Et Adam devint homme

Nazir Hamad

EFEdition

Prix 90 FF ou 13,68 €

Le téléphone sonna pour la deuxième fois ce matin-là. Il était dix heures environ. Adam était encore au lit mais ne dormait pas. Il somnolait ou, plutôt, rêvassait. Sa nuit de garde à la clinique psychiatrique avait été troublée à un point tel qu’il en était encore bouleversé. Le téléphone se trouvait au deuxième étage, dans la chambre de Maria. Maria était italienne, florentine pour être précis. Adam habitait au premier, juste en dessous de chez elle. C’est à peine si l’on pouvait dire que le plafond les séparait, car il résonnait au moindre mouvement, comme la membrane d’un tambour. Adam prit l’escalier dans un état de semi-conscience. Un état où le rêve prend l’allure de la réalité. Il faisait sombre dans le couloir, comme. toujours. Le matin, personne n’avait le temps d’ouvrir les persiennes, à moins que personne n’y songeât. Le jour et la nuit se succédaient seulement à l’extérieur de la maison. L’intérieur était intemporel.

La chambre de Maria était ouverte. Elle l’était tout le temps, d’ailleurs, à cause du téléphone. Cela ne la dérangeait pas. Au contraire, pour elle, cet appareil n’était autre que l’oreille et la bouche de l’Italie. Ainsi, par-delà la distance, elles s’entendaient mutuellement respirer et vivre. Maria adorait son pays. Il y avait quelque chose de sauvage dans la chambre de Maria, sauvage mais infiniment attirant et beau. Absente ou présente, elle habitait sa chambre comme un deuxième corps. Dès qu’on franchissait sa porte, on avait envie de s’excuser auprès des murs, du lit et des moindres objets, car tout semblait imprégné de l’intimité sensuelle de cette femme. La chambre était meublée simplement, avec juste le nécessaire : un lit, une table une chaise, un placard, quelques posters de paysages italiens et une bibliothèque. Une simplicité où l’on pouvait déceler le trait de génie capable de transcender l’ordinaire en œuvre d’art.

Le téléphone était posé sur la table de chevet, éclairé continuellement par une petite lampe à abat-jour en tissu rouge. À n’importe quelle heure, tard le soir ou tôt le matin, chaque fois que la sonnerie retentissait, la voix de Maria s’élevait pour appeler les uns ou les autres. Cela ne plaisait guère à Yvette, la voisine du deuxième, qui qualifiait Maria de grande hystérique. Yvette était parisienne, médecin psychiatre de son état. Les deux femmes ne s’étaient jamais entendues, par incompatibilité d’humeur et de mœurs. Autant Maria était bruyante, vivante, autant Yvette était solitaire et discrète. Autant Maria était l’orage, la tempête, le vent et le feu, autant Yvette était douce, calme, avec la limpidité de la plus belle eau. Autant la sensualité de l’une tendait à se répandre comme le parfum d’une rose portée par une douce brise matinale, autant l’autre affichait une pudeur qui dissimulait sa féminité. Chacune d’elle était l’antipode de l’autre et tout donnait à croire qu’elles entendaient le rester.

Avant de décrocher, Adam savait qu’il ne pouvait s’agir que de Mme François, la directrice administrative. Elle était la seule à oser le déranger, mais il savait aussi qu’il ne pouvait pas ne pas répondre. Mme François était toujours à la recherche du docteur Jean-Paul. Adam lui répondit qu’étant donné l’heure, il pouvait être chez lui.

- Mais oui ! Vous me l’avez déjà dit. Où avais-je la tête?

Il ne prit pas son semblant d’embarras au sérieux. Elle était trop fine pour le déranger deux fois, à une heure d’écart, uniquement pour lui demander la même chose.

- Je crois que vous avez quelque chose à me dire. Je vous écoute, dit-il ,bien décidé à mettre fin à ce jeu.

- Oui, répondit-elle avec détachement. Il me faut absolument contacter Jean-Paul. Vous n’auriez pas par hasard le numéro de sa petite amie?

- Avez-vous l’intention de continuer longtemps ? répliqua-t-il, à la limite de la politesse. Dites-moi plutôt ce que vous avez à me dire. Vous avez une idée derrière la tête.

- Dites, Adam, plaisanta-t-elle, vous me semblez très en forme ce matin. On dirait que le manque de sommeil vous va à merveille.

- Si je vous déçois, je vous demande de m’excuser, c’est plus fort que moi. J’aurais aimé être déprimé, suicidaire, rien que pour vous faire plaisir, téléphonez-moi une autre fois, on ne sait jamais.

Il raccrocha, étonné de son attitude. Mais, ce matin-là, l’idée d’être renvoyé de son travail le laissait indifférent.

