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D’ou vient la question morale ?
P. Bruno Feillet
INTRODUCTION
D'où vient le fait que l'homme soit capable de se poser la question de la morale ? Déjà tenter de répondre, c'est aborder la question de la définition de la morale. Disons au moins dans une première approche que les animaux, eux, ne se posent pas la question morale.
D'où vient il que je me pose la question du " Que dois je faire ? Où est le bonheur ? Qu'est ce que bien faire ?... " Cette question du "que faire ? " montre que la morale porte d'abord sur le domaine de l'action! Comment réguler l'action ? en fonction de quoi ? en vue de quoi ? Comment réfléchir le sens d'une action ? ...
Au regard de cette question, des hommes, des femmes ont élaboré des théories morales ou éthiques nombreuses et parfois assez opposées. Ce qui est difficile lorsque nous les regardons de près, c'est qu'ils utilisent un vocabulaire semblable parfois identique et pourtant ils ne leur attribuent pas la même signification. Cela suppose donc une attention importante.
Etymologie
La question morale est spécifique de l'être humain. " Etymologiquement, " morale " vient du latin (philosophia) moralis, traduction par Cicéron du grec ta eqika. Les deux termes désignent ce qui a trait aux moeurs, au caractère, aux attitudes humaines en général et, en particulier, aux règles de conduite et à leur justification. " Cette définition montre rapidement les deux lieux d'investigations de la morale : d'une part les règles de conduites, les lois ou les normes diverses et d'autres part tout ce qui a trait à leur justification, aux principes et aux valeurs qui étayent ces lois mises en place.
Entre l'homme et l'animal : une quête de sens.
Les animaux n'ont pas de morale. Si nous leur attribuons des comportements
éthiques comme celui de la cruauté pour un fauve ou de la fidélité pour un chien
ou un cheval ce n'est que par transposition de réalités humaines sur le règne
animal. Mais eux mêmes sont incapables de prendre de la distance sur leur
attitude et donc de s'apercevoir qu'il y a une autre attitude possible que la
leur. Ainsi que le suggère Erie Weil : " Il n'y a du non sens que du point de
vue du sens " , de l'immoralité que du point de vue de la morale, de la violence
que du point de vue de la non violence. C'est bien parce que l'homme est un être
immoral, c'est à dire moralement inaccompli, et que par ailleurs, il perçoit une
soif intérieure à un mode de vie plus accompli qu'il réfléchit sur les diverses
possibilités d'y parvenir, qu'il fait de la morale. Par là, nous percevons déjà
combien la morale n'est pas une simple compilation de lois ou de règles mais
qu'elle suppose toute une réflexion. Qu'est-ce que l'être humain ? Qu'est-ce que
devenir un homme ou une femme ? Y a-t-il des actions indignes de tout être
humain ? Comment gérer les questions de violence, de reproduction, d'alliance …
?
La plupart du temps, nous vivions notre temps de manière évidente. C'est-à-dire que nous ne passons pas notre temps à nous poser la question " que dois-je faire ? ". C'est tellement évident d'ailleurs que nous n'avons pas d'autres justifications que " on a toujours fait comme ça " ou encore, " chez nous ça ne se fait pas ". Il se peut bien que pour des raisons diverses tel ou tel faute contre les règles admises dans la communauté. Mais tant que c'est reconnu comme une faute, la système moral mis en place n'est pas questionné ni remis en cause. Bref ! dans un premier temps, la morale est un système de règles, de mode de vie sur lesquels nous ne réfléchissons pas. Nous sommes dans le monde de l'évidence. Nous avons des habitudes, mieux encore, nous avons un habitus .
L'HABITUS SELON PIERRE BOURDIEU
Pierre Bourdieu a beaucoup travaillé le concept d'habitus tant sur le mode
thématique (il en a beaucoup parlé) que sur le mode opératoire (il l'a beaucoup
utilisé). Dans un livre interview, il donne un éclairage sur son travail : "
Cette notion d'habitus permet d'énoncer quelque chose qui s'apparente à ce
qu'évoque la notion d'habitude, tout en s'en distinguant sur un point essentiel.
L'habitus,comme le mot le dit, c'est ce que l'on a acquis, mais qui s'est
incarné de façon durable dans le corps sous forme de dispositions permanentes. "
Il faut entendre les notions d'acquisition, de durée, de corps propre et de corps social, et de dispositions quasi-permanentes. Autrement dit, un habitus est une disposition permanente à laquelle nous faisons appel sans y réfléchir : rendre le trop perçu de la monnaie qu'on vous a rendu, relire son cours tous les soirs... C'est assez proche de la notion de vertu que l'on trouve chez Aristote. L'habitus pourrait se distinguer de l'habitude du contenu moral que revêt l'action mue par un habitus. Ainsi, toujours mettre son gant de toilette à droite ou à gauche du lavabo est une habitude sans signification morale particulière. En revanche, faire son lit tous les matins peut bien être un habitus si l'on considère qu'il en va du rapport du sujet avec le propre et le rangé dans sa vie quotidienne .
Ce que René Simon reprend de la façon suivante: " l'habitus désigne un ensemble de dispositions à agir, à penser, à percevoir, à sentir d'une manière déterminée . Il n'est pas inné, mais acquis. Intériorisation des traces cumulées, combinées et se fortifiant, que laissent les expériences concrètes, ponctuelles et répétées et qui se transforment en dispositions générales, il devient en quelque manière une seconde nature. "
Le fait que ce soit une seconde nature est l'expression que nous n'avons pas vraiment conscience de toutes ces règles que nous avons intégrées. Elles nous paraissent normales, évidentes, on dira qu'elles nous sont comme incorporées. Il se peut qu'à l'intérieur du groupe où se vit un habitus, l'un où l'autre transgresse les lois communément admises. Et la transgression peut être comprise comme une faute par les tenants de la loi comme par ceux qui transgressent la loi. Par exemple ne pas dire la vérité, mentir chez un enfant ne signifie pas que l'on remet en cause le système familial fondé sur la vérité. Lui même vit le mensonge comme une faute. Tout cela ne remet pas en cause l'habitus. Bien au contraire, il le conforte.
