L'Effet Dolto

Critique raisonnée des travaux de Françoise Dolto

Par Martine Fourré

EFEdition

Prix 90 F

 L'hypothèse

 Dans cette lecture des travaux de Françoise Dolto, nous chercherons quel sens l’analyste imprime à la cure, quel est son but, quelles fins peuvent s’en déduire. Nous le faisons en suivant un axe, soit cette lecture particulière de l’appel de l’enfant qui ne demande pas à connaître son inconscient, mais qui est si mal dans sa fuite en avant qu’il fait appel à nous. Ses parents ou les autres du social en viennent à nous demander "que ça s’arrête " dans la réalité ou qu’une certaine "réalité " advienne.

Dans la citation mise en exergue à ce travail, Freud va au-delà de la simple dénonciation de l’interprétation sauvage :

" Il est dangereux que la réalité accomplisse de tels désirs refoulés. Le fantasme est devenu réalité et toutes les mesures défensives se trouvent renforcées".

Il s’y dessine déjà ce que nous interrogeons : la position de l’analyste dans le transfert, dans un bureau ou dans la cité, et les modalités de cette transmission entre analystes. A la lumière de notre acte, celui où nous étions " sorti de là ", notre propre lecture de l’affirmation de Freud devint la suivante : " l’enfant aux prises avec sa névrose infantile agit sa vision du monde, celle qu’il a de son Autre et de l’Autre, pour en vérifier l’inadéquation foncière ". Cette phrase constitua notre hypothèse formulée en deux temps.

L’analyste, dans le défaut où il se soutient de ne pas convenir au fantasme, pour autant, et seulement si il ne se confond avec l’Autre Imaginaire ou Réel de l’enfant, se révèle être la voie d’accès du sujet à son surgissement, justement parce que l'enfant n’aura eu dans la "réalité" aucune vérification de ce qu’il croyait sur le plan de l’effraction du réel ou du montage fantasmatique de l’imaginaire.

L’oubli et la discordance irréductible des signifiants à la chose entraînent le soulagement apporté par le défilé de la chaîne signifiante, dans toute la richesse de l’accès au savoir qu’elle ouvre. 

Préalable méthodologique

Les premières lectures des textes de Françoise Dolto s’inscrivirent au regard de cette question du passage, de la voie d'accès du sujet à son désir. Apparemment le travail de Françoise Dolto connaît une permanence que Yannick François a remarqué : "De sa thèse à ses derniers travaux, Françoise Dolto paraît seulement affiner, préciser, retravailler sans cesse les mêmes hypothèses. Il ne transparaît jamais la moindre rupture, le moindre revirement. [...] Au niveau le plus évident, ce qui organise ainsi l’œuvre de Dolto, c'est qu'elle est le témoignage, sans cesse renouvelé, d'une pratique et d'une conviction unique. [...] Comme le disait Jenny Aubry, Françoise Dolto entendait l'archaïque. De cette capacité innée de rencontrer l'enfant, elle avait tiré une certitude : l'enfant est par essence un être de langage et tout peut et doit lui être dit. [...] Mais cette cohérence apparente de l’œuvre est peut-être à prendre aussi comme un symptôme. Dolto a toujours privilégié ce qui relie, ce qui unifie, ce qui maintient."

Cet immobilisme s’inscrit dans les usages théoriques de ces années-là. Françoise Dolto le dit. Elle utilise des présentations de cas pour faire la "preuve" des bien-fondés de la psychanalyse ; ils servent de modèles. Mais, plus que tous ses confrères, elle se sert du "cas" comme garantie de sa parole. Chez Mélanie Klein, Anna Freud ou Donald W. Winnicott, ce procédé n’atteint pas la dimension de principe qu'il comporte ici. Cela donne une tonalité particulière à cette œuvre qui, plus que toute autre, ignore radicalement la référence aux prédécesseurs comme aux contemporains, même si par moment nous sentons les influences de Lacan, dont elle fut une amie fidèle, et d’Anna Freud qu'elle approuvait sans l’affirmer - a contrario de tous - en suivant ses engagements éducatifs. "Notre action a une valeur éducative certaine ; il suffit de lire les observations qui suivent. C'est que dans toute psychothérapie, du moment que nous abandonnons la rigoureuse technique psychanalytique, nous avons, que nous le voulions ou non, une action éducative."

