-sérieusement » ?
Willy Van Lysebeth
rue Van Zuylen 76
1180 Bruxelles
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RESUME
On approuve en général le vœu d’Otto Kernberg de voir l’IPA , et ses sociétés
composantes, conduire des actions de recherche de nature à crédibiliser la
psychanalyse, auprès du grand public, du public cultivé et des scientifiques.
Cependant, de nombreuses questions sont soulevées sur les objets possibles de
telles recherches et sur le choix des méthodes à utiliser.
Il s’agit avant tout de travaux utiles à reformuler nos théories, à affiner
notre clinique, à mieux asseoir notre pratique.
Plusieurs modèles sont envisagés : modèle clinique, scientifique, taxinomique,
etc…
L’auteur envisage les difficultés épistémologiques et techniques suscitées par
ces différentes approches.
SAMENVATTING
In het algemeen keurt men de wens van Otto Kernberg goed om de IPA, en de
verenigingen die er deel van uitmaken, acties te zien ondernemen in het domein
van de navorsing ten einde de geloofwaardigheid van de psycho-analyse te
verhogen bij het grote publiek, het ontwikkelde publiek en de wetenschappers.
Ondertussen worden er verschillende vragen opgeworpen betreffende de mogelijke
studie-objecten, en de te volgen investigatiemethodes.
Het gaat dan vooral om studies die nuttig kunnen zijn in het herformuleren van
onze theoriëen, in het verfijnen van onze kliniek, in het beter vestigen van
onze praktijk.
Verschillende modellen worden overwogen : klinisch, wetenschappelijk,
taxinomische model, enz..
De auteur beschrijft de epistemologische en technische moeilijkheden die worden
opgeroepen door deze verschillende benaderingswijzen.
SUMMARY
We are generally in agreement with Otto Kernberg's wish to see the I.P.A. and
it's component societies conducting research in a way which gives credibility to
psychoanalysis in the view of the general, cultured and scientific publics.
However, many questions are raised about the possible objectives of such
research and about the methods of research chosen.
Before any useful work can be done It would be necessary to reformulate our
theories, and refine and better ground our clinical work.
The author foresees many technical and epistomological difficulties emerging
through the different approaches to research.