LA PERTE D'EVIDENCE.
Le surgissement de l'inhabituel
Cependant, il nous arrive de rencontrer des groupes de gens, des personnes qui
ont fait d'autres choix. Choix qui pour eux sont justifiés depuis tellement
longtemps que de leur point de vue aussi il est évident d'agir et de gérer les
relations humaines comme ils le font. Et lorsque deux groupes avec deux habitus
différents se rencontrent (par exemple une pratique du mariage différent
polygame et monogame), alors surgit le conflit éthique. Voilà que brusquement
l'évidence est perdue car des modes de vie commune opposés se présentent chacun
comme un bien. Ce n'est plus du tout le même problème que celui de la faute,
laquelle est comprise, y compris par celui qui a fauté, comme une faute contre
le système de valeurs acquis de la communauté à laquelle il appartient.
La question de la morale surgit principalement d'une perte de l'évidence quant à mon agir. Ma manière de vivre est mise en crise, en jugement par la pratique d'autrui. Les systèmes de règles intégrés sont en conflit. Et j'insiste sur le mot de conflit. Un des buts de la morale est de gérer les conflits à l'intérieur du groupe pour permettre ne fut ce que la survie du groupe. Mais lorsque le conflit surgit de l'extérieur, la question est particulièrement grave. Que faut il faire, comment faire et pourquoi ?
L'expérience de la radicale différence d'autrui et de ses actes.
Il y a plusieurs manières de percevoir combien la morale est propre à l'être
humain:
" Soit par le biais de l'expérience de la crise morale. Tant que nous sommes
dans l'évidence de l'agir, nous ne nous posons pas la question de l'existence
d'une bonne ou d'une mauvaise morale. La crise morale peut surgir par
l'affrontement à d'autres manières de vivre ou encore par le surgissement d'un
élément, d'une personne qui modifie l'équilibre moral précédemment atteint.
" Soit par le biais de la liberté. Si nous étions des êtres absolument
déterminés, la question de la morale ne se poserait plus. Ce qui montre que la
question morale suppose la capacité d'initiative, la capacité pour l'homme
d'être reconnu responsable, et même de revendiquer une responsabilité dans un
certain nombre de ses actes.
" La question éthique peut surgir de manière encore bien différente. En effet,
pour Emmanuel Lévinas, le seul surgissement du visage d'autrui suffit à faire
surgir la question éthique. Or autrui n'est ni une faute ni un système de
valeurs différent du mien. En fait, autrui met en crise mon agir ordinaire par
sa seule présence : me voilà convoqué à l'éthique. C'est la force de la
transcendance du visage qui s'impose à moi. " Chaque visage est le Sinaï d'où
procède la voix qui interdit le meurtre. " Voilà que par sa faiblesse même je
deviens son otage. La relation entre autrui et moi même est asymétrique et cela
en faveur d'autrui. Prenons l'exemple d'un bébé. Toute sa faiblesse le rend
extrêmement vulnérable. Et pourtant, c'est cette faiblesse même qui nous
convoque à l'éthique, à ne pas l'abandonner et à lui prodiguer les soins que sa
faiblesse réclame. La morale (normes et les lois), chez Lévinas, se pose dès que
l'on passe à une relation avec un tiers et non plus dans la seule rencontre d'un
visage. Elle relève quant à elle de la justice qui suppose ici une certaine
réciprocité. A ce second niveau, nous ne sommes plus dans la relation
asymétrique engagée par la rencontre du visage d'autrui.
Dans chacun des cas ci-dessus présenté surgit alors la fameuse question morale : " Que devons nous faire ? "
Les exemples pris ci dessus concernent deux communautés ou deux personnes. Dans un mariage, dans une vie communautaire qui commence, il y a des conflits qui surviennent sur des petits détails comme la place du beurre ou de la confiture dans un placard ou dans le frigo ; sur la manière de gérer le linge sale, la vaisselle, ... toutes choses que nous avons absolument incorporées et qui nous paraissent évidentes mais qui ne le sont pas à l'autre.
Vous le voyez, la question morale surgit de la rencontre des autres, de l'autre.
Les conflits sont-ils inévitables ?
Et avec la question morale surgit simultanément la question du conflit et donc
de la violence. Comment va se résoudre ce conflit ?
Eric Weil, toujours
dans son article de l'Encyclopaedia Universalis suggère trois mode de résolution
:
1. Le premier consiste à reconnaître que le nouveau système de règles qu'il nous
ait donné de connaître est meilleur pour diverses raisons que je n'explique pas
pour le moment. Et donc j'adhère à ce nouveau système. (Avant on sacrifiait des
enfants, désormais on sacrifiera des bêtes à leur place).
2. Le second mode de résolution se passe sur le mode du conflit violent et de la
disparition d'un des deux systèmes en place. Le conflit est violent parce que
les parties en place pressentent que l'autre système va les détruire tant
l'opposition non seulement sur les règles mais aussi sur les valeurs est grande.
Ce qui est en jeu est ni plus ni moins que mon identité.
3. Le troisième mode choisit le statu quo, la coexistences de deux systèmes
moraux différents. Avec la question lancinante : comment cela se passera t il à
long terme. Est il théoriquement possible qu'il y ait des éthiques différentes
en même temps ? Qu'est ce que cela engage comme vision du monde, qu'est ce que
cela remet en cause dans mon propre système de valeurs ? Cette question est
absolument d'actualité. Nous avons affaire au pluralisme éthique et nous sommes
confrontés à la nécessité d'organiser la vie commune de gens qui ont des
systèmes de références très divers. Cela pose bien sûr des problèmes très divers
: Au niveau philosophique, est il possible d'envisager concrètement un monde
avec une pluralité d'éthiques ? Au niveau social, faut il lutter contre le
pluralisme ? Se contenter d'un minimum commun garanti par une démocratie ? Doit
on favoriser les particularismes jusqu'à créer des écoles philosophiques
communautaristes ? A quelles conditions la paix sociale est elle possible ? Tout
est il possible ? Toutes les éthiques peuvent elles cohabiter ? ...