Cet immobilisme n'est pas aussi figé qu'il y paraît à première vue. Ce n'est pas dans l'évolution des concepts qu'il convient d'en chercher l'ébranlement. Les deux idées d' "image inconsciente du corps" et de "l'enfant est un être de langage" sont statiques, elles ne connaissent pas de modifications notoires. Par contre, la position transférentielle de Françoise Dolto dans le monde pour la psychanalyse, lui fait introduire - comme un acte éthique - des références non-analytiques, religieuses, et une dimension de partage de la vie dans la cité, au-delà du savoir sur l'enfant dont il faut pourtant mesurer l'importance, la nécessité, la valeur, et la fonction aussi à l'intérieur même de sa pensée "intro-centrée", presque alors folie raisonnante.

Son parcours se divise en deux temps : entre 1939 et 1970, un temps de pratique où elle tresse sa clinique avec sa théorie ; entre 1970 et 1988, un temps de diffusion, d'ouverture de sa recherche au-delà de l'objet de savoir que peut constituer l'enfant ou sa parole " psy " à son adresse. Dans ce second temps, ce sont, nous le verrons, les questions concernant la vie - lecture des évangiles ou lecture de la civilisation - qui feront brèche aux apparentes certitudes des origines psychanalytiques de la nature humaine, avec lesquelles Françoise Dolto se posa dans son siècle.

Avec cette découpe chronologique, nous ne nous démarquons pas des deux auteurs, Yannick François et Michel H. Ledoux, qui ont jusqu'à présent étudié les textes de Dolto. La lecture faite par Jean-François de Sauverzac des rapports entre la vie de Dolto et son œuvre, précisera ce dont nous avions l'idée au cours de notre propre étude, soit que la seconde partie de son parcours se constitue comme un acte - celui de sa participation à la vie sociale contemporaine et médiatique - instituant les savoirs antérieurement produits comme pour leur faire prendre le risque de l’imperfection, de la Vérité jamais atteinte. Malheureusement pour elle, ce sera raté, elle sera de son vivant encensée par les médias.

La première période couvre les années entre 1939 à 1970. Ce sont les années cliniques. Quatre livres les rassemblent en deux volets. Psychanalyse et Pédiatrie prépare l'écriture du Cas Dominique ; Au jeu du désir se fait la trace d'une relecture de L'image inconsciente du corps. Il s'agira de mettre en place une parole, un style.

Le point de départ du questionnement de Françoise Dolto réside dans son étonnement face aux pouvoirs de sa parole. Dès Psychanalyse et pédiatrie, elle tente d'en comprendre quelque chose. En même temps, ce but semble lui échapper toujours plus au détour de chacun de ses récits. Bien sûr, elle prend le cas pour preuve des effets positifs de ses dires, donc des bien-fondés de la psychanalyse. Certes, elle en est une des pionnières. La crédibilité n’est pas garantie d’avance. " Que des conflits puissent entraîner des désordres de la santé en général, nous n'en donnerons pour preuve qu'un exemple", déclare-t-elle au début de ce livre. Seize autres cas fourniront la matière de ce livre qui est aussi sa thèse de médecine. Cet engagement va constituer la trame inamovible de toutes ses prises de parole : résoudre les conflits par la parole symbolique, en justifier l’efficacité et en transmettre l’art par l'exemple clinique.. Dans son Autoportrait d'une psychanalyste, où elle répond aux questions d'Alain et Colette Manier, quelques mois seulement avant sa mort, elle ne renie pas ce style. "Moi, je suis soutenue par le rapport à la clinique, dans la relation de transfert, et lui (Lacan) par le rapport à la pensée dans la relation de transfert "

Ce pouvoir qu'elle accorde aux mots, le doit-elle à Pichon, un de ses maîtres, rédacteur avec Damourette d'une grammaire célèbre de la langue française ? Le doit-elle à la demande de sa mère de prier pour que sa sœur, gravement malade, survive ? .... Ce sont deux points qu'elle nous laisse comme traces, sans que rien ne puisse en être vérifié. Toutefois, ce style sera le sien, militant pour que l'on cesse dans l'éducation des enfants de les prendre pour des imbéciles ou des idiots. La psychanalyse, fondée sur la parole vraie et le rapport à la vérité, contient l’enseignement qu'elle veut faire. "Les paroles vraies qui réfèrent la conformité de son sexe à un avenir de femme ou d'homme, c'est cela qui donne valeur de langage et valeur sociale à son sexe et à lui-même. Des mots vrais, justes et simples, comme cela s'avère difficile ! "