De retour dans sa chambre, le sommeil se fit attendre. Les camions semblaient trop nombreux ou alors, leur vacarme était insupportable. Les tremblements de la fenêtre lui firent soudain l’effet d’une danse macabre, ce qui suffit à l’arracher de son lit. Il s’habilla à toute vitesse et descendit prendre un café dans la cuisine, au rez-de-chaussée. Les chats d’Yvette avaient encore fait leurs besoins dans l’escalier et, dans la cuisine, tout renverser sur les étagères de fortune qu’Alain, le philosophe, avait installées le jour de leur arrivée. Un mélange de sucre, de café et de lait en poudre couvrait le sol de la cuisine d’une couche poussiéreuse dégoûtante. Adam avait envie de donner un coup de pied à ces satanées bêtes, mais, en le voyant arriver, elles s’étaient enfuies prestement. Allez savoir pourquoi Yvette avait besoin de deux chats mâles castrés !

Il décida de se rendre chez Monsieur Pierre qui tenait un café-tabac de l’autre côté de la rue. Sa maison en pierres recouvertes de ciment, sans caractère, comme on en trouve des milliers dans la campagne française, s’ouvrait directement sur une route nationale qui coupait le village en deux, les habitations formant de part et d’autre deux murs presque continus. " Belair 45 km/h ", indiquait un panneau planté à chacune des entrées du village. Belair n’avait rien de ces attraits touristiques qui retiennent généralement les foules. C’était un village anonyme qui, selon toute vraisemblance, n’avait d’autre raison d’être que de se transformer en bouchon les jours de grande affluence et de contribuer à réduire la vitesse des voitures les jours de la semaine. Les véhicules s’engouffraient dans la rue principale comme dans un tunnel. Les camions rasaient les murs de plus en plus près, réduisant les trottoirs à une véritable peau de chagrin. À chacun des passages de l’un de ces monstres, les piétons se réfugiaient instinctivement dans la première entrée qui s’offrait à eux. De sa chambre, Adam pouvait voir filer le haut de leurs toits ou le dessus de leur chargement, furtivement, comme s’ils lui adressaient un clin d’œil narquois. La maison tremblait, comme prise d’un accès de fièvre, et ne se calmait que quand le bruit des moteurs s’évanouissait dans la nature, plusieurs centaines de mètres plus loin.

Ces maisons lui paraissaient souffrir le martyre, elles n’étaient pas faites pour l’époque moderne. Année après année, la circulation s’intensifiait, les véhicules prenaient du volume et leur vitesse augmentait, mais les maisons étaient restées à leur place, parfois depuis l’époque des chevaux et des diligences : deux rangées de cubes gris longeant la route dans une continuité monotone et qui s’arrêtaient brusquement, laissant place au foisonnement vert des prairies et aux champs. Adam avait mis trois mois pour apprendre à traverser la route sans être pris de panique au dernier moment. La réverbération entre les murs de la rue principale amplifiait le bruit des moteurs, donnant l’impression que les voitures roulaient trop vite. Les semi-remorques, volumineux, bouchaient l’horizon, surgissant comme des boulets de canon qui auraient adhéré aux parois du tube pour décupler leur vitesse.

Monsieur Pierre en savait quelque chose. Il avait été renversé sur le trottoir et gardait, depuis, une jambe raide. Il en plaisantait souvent. "Le chauffeur lisait sa carte routière. Évidemment, moi je n’étais pas dessus." Il était amer, mais que pouvait-il faire, lui? À part quelque commentaires pour sensibiliser ses clients au fléau, il était à court d’idées.

- C’est une calamité, Monsieur. Une énorme calamité qui laisse l’humanité indifférente. Il y a plusieurs centaines de milliers de victimes de la route par an en France et pourtant, personne ne s’en soucie ! La moindre petite inattention et hop !, on se fait happer par une voiture. Comme des crapauds buffles, Monsieur. J’ai connu la guerre. On courait des risques, c’est vrai, mais on savait à peu près à quel endroit ; avec la voiture, le risque est partout. L’ennemi est parmi nous. On dénonce la drogue, l’alcool et les armes, on se bouge pour les maladies et les catastrophes naturelles, mais rien contre la voiture ; elle a droit de vie et de mort sur nous, et même sur la nature. On est coupables, Monsieur, on est tous coupables, qu’on soit la victime ou le bourreau. On se fait trop plaisir à avoir sa voiture, à la conduire. Mais je vous le dis, moi, c’est un plaisir sans pudeur, c’est le pire des plaisirs !

Et pour illustrer ses dires il finissait généralement par soulever la jambe droite de son pantalon, montrant une cheville meurtrie. Parfois mélancolique, il laissait libre cours à ses sentiments. Il les aimait bien, les gens de la clinique, ils avaient l’air intelligent et comprenaient sans doute beaucoup de choses. Il se permettait avec eux ce à quoi il s’était toujours refusé avec les paysans : parler de sa souffrance.