J'ai dit tout à l'heure que la question éthique surgissait par la confrontation de systèmes de règles différents. La question éthique peut surgir encore d'une autre manière. C'est lorsque nous faisons l'expérience de l'injustice. C'est différent de rencontrer un autre mode de vie, un autre système moral. Et nous avons plus sûrement le sens de l'injustice que celui de la justice. Comme le dit Paul Ricoeur, " le sens de l'injustice n'est pas seulement plus poignant, mais plus perspicace que le sens de la justice ; car la justice est plus souvent ce qui manque et l'injustice ce qui règne, et les hommes ont une vision plus claire de ce qui manque aux relations humaines que de la manière droite de les organiser. " Les enfants ont une sensibilité aiguë de ce genre de problème. Ce type d'expérience peut se vivre à l'intérieur d'une même communauté où des personnes optent pour une autre manière de gérer la vie politique ou l'économie. C'est une version interne du premier cas. Mais cette fois ci l'apparition d'un nouveau groupe avec un nouveau système référentiel surgit de l'intérieur de la communauté. Mais il faut le reconnaître, un nouveau système n'est imaginé que lorsque l'actuel s'avère incapable de gérer les problèmes, nouveaux en général (comme la bioéthique).
DISTINCTIONS ENTRE MORALE, ETHIQUE, ETHIQUES ET DEONTOLOGIE.
(organiser un débat sur la différence entre éthique et morale)
Jusqu'à présent, je n'ai fait aucune distinction formelle entre les mots : morale, éthique, éthiques. Comme je l'ai dit au début de ce cours, éthique et morale renvoient a priori à la même réalité, à une science qui étudie les moeurs humaines. Morale n'est, dans un premier temps, que la tradition latine du mot grec : " ta eqika ".
Cependant, ceux qui réfléchissent à la morale, les philosophes, les théologiens font parfois des distinctions assez nettes. Il importe d'être averti de la pluralité des acceptions des termes afin de pouvoir lire les textes que nous rencontrons.
Il y a des discours
qui ne font aucune distinction. La morale et l'éthique sont deux termes
équivalents. C'est ce que l'on trouve le plus souvent dans le discours
ordinaire, dans la presse non spécialisée.
Il reste que morale est affectée d'un facteur négatif et qu'en général, on lui
préfère le mot d'éthique. N'avons-nous pas d'ailleurs : un Comité Consultatif
National d'Ethique. En terme de vocabulaire, " éthique " est à la mode alors que
" morale " traîne derrière elle le boulet du moralisme, c'est à dire de la
morale réduite à l'énonciation des règles et à leur application. Faire la
morale, c'est faire la leçon. (Pour distinguer, notre travail consiste à faire
de la morale, à réfléchir le sens de l'agir humain. Ce n'est pas tout à fait
pareil que de donner des leçons).
J'ai évoqué des mots comme les valeurs, les règles, les commandements. Eh bien ! certaines philosophies morales vont mettre la réflexion sur la question des valeurs du côté de l'éthique et la traduction des valeurs en normes concrètes, règles et lois du côté de la morale. La morale est du côté des règles. C'est d'ailleurs le sens commun. Ainsi n'entend on pas les gens dire : " Oh la la ! il va nous faire la morale ". C'est à dire que l'on craint que l'on nous fasse la leçon qu'on nous rappelle ce qu'on aurait dû faire. Paul Ricoeur se situe dans cette approche. Son article " Avant la loi morale : l'étique " montre bien comment dans un premier temps c'est l'intention éthique (décrite par le jeu des trois pôles je, tu et il) qui précède, dans l'ordre du fondement, la notion de loi morale, au sens formel d'obligation requérant du sujet une obéissance motivée par le pur respect de la loi elle-même. C'est à la sagesse pratique (fronhsi") qu'est confiée le soin de prendre la décision concrète. " L'éthique a une ambition plus vaste, celle de reconstruire tous les intermédiaires entre la liberté, qui est le point de départ, et la loi, qui est le point d'arrivée " .
Mais d'autres
philosophes ou théologiens font exactement l'inverse. A la morale appartiennent
les principes, et aux éthiques (notez le pluriel) appartiennent les normes
concrètes et particulières. C'est ainsi que l'on parlera d'éthique médicale,
d'éthique sportive, d'éthique des affaires, de bioéthique, ... Je pense en
particulier à Paul Valadier, jésuite, qui enseigne au Centre Sèvres. En mai
1990, il a publié un bon ouvrage qui s'intitule : " Inévitable morale " . Et
lorsqu'il écrit: " Des majorités morales osent clamer haut et fort leur
attachement à des idéaux auxquels on osait à peine se rallier il y a peu ", on
voit bien que chez lui la morale est du côté des principes. Ici, éthique est
entendu, à l'inverse du premier schéma, à un niveau très concret et très
particulier, dans des domaines d'activités professionnelles très précis.
On parlera encore pour ces éthiques particulières de déontologie. On parle ainsi
de déontologie, de code de déontologie et là aussi de déontologie médicale (on
voit bien à travers l'usage du terme de code que l'on est aussi du côté de la
règle et pas d'abord des principes). Il ne faut cependant pas ignorer que ces
codes de déontologie (du médecin, du vendeur, …) ne sont pas rédigés sans faire
appel à des principes fédérateurs.
D'où ce petit tableau très synthétique sur l'usage des mots :
Paul Ricoeur Paul Valadier
Valeurs Ethique Morale
Lois Morale Ethique
Décision Sagesse pratique
Ces remarques nous invitent donc à une grande prudence quant à l'usage de ces
mots si familiers que sont la morale et l'éthique chez les auteurs spécialisés.
