ENTRE LE MARTEAU ET L'ENCLUME

Martine Fourré

Après avoir lu dans les ASH l'enquête du CSTS sur la violence, je ne peux faillir à mes engagements. Depuis 20 ans, je partage ma vie avec les plus perdus des jeunes. Voilà dix ans je m'inquiétais dans ce journal que la violence ne se tourne contre les travailleurs sociaux. J'y disais déjà l'impossible pour les praticiens de satisfaire à la demande de biens matériels ou de bonheur venant à la fois des politiques et des usagers. Aujourd'hui la violence est un fait. La nécessité me reprend de participer au débat.

 Résumons la lecture d'I. Sarazin :

 Les travailleurs sociaux se sentent incapables de répondre aux demandes du public et des politiques. Ils se disent impuissants donc coupables d'incompétence.

 En premier. Les ASH cite P. Benghozi qui pose la différence entre violence et agressivité. « Aspect dérivé d'une agressivité qui n'a pas été entendue, les violences traduiraient, essentiellement des souffrances d'appartenance, associées par exemple au père, aux problèmes de déracinement, d'exclusion … D'où la nécessité de sortir du débat entre répression, éducative ou curative, pour développer des mesures multipartenariales à tous les niveaux. » Cette démonstration fait consensus. L'agressivité est un moment structurant du rapport à l'autre, traversé par tout sujet aux prises avec sa désaliénation d'avec les figures parentales. Si cette agressivité fondamentale de l'homme est concernée, il semble opportun de d'ouvrir des ouvertures à son dépassement, des chemins d'inscription du sujet dans le lien social et des voies d'accès à l'appartenance au groupe et à ses discours.

Mais concernant la violence que faire ? Elle se montre quand un du sujet rencontre quiconque, perçu, à juste titre ou non, comme tirant profit de la dépendance et de l'empêchement dans lesquels il tiendrait  le sujet ; la violence correspond au mouvement pour se libérer de cet autre. L'autre contre lequel « on » se bat, invoqué dans tous les travaux du social : c'est le Père. Jusqu'au XIXème siècle, sa figure dans le discours était celle du tyran, disposant du droit de vie et de mort sur femmes et enfants. Depuis, les pères sont devenus généreux et compréhensifs ; il est devenu inconcevable d'avoir à s'en défendre.

Pourtant nos auteurs ne modifient pas cette idée : la violence répond au père. Mais, alors comment ?

 En filigrane, on peut lire :  

  1. Il faut donner au sujet ce qu'il réclame,
  2. Les causes humanitaires le font, satisfaisant en cela les politiques de la publicité qu'elles leur accordent, là où les travailleurs sociaux sont carrent.

Dans le dernier CQFD, H. Hartzfeld, réécrivant la fable du Petit Chaperon Rouge, retrace l'étrange position masochiste où le travailleur social actuel s'auto-flagelle sans trouver d'issues aux accusations croisées d'incompétence qu'il subit, coincé entre le marteau des politiques (administratifs et politiques qui veulent des résultats) et l'enclume des personnes demandeuses.

Aurions-nous si peu d'estime de nous et du savoir de notre profession sur l'acte qui lui est propre, pour ne parvenir à formuler aucune réponse ?

Un blocage semble rendre impossible à nommer en quoi les travailleurs sociaux provoquent la violence. En criant à l'incompréhension des autorités, ils ne sont pas bien loin de comprendre que l'usager, pris dans le discours où l'Autre doit tout, se révolte. N'est-il pas dit partout que chacun a droit à être aidé, ne doit manquer de rien, ne doit pas être forcé, doit être compris ? Alors que fait le travailleur social ? Il ne donne pas tout cela en effet ! Et puis, … il déprime, parce qu'il serait défaillant à son devoir. Pourtant, il n'est pas sans savoir la limite de son acte, celle qui est inscrite dans la structure du sujet : «le sujet ne peut être sauvé par un autre que lui-même ».

Toto n'est jamais content de ce qu'on lui donne : c'est pas ça qu'il voulait ! L'autre, il comprend jamais rien ! …

C'est un art de donner, chacun le sait à sa manière. Nous savons tous ce que savaient déjà les religions en accordant ma limite de la pitié méprisante au geste charitable.

 Le discours politique, dans la démocratie veillant à ne pas susciter la violence, se fonde sur un discours où la contrainte et la privation ne constituent pas le moyen pour l'homme de produire de l'homme. A juste titre donc la démocratie consciente soutient le partage des richesses, le respect d'autrui, l'entraide. Pris dans l'économie de la société de consommation, il objective la possession des objets comme signe du bonheur. Que le lien d'aujourd'hui se fasse sur ce fond d'un bonheur matériel donné par la société, voilà la logique dans laquelle s'inscrit la formation du lien social inter et trans-générationnel, la modernité des systèmes de partages, et le travail social qui leur correspond.

Véritable malaise dans la civilisation : "l'objet", sa possession est enviée.