Dès Psychanalyse et pédiatrie, cette obligation éthique de la parole, qu'elle inscrit jusque dans L'image inconsciente du corps, est présente. Auprès du bébé, il s'agit de trouver les mots qui lui donneront le sens de ses sensations internes et l'espace parlable de ses images du corps. Nous ne sommes pas loin du savoir kleinien. Auprès de l'enfant plus grand, il s'agit de comprendre ce qui l'a délogé incestueusement de sa place dans la chaîne des générations, et de lui en restituer l'entendement. La citation est nécessaire : "Il est inutile de leur dire : "Tu ne veux pas avaler" ; au contraire, il faut parler à l'image du corps en leur disant : "Tu refuses d'avaler parce que ça s'arrête à l'endroit du pharynx." C'est comme ça que je parle aux bébés ; je communique au niveau de leurs images du corps."

"Nous expliquons à la mère que si Sébastien est méchant, c'est qu'il préfère cela. Il est libre. Les médecins ne sont pas là pour le gronder, mais pour comprendre. … Au cours de la conversation avec la mère, Sébastien avait changé d'attitude, et écoutait. Nous restons seuls tous les deux. Conversation générale sur ses retards à l'école et son comportement "bébé" dans la vie. Peut-être maman l'ennuie-t-elle en croyant bien faire et ça l'agace. Eh bien, à 10 ans, on est assez grand pour savoir si on veut apprendre ou non. Si on veut pas, ce n'est pas la peine de mettre la maison sens dessus dessous"

Il est difficile de dire si elle différencie la parole qu'elle adresse aux bébés ou aux psychotiques, c’est-à-dire à l’infans - celui qui ne parle pas encore comme sujet – d’avec celle qu'elle tisse avec des enfants d'âge œdipien, pour lesquels le bain de langage va établir toutes leurs relations affectives. La différence se situe peut-être au niveau du contenu signifiant de sa parole, mais ne semble pas apparaître au niveau de sa forme, en tant que savoir offert en réponse au questionnement de l’enfant. Mais nous voyons se dessiner l'orientation principale de ce qu'elle vise. Pour chaque enfant, elle cherche à atteindre l'institution de la séparation symbolique par la compréhension des personnes. La question de l'être est présente à chacune de ses lignes, en tant que c’est la compréhension de l’adulte qui lui donne cette compréhension de lui-même, avec les mots. Les difficultés, les symptômes sont donc ce qui apparaît quand le fil de la compréhension et de l'estime de soi, le fil de l'unicité du sujet est coupé.

Ainsi le symptôme, qui constitue la raison de la demande à l'analyste, est pour elle le signe d'une mauvaise relation, d'un événement incompris de la réalité ou d'un secret maternel, paternel, voire familial. Le symptôme est une manière de dire, un langage sur ce qui n'arrive pas à se faire entendre autrement. Elle définit le symptôme comme une parole. La cure va se construire autour du décodage du sens de ce symptôme, de sa compréhension comme question de l'enfant à sa parenté. La restitution aux uns et aux autres par l'analyste de sa vérité cachée, masquée à chacun par la contrariété du désir, rouvre à la circulation de la communication dans l'espace familial. Le retour d'une parole vraie sur la cause du mal, dénoue alors le symptôme invalidant, en offrant à l'enfant une castration symboligène. Nous reviendrons sur ce terme plus loin.