- Rien ne va plus pour moi depuis mon accident, je suis inactif. Je m’occupe de mon café, mais c’est tout. Je suis paysan moi, monsieur, je serais mieux aux champs.

Le plus dur, pour Monsieur Pierre, c’était ce changement de statut. Et même s’il gagnait nettement mieux sa vie dans son café, il avait malgré tout l’impression de chômer et d’être devenu inutile.

- Je suis à peine capable de couper mon bois pour l’hiver. Voilà à quoi je suis rendu, disait-il en montrant son tablier souvent mouillé. Je ne fais que boire et grossir. Je bois sans cesse, je consomme plus que tous mes clients réunis !

C’était vrai. L’alcool ruinait sa santé au point de faire apparaître des petites mutations sur son corps. Son nez prenait de plus en plus l’aspect d’une grosse figue mûre, son visage joufflu, à la peau transparente, exhibait une multitude de réseaux veineux semblables à des toiles d’araignée, et ses yeux presque ronds, continuellement humides, semblaient dire qu’ils n’étaient plus bons que pour pleurer. Quelque chose de décadent l’avait défini-tivement marqué.

- Ca me fait mal de voir les gens partir aux champs. J’en suis jaloux. Et comment voulez-vous que ce soit autrement ? Tout dans mon café respire la paysannerie. En tendant un peu l’oreille, vous pourriez presque entendre encore mes cent soixante et onze vaches beugler.

L’idée du café lui était venue quand un groupe de médecins psychiatres avait décidé de s’installer dans un château du dix-huitième siècle à dix kilomètres de là. Complètement oublié et presque en ruines, le Château se vit du jour au lendemain habillé du blanc hospitalier et investi d’une mission nouvelle. Des visiteurs des quatre coins de la France s’y rendaient quotidiennement, apportant à Belair, le village voisin, une animation inhabituelle. Monsieur Pierre avait été le premier à saisir cette occasion et avait ouvert son café. Il avait compris la nécessité de créer un lieu qui permettrait aux familles des malades de s’éloigner de la clinique au cours de leurs visites. Car rien n’était plus pénible pour eux que d’être obligés de passer la journée au Château sans la moindre possibilité de s’en éloigner. Les familles le disaient souvent. Elles avaient l’impression d’être internées, tout comme les malades.

L’hiver à la campagne est triste comme un chat mouillé. L’effet rassurant de l’hibernation s’imposa comme une évidence à quelques espèces animales : vivre sur place mais reclus. Entre l’ennui et le sommeil, les animaux, plus malins que l’homme, avaient choisi la deuxième solution, et ils avaient eu parfaitement raison de le faire. L’homme, faute de l’avoir compris à temps, et faute de pouvoir développer cette capacité, se contente de s’ennuyer comme il peut. Il suffisait de voir la tête des parents après une matinée de séjour forcé au Château pour saisir l’inadaptation de l’être humain aux conditions hivernales de la nature à la campagne. Certains auraient tout donné pour être transformés en ours, ou en n’importe quel autre animal, pourvu qu’on les laisse tranquillement dormir au fond d’un trou quelconque. Monsieur Pierre, intuitif et grand connaisseur de l’âme humaine, avait vidé l’entrepôt du matériel agricole qui l’encombrait et y avait aménagé le café. Quelque temps plus tard, il y avait ajouté un tabac et enfin, pour parfaire son œuvre, il avait fait installer une pompe à essence sur le trottoir, juste devant l’entrée.


Monsieur Patrick n’avait pas tardé à suivre son exemple. Militaire à la retraite, doué d’un physique et d’un esprit d’adolescent malgré ses quarante ans passés, il s’était découvert inopinément des talents de cuisinier. Il avait ouvert un restaurant tout près du café. Mais contrairement à son voisin, il était convaincu de ce qu’il faisait. Car si le café était le signe de la déchéance du premier, le restaurant allait devenir la gloire de l’autre. En dehors des visiteurs perdus dans cette campagne peu peuplée, le restaurant avait fini par mobiliser la région. Le "chez Patrick" devint un endroit très à la mode. Avec sa cuisine raffinée et son cadre soigné, il avait tout pour plaire à la bourgeoisie terrienne en manque de divertissements.

Bref, avec ces deux initiatives, la vie au village prit un tel essor que la Mairie se trouva bientôt dans l’obligation d’aménager un parking sur un bout de terrain, afin de résoudre le problème du stationnement sauvage sur les deux côtés de la route, qui provoquait des bouchons monstres et suscitait l’hostilité des riverains.....................................