Or, la démocratie n'existe que de la séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs. Le politique est radicalement séparé du social, sauf à risquer le totalitarisme. Le savoir sur le bonheur de l'homme ne peut appartenir aux politiques. Les travailleurs sociaux le savent : leur acte n'est pas discours. De la même manière que le politique n'est pas dupe des illusions qui le transportent, de la même manière le travailleur social sait en professionnel, que ce bonheur ne sera pas déterminé par le don d'un objet et d'un bien venu de l'extérieur. De même il sait aussi qu'il n'y a rien de plus terrible à accepter pour l'homme que son propre bonheur, celui dans lequel il doit assumer de rencontrer l'horreur de sa propre jouissance. Freud et Lacan ont désigné cela du terme de pulsion de mort. Le travailleur social le sait, il n'y a rien moins que ce qu'il demande que le sujet craint le plus de posséder : il ne pourrait plus jouir, en toute méconnaissance, de sa plainte et de sa servitude, comme de sa certitude qu'il ne peut rien faire quand l'autre a et sait tout. Dans les années 75, je disais : s'il suffisait de mettre des psychotiques avec les chèvres du Larzac pour les guérir, cela se saurait. Je peux paraphraser aujourd'hui : s'il suffisait de donner à l'homme des objets pour qu'il soit heureux, cela se saurait aussi. Le couple du maître et de l'esclave ne serait plus, et les guerres auraient disparu de la surface de la terre !

Mais voilà, l'homme est ainsi fait qu'il ne suffit pas de satisfaire à l'explicite de sa demande pour qu'il y convienne.

Le praticien, tous les jours confronté à l'insondable puits de cette souffrance humaine, en sait quelque chose. Il déprime.  Cette déprime, est-elle la conséquence d'un sentiment d'incompétence ou le fruit d'une désillusion légitime ? Cette déprime est-elle le fait d'une faute, à réparer par l'amendement des compétences ou est-elle le signe éthique d'une profession : l'impuissance du praticien marque le seuil de liberté et de courage qu'il offre au sujet pour accepter de faire son propre bonheur parmi et avec les autres.

Mon étonnement à cette lecture, c'est que nul n'ose le dire, comme s'il s'agissait d'une faute juridiquement condamnable de pas être SuperMan. Alors, toute une profession qui voudrait bien ne pas faire perdre à ses maîtres les pouvoirs dont ils ont tirés leurs propres illusions, toute cette profession déprime et se culpabilise …

Quoi d'étonnant alors que les usagers leur renvoie leur incapacité en les agressant, pour donner raison au mépris dans lequel ils se tiennent eux-mêmes ?

Une chose ressort : au-delà de sa déprime, constatant son impuissance, le praticien social ne peut-il y soutenir sa compétence ? Cette compétence ne serait-elle pas dans cette limite qu'il donne à son acte de ne pouvoir faire sa vie à la place d'autrui, en tant que cette limite réouvre au sujet la liberté de penser et de délibérer, pour venir avec nous partager et créer le monde de demain.

Cette impuissance n'est-elle pas un gage de démocratie ?

 En second, au-delà de cette culpabilité, H. Hartzfeld s'interroge comme nous sur la spécificité ré-actualisée du travail social comme réponse à ... :

« mais où les bénévoles ont-ils appris à faire le diagnostique d'une demande ? »

En effet, si la réponse n'est pas préformée, si elle ne relève pas de la maîtrise de l'homme par l'homme, dons ou punitions, si elle attend la compétence du praticien, celle-ci ne constitue-t-elle pas la spécificité du travail social ? Le bénévole, fait un acte politique qui sert à sa guérison car il le fait appartenir de manière active et parlée à la communauté. De son action il n'est pas maître, ni de la forme, ni de l'usage qu'en fera le politicien. Le praticien social lui, non seulement n'attend pas d'être sauvé par ses clients – on peut l'espérer - mais de plus doit faire le diagnostique de la demande. Je le formalise comme suit : recouvre-t-elle un besoin ou appelle-t-elle au désir ? Le besoins nécessite d'être assouvi, le désir est infini. Lire la demande, faire la différence entre l'objet du besoin et l'objet du désir, c'est conduire le sujet sur ses pas à lui dans un espace de discours. Confondre besoin et désir, donner l'objet de son désir au sujet c'est le faire mourir avant de voir naître un homme, une femme avec ses capacités de rêver, de parler et de créer son bonheur pour demain.

Cette tâche ne s'effectue-t-elle pas dans l'alternance dialectique, soit à partir de ce que le discours social définit comme tels, besoin ou désir, soit à partir de ce que le sujet considère comme son désir. Certes il est déprimant de ne pas détenir plus le bonheur pour autrui que pour soi-même. Mais, cela ne signe-t-il pas une prise de conscience de la profession, et la marque d'un deuil de toute-puissance ? Ne comprenons-nous pas mieux la violence actuelle produite par la trop grande bonté hypocrite des discours, où le sujet se trouve coi, ne peut rien reprocher à l'Autre, et surtout ne peut porter le courage de ses pleurs et malheurs dans la conquête de sa propre voie au bonheur et possession de ses biens. Accompagner le sujet dans le chemin des réalisations de sa vie, c'est dire et accepter ce moment d'impuissance, où l'on a pensé et revendiqué que l'autre ne savait pas et ne pouvait rien pour nous… gage de notre liberté.

Alors, la compétence ne serait-elle pas à créer un discours et des savoirs témoignant de ce que cet « échec » constitue la garantie même de l'acte ?

Faire du « rien », c'est trouver le mot juste, laisser la parole au sujet, c'est un art de la mesure dont le praticien doit rendre compte dans l'art de lire la différence entre besoin et désir. Ainsi est restituer au sujet l'espace d'être acteur de sa participation à la création du social, c'est prendre le temps sans gloire et silencieux d'accompagner le sujet dans la réalisation de soi-même et l'apprentissage des connaissances qui lui seront nécessaires.