Reprenons simplement le cas de Sébastien déjà cité plus haut. Il est paradigmatique des "cas doltoïens". Sébastien a un symptôme qui gêne ses parents : il est insupportablement nerveux, menteur, paresseux à l'école, et coupe ses boutons de culotte. Lors de la consultation, Dolto restitue à l'enfant sa liberté de délibérer et de comprendre, puis elle cherche le sens de tout cela, au sens sexuel du terme, en tant que ce sens lie les pulsions du corps à la place de l’enfant dans le discours familial et social. La culpabilité occasionnée par la masturbation chez cet enfant lui apparaît assez vite, elle lui explique alors, et le sexe en tant que morceau de corps, et l'amour en tant que savoir. " Et maman, est-ce qu'elle sait tout ça ? ... Oh que je suis bête, puisque je suis bien né (Fantasme de mère tabou). "

Une fois la compréhension offerte et parlée avec l'enfant, en tant qu'énoncé de l'interdit de l'inceste, le symptôme disparaît, et le bonheur revient dans la famille. L’enfant sait.

La construction du Cas Dominique n'est guère différente, la guérison comme fin de la cure tient à l’entendement que l’enfant peut avoir du symptôme et de l’inconscient. Nous allons voir quelle place l'inconscient parental peut prendre chez cet auteur, tel un savoir à dévoiler à l'enfant pour qu'il y comprenne quelque chose de sa vie. Cette sorte d'objectivation du " fantasme " maternel, paternel ou familial ne sera pas sans poser quelques problèmes, malgré ou avec l'apport considérable de cette œuvre.

L'influence de Françoise Dolto sur la psychanalyse d'enfants est indéniable. Ainsi dans la lignée des psychanalystes comme Mélanie Klein, Anna Freud, Winnicott, elle se situe comme la première psychanalyste qui théorise dans le travail avec les enfants, le transfert.

La question du transfert à l’analyste était absente comme concept dans la mise au travail des théories précédentes, même si, dans la clinique dont ces auteurs ont témoigné, il est évident qu'ils travaillaient tous sous transfert. Avec F. Dolto cette notion ne provoque plus l'ombre d'un doute, et s'intègre dans les questions théoriques au même titre que les autres. Dès l'introduction à sa méthode, dans sa thèse, elle avance : " La facilité avec laquelle l'enfant se met à penser, à vivre imaginativement avec nous, à nous livrer par ses dessins de son monde intérieur, à nous raconter ses rêves, [...], cette facilité, cette confiance sont la base de notre action thérapeutique : c'est la situation de transfert."

Ensuite, il n'est pas sans conséquence de donner le symptôme comme une énigme à traduire concernant la relation entre l'enfant et sa parenté. C'est ainsi que s'introduit de manière définitive la question de l'Autre dans la cure avec les enfants, mais cela l’introduit de manière particulière. Chez Anna Freud cette question n'existe pas du fait de la conception psychogénétique de la croissance. Chez Mélanie Klein, du fait de la conception ontogénétique de l'évolution, l'importance de l'Autre - en tant que la mère comme acteur d’une présence - n'apparaît qu'à la fin de sa vie. Par contre, chez Winnicott l'importance de l'Autre dans le transfert apparaît dans la présence constante de la mère. Avec le concept d'objet transitionnel l'Autre devient le lieu d’adresse que Lacan conceptualise, l'Autre.

L'insistance de Dolto concernant l'influence des parents dans les choix symptomatiques des enfants, rend incontournable dès son premier livre l'étude de la présence de l'Autre, et de sa place dans le transfert : " Tous les êtres humains, quels que soient leur apparence et leur comportement, perçoivent la présence de l'autre ; mais elle est pour certains d'entre eux signal de danger vital. La présence de l'autrui que nous sommes éveille chez les psychotiques l'émoi du danger, […]. Si nous arrivons à exprimer pour eux, dans un langage qui signifie pour nous-mêmes aussi justement que possible ce que nous percevons d'eux, lorsque cela nous est clair à nous-mêmes, nous structurons du même coup un champ de communication."

À la page suivante, tenant compte de cette présence de l'autre, ici plutôt alter ego qu’Autre maternel, elle est amenée à spécifier la place de l'analyste dans ces cures. " Le psychanalyste est un médiateur de la fonction symbolique, en tant qu'il présentifie à celui qui se tait, à celui qui déparle, qui ignore passivement ou qui nie activement sa présence, ou la présence d'autrui, l'expérience d'une rencontre affective ". Le transfert est nommé, il devient étudiable. Les présences de l'autre et de l'Autre sont aussi instituées. Depuis, il ne sera plus possible d'éviter le transfert comme concept nécessaire à toute élaboration de discours concernant la clinique.