Vous l'avez remarqué, chez Jean Paul II, dans Fides et Ratio, l'éthique a été placée du côté de la philosophie et la morale du côté de la théologie. Il parle d'éthique philosophique et de théologie morale. Ce serait un travail à vérifier plus finement.
Parmi les théologiens, ont trouve aussi des nuances. Ainsi chez les catholiques on parlera de théologie morale tandis que chez les protestants il s'agira plutôt d'éthique théologique.
Toutes ces remarques peuvent peut être vous donner le tournis. Comment faire pour se repérer dans la galaxie des auteurs que petit à petit nous allons fréquenter ? Il y a, en fait, une méthode pour lire les textes philosophiques et en particulier en morale. Paul Valadier en donne le principe : " Certes, on objectera que la distinction proposée correspond à un vocabulaire instable et contesté. Les uns identifient éthique et morale; les uns parlent d'éthique là où d'autres utilisent le terme de, morale; chacun semble définir les mots à sa fantaisie. Il est vrai. Mais l'illusion serait de croire qu'en philosophie les concepts ont un sens parfaitement défini, par exemple dans un dictionnaire officiel, et qu'une fois la définition fixée, il n ~ a plus qu'à lui être fidèle. En réalité, les concepts prennent sens dans le discours qui les pose et les articule les uns aux autres. Toute la question est de savoir si tel philosophe prend soin de déterminer le sens qu'il donne aux termes employés, s'il est ensuite conséquent avec lui même, si le déploiement de la pensée éclaire réellement le réel ainsi visé. Par conséquent, les flottements ou les contradictions entre philosophes à première vue scandaleuses pour le profane, ne le sont pas nécessairement. Il faut chaque fois vérifier le sens des concepts à l'intérieur de la démarche d'ensemble (de la problématique "
UNE PENSEE SYSTEMIQUE, UNE PENSEE DE LA COMPLEXITE.
Au niveau de la méthode, je voudrais travailler avec vous dans le cadre d'une pensée systémique ou encore de la complexité. De quoi s'agit il ?
DIFFICILE REALITE: UNE PETITE ETUDE DE CAS.
Voici un petit exemple fictif pour mieux nous convaincre si cela était nécessaire. Il est tiré du livre de Eric Fuchs " Comment faire pour bien faire ? " dans les pages 15 20.
" Ce matin là, Adrien sortit de chez lui, très pressé. Il déboucha en courant de l'allée de son immeuble, puis s'arrêta brusquement, tournant la tête à gauche et à droite. Ayant trouvé ce qu'il cherchait, il s'approcha à grands pas d'un vélo posé contre le mur de la maison ; il constata qu'il n'était pas cadenassé. Aussi l'enfourcha t il et s'éloigna rapidement. Ce vélo n'était pas à lui, mais à un inconnu qui l'avait déposé là, en toute confiance. " p. 15
Ce petit cas concret nous convoque à réfléchir sur ce qu'est un acte humain, que ce que c'est que l'action humaine, l'agir. ensuite, qu'en est il de la place de la règle sociale de l'interdit du vol ? Si nous sommes scandalisés, saurions nous dire pourquoi ? (sens de la propriété d'autrui, nous sommes choqués par une attitude qui met en crise notre propre système de valeurs). Nous pourrions aussi nous demander si Adrien a une conscience morale et une conscience morale qui a intériorisé le respect du bien d'autrui. Y a t il des interdits que l'on peut transgresser ?
A partir de là nous comprenons que les actes humains ne peuvent être analysés que si l'on tient compte de la matière même du geste mais aussi de son rapport à la loi communément admise. Le moyen utilisé par Adrien est il moralement justifiable ?
MOYEN
" En réalité, si Adrien était pressé en sortant de son immeuble, c'est qu'il
devait à tout prix arriver à l'heure au rendez vous que le directeur de
l'entreprise IRET lui avait fixé en vue d'un engagement éventuel comme
comptable; or Adrien est au chômage depuis huit mois, et sa situation financière
autant que psychique devient précaire. Sans l'emprunt de ce vélo, providentiel
pense t il, Adrien ne serait pas arrivé à l'heure chez IRET et la place, de
travail qu'il avait de bonnes chances d'obtenir lui passait sous le nez.. " p.
16
La questions des conflits de valeurs. Ici plusieurs valeurs sont en conflit : santé psychique, travail, bien d'autrui. Est il possible de les hiérarchiser de manière objective ? Ou bien la gestion de ces valeurs dépend elle seulement d'Adrien, de son point de vue subjectif ? Le conflit porte en particulier sur la pertinence d'user de tel ou tel moyen pour obtenir tel ou tel objectif. Mais ici le moyen est à mettre en relation avec l'intention, très louable certes, de trouver du travail et de préserver sa santé psychique. L'intention, si bonne soit elle peut elle justifier l'usage de tous les moyens pour parvenir à ses fins ?
INTENTION MOYEN
" Adrien n 'a pas pris le vélo pour se rendre à son rendez vous, mais bien pour aller de toute urgence quérir un médecin à la permanence proche, sa voisine de palier, une vieille dame, ayant été victime d'un malaise dans l'escalier. C'est en sortant de chez lui pour se rendre tranquillement à son rendez vous, repoussé d'une heure, qu'Adrien avait découvert cette femme qui semblait s'être cassé une jambe. " p. 18
Le conflit se déplace. Ceci manifeste que la morale a deux fonctions : une fonction de régulation avec la mise en place des règles et des lois (déjà vu avec Weil), c'est à dire qu'elle permet d'assurer une paix sociale et un vivre ensemble. Mais elle a aussi une fonction de légitimation, en ce sens qu'elle permet de rendre compte des actes que l'on a posés. Cette deuxième fonction donne une dimension plus profonde à l'éthique ou à la morale. Mais il est clair que si notre conflit s'est déplacé s'est aussi parce que nous avons accès dans cette troisième présentation du cas à une autre perspective qui pose le problème moral différemment. En particulier nous connaissons ici une autre intention de l'emprunt du vélo. Le vélo est ici utilisé comme un moyen, non pas à des fins personnelles mais pour travailler à la santé de quelqu'un d'autre. Ici, c'est le contexte de l'acte moral qui change et qui nous oblige à regarder autrement l'acte de prendre (emprunter ou voler) le vélo. On ne peut comprendre un acte moral en dehors de son contexte.
INTENTION MOYEN
EN CONTEXTE
" Pendant qu'Adrien allait chercher du secours, le légitime propriétaire du vélo, un ouvrier qui habite la maison voisine, cherche désespérément sa bicyclette dont il a le plus urgent besoin pour se rendre à son travail. N'ayant pu, ce jour là, à cause d'Adrien, arriver à son usine qu'avec un gros retard, il se vit sévèrement blâmé par son chef et menacé d'un licenciement.. "p.20.
On ne peut jamais tout mesurer. Un même acte peut avoir plusieurs conséquences ou fins, des bonnes et des mauvaises, des volontaires et des involontaires. C'est une question très complexe que d'étudier la moralité des actes à plusieurs effets. Ensuite, il faut se rappeler que toute décision morale comporte un risque et que la qualité de la réflexion morale se joue aussi dans la prise en compte des risques, que l'on essaye de diminuer au maximum mais que l'on ne peut que rarement complètement éliminer. En effet, le facteur humain est toujours partiellement imprévisible. Et il n'y a pas que celui là, loin s'en faut.
INTENTION MOYEN FIN
EN CONTEXTE
Tout ceci nous permet de repérer qu'un acte humain ne peut s'évaluer simplement en regardant la seule intention, ou les seuls moyens invoqués ou encore la seule fin poursuivie. Un acte humain est toujours un mixte des trois. Et il est risqué, pour ne pas dire immoral, de se contenter d'un seul de ses aspects pour l'évaluer.
En écoutant ces quatre récits, selon que l'on envisage juste le moment de
l'emprunt du vélo d'autrui, ou les motivations de l'emprunteur, ou encore les
conséquences sur la vie du propriétaire, nous comprenons combien la réalité est
complexe, qu'elle échappe en partie à notre compréhension. De plus cette
expérience que nous faisons au quotidien de la complexité de la vie et des
situations humaines se redouble lorsque nous y intégrons les différences
culturelles auxquelles nous sommes confrontés par les voyages, les information
qui nous parviennent à travers les différents médias.
Paul Valadier analyse ceci de la façon suivante : " Très souvent, et sans doute le plus souvent, la décision morale authentique, ne se déploie pas dans l'évidence du bien qui est à faire, mais dans l'intuition d'un mal à éviter, d'une situation insupportable à dénoncer, d'un défi à relever sous peine de conséquences immaîtrisables. La décision se prend alors dans la hâte, sous la pression de l'urgence, commandée par l'intuition qu'en toute hypothèse c'est le pire qu'il faut éviter. "
Devant un tel tableau, la panique peut nous prendre, et l'angoisse nous a peut être envahis. Comment savoir si nous faisons bien alors que l'on constate tant d'autres manières de vivre (normes) mais aussi tant d'autres systèmes de valeurs (référentielles, religions, philosophies...). Comment savoir si l'on a bien fait lorsque l'on ne maîtrise pas tous les éléments d'une situation ? Tout se vaut il, tout est il équivalent ou bien comme je le crois, il est possible au sein même de cette complexité de tenir un langage qui fasse sens et qui aide à construire un agir à la lumière de la Raison ?
1 Le grand danger, car il y en a un, est de ne considérer la morale qu'en fonction de la situation et de tomber dans ce qui est généralement condamné par les moralistes, à savoir le situationnisme. Le situationnisme est une manière de faire de la morale en laissant le soin à la situation de gouverner notre agir. Nous dirons plutôt, en ce qui nous concerne, que nous faisons de la morale EN situation et non pas de la morale DE situation . C'est là une distinction fondamentale !
Le magistère romain, en 1956, a condamné la morale de situation pour les raisons suivantes qui n'ont pas trait immédiatement au mystère de la Révélation et c'est pourquoi je vous le communique. C'est d'ailleurs un signe qu'à l'époque, la réflexion morale était principalement une réflexion philosophique.
Le magistère dénonce que " le système de morale que l'on appelle généralement "morale de situation" se déclare indépendant des principes de la morale objective et prétend non seulement lui être égal mais même lui être supérieur.
" Les auteurs qui sont partisans de ce système disent que la règle d'action décisive et ultime n'est pas le bon ordre objectif déterminé par la loi de la nature et connu avec certitude du fait de cette même loi, mais un certain jugement et une certaine lumière intimes de l'esprit de chaque individu qui lui font connaître ce qu'il doit faire dans la situation concrète où il se trouve. Par conséquent, selon eux, cette décision ultime de l'homme n'est pas l'application de la loi objective u cas particulier, comme l'enseigne la morale objective par la voix d'auteurs éminents, en tenant compte et en pesant selon les règles de la prudence les conditions particulières de "la situation", mais directement cette lumière et ce jugement internes. Ce jugement dans de nombreux cas du moins, en ce qui concerne sa rectitude et sa vérité objective, en dernier lieu, ne doit et ne peut se mesurer sur aucune règle objective posée en dehors de l'homme et indépendante de sa conviction subjective, mais il se suffit pleinement à lui même.
" Selon ces auteurs, le concept traditionnel de la "nature humaine" ne suffit pas, mais il faut recourir à un concept de la nature humaine "existante " qui, dans la plupart des cas, n'a pas de valeur objective absolue mais seulement relative et, par conséquent, muable, sauf peut être en ce qui concerne les quelques éléments et principes relatifs à la nature humaine métaphysique (absolue et immuable). La même valeur relative est attachée au concept traditionnel de "loi naturelle". Tout ce qui, aujourd'hui, est présenté comme postulat absolu de la loi naturelle repose, selon leur opinion et leur doctrine, sur ledit concept de nature existante et, par conséquent, ne peut être que relatif et muable, et peut toujours s'adapter à toute situation.
" Ces principes étant adoptés et appliqués, ils disent et enseignent que les hommes jugeant selon leur intuition personnelle, chacun en leur conscience, ce qu'ils doivent faire dans la situation présente, non principalement d'après des lois objectives, mais à l'aide de cette lumière individuelle interne, sont préservé ou facilement délivrés de nombreux conflit moral qui, autrement, seraient insolubles "
Les arguments du magistère sont ici nombreux et complexes : ils portent sur la possibilité de connaître les principes d'une morale objective, sur la question de la loi naturelle que l'on peut connaître avec certitude. Le magistère reproche donc aux tenants de la morale de situation de nier la possibilité d'une telle morale pour renvoyer le jugement morale dans la seule conscience, indépendamment de tout principe objectif en vertu d'une nature humaine nécessairement muable, relative et donc non objective. Ce seul débat montre à quel point la notion de loi naturelle, de conscience, de nature humaine sont des lieux centraux de la réflexion morale.
On pourrait ajouter à ces arguments qui optent pour une approche philosophique précise que le risque de la morale de situation est évidemment de conduire à une morale du plus fort. On est aussi très loin de la règle d'universalité de Kant.
La thèse de Geneviève Médevielle publiée en 1998 intitulée: " L'absolu au coeur de l'histoire. La notion de compromis chez Ernst Troeltsch " montre bien que cette question de 1956 méritait encore d'être approfondie. C'est un livre de théologie morale mais il montre bien que même à ce niveau de débat où une référence à la Révélation et à son objectivité ne peut que s'accueillir dans un monde relatif qui est celui de l'histoire. Reste à savoir si le compromis peut être lui aussi un concept philosophique.
Faut il craindre le relativisme qui est une forme de la morale de situation ?
" Le relativisme critique la prétention à l'universalité qu'affichent la plupart des éthiques. Il fait observer qu'à chaque fois qu'un individu ou une société découvrent d'autres expériences et des cultures nouvelles, ils sont conduits à réviser leurs propres valeurs. Il se divise en deux grands courants : le relativisme empirique qui souligne les différences entre les éthiques et qui doute que certaines valeurs soient communes à l'ensemble de l'humanité et le relativisme normatif qui part comme d'un principe, de l'égalité entre les valeurs ou les systèmes moraux. Rien ne serait absolu. " On le voit, si rien n'est absolu alors on peut toujours trouver des cas où la torture, l'inceste deviennent possible. Or il y a tout de même des choses que l'on ne doit jamais faire, quelque soit la situation dans laquelle nous nous trouvons. Pour vous donner des exemples concrets de situationnisme : lorsque vous entendez des gens dirent à d'autres Ce n'est pas mes idées mais va fais ce que tu veux, fais de ta vie une oeuvre d'art, l'important c'est le présent, du moment que tu es sincère, carpe diem. C'est au fond très actuel.
En revanche, il importe de considérer que si nous ne faisons pas de la morale de situation, nous ne faisons pas non plus de la morale en chambre ou en laboratoire. Faire de la morale en situation, c'est reconnaître qu'il y a des déterminismes, des contraintes inévitables et parfois indépassables.
LA BOUCLE DES CONDITIONNEMENTS ETHIQUES
Cette boucle qui est tirée de l'oeuvre de Xavier Thévenot montre à quel point,
notre agir quotidien est sous influence. Certes nous avons aussi notre part
d'influence et donc notre liberté s'exerce.

Ce schéma montre en
outre le poids relatif de chaque facteur par rapport aux autres sur la conduite
du sujet. Ce constat ne rend pas la situation plus complexe qu'elle n'est mais
il nous rend lucide sur la réalité. Et on ne fait pas de morale en dehors du
réel !
Cependant la morale, comme on le verra, fait le pari que malgré cela, une
liberté peut s'exercer, du sens peut se construire, un sens accessible non
seulement à moi même mais aussi à d'autres. Une action morale, pour être sensée,
doit l'être pour un minimum de gens et si possible pour le plus grand nombre. La
capacité de rendre compte de ces actes est un critère indépassable de la
moralité d'un acte et suppose donc qu'il s'appuie aussi sur un travail de la
rationalité.
SYSTEME ET PENSEE COMPLEXE
Le système complexe dans lequel nous évoluons de facto peut engendrer un certain
relativisme si nous ne gardons pas à l'esprit un certain nombre d'exigences qui
sont liées à une pensée complexe. Je voudrais m'inspirer d'Edgar Morin lorsqu'il
parle à propos de la pensée complexe.
Lorsque nous voulons déplacer un caillou de quelques centimètres, nous lui appliquons une force, dans une certaine direction, pendant un temps déterminé. Nous avons affaire à une action simple. Une fois l'action achevée, nous nous retrouvons dans le même système stable que précédemment mais avec le caillou à une autre place. Le fait est que ce j'ai décrit simplement comme une action simple relève toujours d'approximation et d'une vision volontairement simplifiée du réel. C'est déjà vrai pour l'étude de la matière, ça l'est combien plus pour l'étude des relations humaines.
Selon les
recherches d'Edgar Morin, en fait la réalité est beaucoup plus complexe et elle
peut s'approcher par le biais de la notion de système.
L'intérêt de penser le réel comme un système permet :
a) d'avoir mis au centre de la théorie, avec la notion de système, non une unité
élémentaire discrète, mais une unité complexe, un "tout" qui ne se réduit pas à
la "somme" de ses parties constitutives ;
b) d'avoir conçu la notion de système, ni comme une notion "réelle", ni comme une notion purement formelle, mais comme une notion ambiguë ou fantôme;
c) de se situer à un niveau transdisciplinaire, qui permet à la fois de concevoir l'unité de la science et la différenciation des sciences, non seulement selon la nature matérielle de leur objet, mais aussi, selon les types et les complexités des phénomènes d'association organisation.
Ainsi qu'il l'évoque plus loin, " On ne peut comprendre nulle réalité de façon unidimensionnelle " (p. 93). Autrement dit, une étude un peu affinée devrait essayer de tenir compte de plusieurs paramètres voire de beaucoup de paramètres. Cela donne l'impression parfois de ne jamais parvenir des certitudes absolues. Ainsi dans le domaine des sciences appliquées que sont la construction de fusées, personne ne vous dira que le système est fiable à 100%. Plus encore dans le domaine des relations humaines, il y a tant de paramètres, dont nous ne pouvons même pas connaître la totalité à cause de l'histoire des personnes et des implications sans fin et à rebondissements multiples d'une seule parole, que de toute façon il serait illusoire de présenter l'éthique ou la morale comme un univers clos.
Un système ouvert,
Puisque l'on ne peut jamais tout maîtriser, c'est donc que la réalité se trouve
sous la forme d'un système ouvert. Non seulement parce que nous ne sommes pas
capables de tout connaître, mais encore parce qu'il y a de l'humain, il y a de
l'aléatoire, de l'imprévisible, de la créativité. Enfin parce que le statut de
complexité ne s'atteint pas seulement par le nombre de paramètres en jeu mais
aussi parce que au delà d'un certain seuil, il y a une masse critique
d'informations qui font que le sens résultant n'est pas seulement identique à la
somme des savoirs. Ainsi, lors d'une réunion où vous bâtissez un projet
pastoral, un pèlerinage, ce n'est pas seulement la somme des idées mises sur la
table qui fait le pèlerinage mais parce que vous étiez plusieurs, les idées des
uns nourrissant les idées des autres brusquement un sens nouveau se fait jour.
Ou encore, lorsque vous rédigez un mémoire de maîtrise, vous lisez, vous lisez
et brusquement les choses prennent leur place non seulement par l'accumulation
des connaissances mais aussi parce que mises ensemble elles sont plus fortes et
ouvrent plus de perspectives.
Que serait une morale close sur elle même ? Elle deviendrait totalitaire voire idéologique. Par là même elle aurait tendance à vouloir plier le réel pour qu'il soit conforme aux idées . Or nous le savons, cela est impossible. Une des premières attitudes de la morale est de savoir accueillir le réel avec tout son poids. Ce qui ne veut pas dire que la morale est conduite uniquement par la réalité à laquelle nous sommes confrontés.
Une dimension autocritique.
Puisque ce système, pour demeurer tel qu'il est, c'est-à-dire au service d'une
juste approche du réel et donc ouvert, il faut qu'il le demeure. Cela veut dire
que notre philosophie morale, comme tout système complexe doit comporter en son
sein un propre facteur d'autocritique qui doit l'empêcher de s'enfermer sur elle
même.
Le principe de la règle d'or (ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse à toi même) ou tout autre principe universalisant peut sans doute aider à demeurer ouvert. La Cour des Comptes, comme institution indépendante mise en place par la république, joue aussi ce rôle de " poil à gratter " dans son rôle d'analyse et de dénonciation des erreurs de gestion des administrations publiques.
Vous voyez ici que la dimension autocritique s'exerce dans la tension des réalités et non en absolutisant l'une ou l'autre. Vous le remarquerez sans doute, et nous y reviendrons plus tard, j'ai fait le choix de tenir une philosophie morale dans un système avec des tensions internes plutôt qu'avec des idées trop carrées. Même si cela nous paraît à première vue inconfortable, c'est cela qui nous évitera de tomber dans des simplifications trop faciles, dans des simplismes.
Pas de simplification facile, par réductionnisme ou par holisme.
Enfin, si nous respectons cette méthode de la complexité, il nous faut avoir le
courage de ne pas tomber dans des simplifications arbitraires. Elles sont de
deux ordres : soit vous chercher le minimum commun et vous dites tout le reste
est possible, c'est ce qu'Edgar Morin appelle le " réductionnisme " (par exemple
on dira que toute la morale se résume à pas de meurtre, pas de mensonge, pas
d'inceste, tout le reste étant possible), soit vous regroupez tout votre système
sous un principe global mais dirigiste et totalisant (par exemple on peut
prendre des expressions kantiennes : " toute philosophie morale repose
entièrement sur sa partie pure, et appliquée à l'homme, elle ne fait pas le
moindre emprunt à la connaissance de ce qu'il est l'anthropologie " ), ce
qu'Edgar Morin nomme le " holisme ".
On le voit bien, une telle méthode a pour vertu de lutter contre le libéralisme débridé et le totalitarisme contraignant. Deux attitudes qui ont pour faiblesse de nier ou de contraindre le réel, bref ! d'être en dehors de la réalité. La pensée complexe ne nie pas l'instabilité des choses et du monde dans lequel nous vivons mais elle revendique la possibilité de vivre dans ce monde de manière sensée. D'ailleurs nous vivons dans ce monde et la réalité même d'une vie relativement organisée pour un grand nombre de personnes atteste de la possibilité d'une vie sensée alors même qu'il y a de l'incertain.
C'est bien le pari de la morale que d'oeuvrer à la construction du sens au coeur des relations humaines. Pour reprendre une citation d'Edgar Morin: " l'idée même de complexité comporte en elle l'impossibilité d'unifier, l'impossibilité d'achèvement, une part d'incertitude, une part d'indécidabilité et la reconnaissance du tête à tête final avec l'indécidable. Cela ne veut pas dire pour autant que la complexité se confond avec le relativisme absolu. " p. 127. Pour commenter cette citation, la complexité n'est pas pour Edgar Morin une réponse pour analyser le monde mais un " défi " (p. 134).
Penser de manière complexe, c'est rentrer dans une démarche d'humilité. Et pourtant, tout en ayant admis la part d'incertitude, la morale à la prétention d'être un outil à la décision. C'est là où je me sépare d'Edgar Morin. Le tête à tête final ne se fait pas avec de l'indécidable mais avec une décision risquée et assumée de manière responsable au sein même d'un monde où l'on ne maîtrise pas toutes les données.
Cependant, lorsque Morin affirme que complexité ne se confond pas avec " relativisme absolu ", je crois qu'il a raison en ce sens que ce sont les tensions internes à la vie qui permettent à cet ensemble que nous ne pouvons saisir et com prendre radicalement, d'être un lieu où il est cependant possible de vivre.
Ce qui fait que notre cours ne sera pas qu'une pure linéarité de démonstrations qui se déduisent les unes des autres. Nous repasserons plusieurs fois devant le même paysage mais pas à la même altitude.
UNE APPROCHE DU PLURALISME ETHIQUE: DENIS MÜLLER
La complexité du réel est un état de fait. Considérons-le comme acquis. Mais il
s'en ajoute une autre : celle des éthiques qui veulent permettre d'y vivre de la
manière la plus humanisante possible.
Aujourd'hui, ce n'est un secret pour personne, il existe un pluralisme éthique.
Divers systèmes coexistent qui prétendent donner des schémas satisfaisants pour
la régulation des conduites humaines. Sans les décrire en détail pour l'instant,
puisque c'est l'objet du cours, voyons comment Denis Müller rend compte de ce
pluralisme à travers un schéma très suggestif.

Ce schéma de Denis Müller reprenant des analyses de J. Rémy, montre bien dans quel monde nous vivons aujourd'hui : celui de la pluralité. Nous sommes très loin, avec l'éclatement des morales, d'une société unifiée. Pourtant, il s'agit encore et toujours d'apprendre à vivre ensemble, en paix, et si possible en améliorant le sort des plus défavorisés.
Brève conclusion
Certes, la réalité est plus complexe qu'hier au sens où tout va plus vite et que
l'on trouve dans son journal ou à la télé un exposé de la grande variété des
morales possibles. Ceci dit, nous disposons aussi de moyens d'action plus rapide
et plus efficaces qu'avant.
Ceci dit, comme le suggère Edgar Morin, la complexité est un défi. Voulons-nous
le relever ? Choisirons-nous la politique de l'autruche ? Fabriquerons-nous des
cocons communautariens ? Participerons-nous à des coup de force pour des
reprises en main ? Ou bien apprendrons-nous à vivre dans les compromis, à savoir
accueillir l'autre quitte à remodeler une partie de notre identité ? C'est
vraiment le défi d'aujourd'hui.
1. Eric WEIL, " Morale " in Encyclopaedia
Universalis, Paris 1989.
2. Eric WEIL, Philosophie morale, Vrin,
Paris, 1992, p.20.
3. François HERAN, " La seconde nature de
l'habitus. Tradition philosophique et sens commun dans le langage sociologique
", in Revue française de sociologie, XXVIII, 1987, p. 3 85 416.
4. Pierre BOURDIEU, Questions de
sociologie, Ed. de Minuit, Paris, 1980, p. 134.
5. Cf. Les analyses de Jean-Claude KAUFMANN,
La trame conjugale. Analyse du couple par son linge,
6. René SIMON, Ethique de la
responsabilité, Cerf, Paris, 1993, 9.27.
7. Paul RICOEUR, " Le juste entre le légal
et le bon ", Esprit, N°9, septembre 1991, p. 6.
8. Paul RICOEUR, " Avant la loi morale :
l'éthique ", in Encyclopaedia Universalis, Supplément II : les enjeux, Paris,
1990.
9. Ibid, p. 66.
10. Paul VALADIER, Inévitable morale,
Esprit / Seuil, Paris, 1990.
11. Paul VALADIER, Inévitable morale,
Esprit/Seuil, Paris, 1990, p 193.
12. Eric FUCHS, Commentfaire pour bienfaire
?, Labor et Fides, Genève, 1995.
13. Paul VALADIER, Inévitable morale,
Seuil/Esprit, Paris, 1990, p. 24.
14. " La morale DE situation a été
condamnée par le Magistère en 1956. C'était un système moral qui voulait qu'à
chaque fois que l'on rencontrait une nouvelle situation (ce qui est commun et
inévitable dans la vie des hommes), il fallait réinventer les normes. " J. L.
BRUGUES, dictionnaire de morale Catholique, " situation (morale de) ", C.L.D.,
Chambray, 1996, p. 418.
15. Cf. Doc. Catho. 1956, Col 463 464.
16. J. L. BRUGUES, dictionnaire de morale
Catholique, " relativisme ", C.L.D., Chambray, 1996, p. 376.
17. Le fameux slogan du film "Le cercle des
poètes disparus " avec Robin Williams.
18. Xavier THEVENOT, Homosexualités
masculines, Paris, Cerf, 1985, p. 140.
19. Edgar MORIN, Introduction à la pensée
complexe, ESF éditeurs, 1990.
20. Edgar MORIN, op. cit. p. 29.
21. On connaît bien la blague fameuse du
sous sol de Budapest impropre à la construction du métro et qui fut alors
qualifié " d'anticommuniste ".
22. Emmanuel KANT, Fondements de la
métaphysique des moeurs, Livre de poche, Trad. Victor Delbos, Paris, 1993, p.
52.
23. Eric FUCHS, Comment faire pour bien
faire ?, Labor et Fides, Genève, 1995.
24. Denis MULLER ? Les lieux de l'action,
Ethique et religion dans une société pluraliste, Labor et Fides, Le champ
Ethique N° 22, Genève, 1992, p. 33.