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EFEdition
Prix 85 FF ou 12,96 €

La première fois que j'ai rencontré Alexandre c'était un jour d'été. Lui et ma fille Elizabeth sont arrivés pour le déjeuner. Le train les avait emmenés de Paris. Déjà tout était dit parce que personne n'est allé les chercher à la gare à quelques kilomètres de la maison de famille. Ils n'avaient pas prévenu. Je crois qu'ils ont fait du "stop" et qu'ils ont marché pour les deux kilomètres qui nous séparent de la nationale. Je les imagine bien cheminant au pied des platanes qui bordent tant de routes dans le midi. Dans l'ombre mouvante des grandes feuilles vertes, deux jeunes gens qui s'étaient trouvés, s'avançaient, contents et bien seuls ensemble, un couple heureux. Certainement Elizabeth lui montrait le pic Saint Loup à l'horizon qui commence les Cévennes. Sa masse sombre domine l'enfilade d'une série de creux de collines. De cet endroit de la plaine des vignes le point de vue est magnifique sur sa falaise triangulaire qui nargue le ciel bleu. La chaleur devait faire trembler l'atmosphère et rendre ses formes aussi instables que des images de fantôme dans les films d'épouvante. Ils devaient en rire. Les troncs ocres et blancs des arbres perdaient leurs écorces comme de larges écailles, et ma fille devait en arracher des morceaux pour les offrir à son compagnon, comme une plaisanterie de cadeau. Quand elle était petite fille elle s'y amusait souvent. Alexandre a toujours été sensible aux odeurs, il devait humer les herbes sèches et le goût du foin que prennent les fossés quand les graminées sauvages brûlées par le soleil, deviennent jaunes et craquantes sous les pieds des marcheurs. Certainement ils n'étaient pas pressés d'arriver chez nous.
L'été, dans le sud de la France, tout le monde mange dehors à l'ombre d'un arbre ou d'une tonnelle. Les cigales bruissent sans cesse, et des courants d'air incessants donnent l'illusion d'une fraîcheur. On se sent comme les premiers hommes revenus à la nature qui est bonne. La chaleur nous prend dans son giron sans cérémonie pour nous accorder la paix d'une place admise sur cette terre. Ce jour là nous étions installés sous l'énorme micocoulier qui se dresse devant la porte de la cuisine de notre maison. Si la silhouette de l'arbre ressemble à celle d'un chêne, sa masse de branches reste aérée et sa pénombre a une densité toute en faibles nuances. Sur la table, la nappe n'était qu'un morceau de faux tissu en plastique crème qui s'ornait de pampres de vigne, les assiettes et les couverts n'avaient rien de sophistiqué, et l'on buvait dans des verres à pied de bistrot : absolument banal. Le luxe, c'était l'arbre. Il y avait mon mari et notre dernier fils, Benjamin avec sa jeune femme. Des amis aussi étaient venus nous rejoindre et nous étions occupés surtout de leur jeune garçon, à peine seize ans, qui venait de se présenter à un concours général en philosophie, je crois. Ils avaient plein d'admiration à recevoir et nous n'étions pas chiches de compliments et de détails. Maurice, mon mari en était généreux, il donnait son intérêt comme il a toujours su, avec aisance. Les petites feuilles dentelées du micocoulier, écrasées de soleil, étaient presque blanches. Puis sous le coup d'une rafale, elles se retournaient une seconde et au contraire paraissaient obscures et mates comme des trous dans la lumière éblouissante de midi. Il devait être deux heures sur nos pendules mais au soleil, midi. La vie civilisée a deux heures d'avance sur la nature. Les rayons frappaient les alentours de la manière la plus verticale de toute la journée.

J'étais assise en face de l'espace par lequel on arrive, et c'est moi qui ai vu de loin le couple apparaître encadré par le vieux portail en fer forgé qui enferme ce bout de campagne que j'appelle mon jardin. Le vieux cèdre gigantesque qui se dresse à cent mètres de la maison penchait sa tête et les saluait. Tous les deux, ils se tenaient par la main et ils avaient l'air autant timides que confiants. Je n'ai pas vu le visage d'Elizabeth dans la lumière, mais je parierai qu'un sourire heureux et un peu inquiet tremblait sur ses lèvres comme je l'ai vu tant de fois. Peut-être même était-elle à deux doigts de pleurer. Cinq ans avant, quand elle avait décidé de quitter l'abri de son enfance pour tenter la vie universitaire à Paris, on l'a tous vue ainsi à la fois décidée, souriante et rongée d'inquiétude, une affirmation péremptoire sur le bout de la langue et la minute suivante, en pleurs, fuyante et désespérée. A l'époque je l'aurais presque suppliée de tergiverser encore sur son projet d'autonomie, de rester avec nous, mais elle est courageuse Elizabeth, et elle se tient à ses décisions même s'il arrive qu'elle les regrette au moment où elles se réalisent. En fait, ce midi d'été heureux, quand j'ai vu arriver ma fille sans avoir prévenu, j'ai revécu tous ses souvenirs en un éclair. A contre jour j'avais reconnu tout de suite sa silhouette de jeune femme épanouie, avec ses frusques d'étudiante qu'elle affectionne, un jean bien sûr et un polo bleu comme ses yeux. Mon regard restait fixé sur l'homme à qui elle donnait sa main. Maintenant ils étaient assez proches et je pouvais l'observer. Il était à peine plus grand qu'elle, très mince. Il paraissait très attentif à son allure, à son look, des cheveux pas trop longs, mais pas trop courts non plus, bouclés et drus d'un brun foncé qui contrastait avec les cheveux blonds de ma fille, jetés négligemment derrière ses oreilles, en paquets raides qui balayaient sa nuque. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai pensé, " au moins cet homme se rase ". La peau de ses joues était tendue et jeune, toute neuve on aurait dit, sur un angle des mâchoires bien net. C'était un beau visage d'homme. Plus tard Alexandre m'a avoué en riant qu'effectivement pour cette première rencontre, il s'était rasé juste avant de quitter le train. Pour nous rejoindre à travers l'espace du jardin, le jeune homme avait redressé sa colonne vertébrale et il avançait un peu guindé mais assuré, prêtant sa main à notre fille, mais concentré sur la table de convives où évidemment il ne connaissait personne. Tout de suite je l'ai senti désireux de nous plaire, même de correspondre à ce qu'on attendait de l'ami d'Elizabeth, tout en ignorant totalement de quoi cet idéal pouvait être fait. Elizabeth n'avait pas du beaucoup lui parler de nous, je sais qu'elle adore surprendre sur ce terrain. C'est vrai que je suis une femme de la bourgeoisie assez attachée aux valeurs morales traditionnelles. Quand Alexandre est arrivé dans l'ombre de l'arbre j'ai vu qu'il était rougissant, et que certainement son cur battait trop vite. Je l'ai trouvé charmant d'avoir si peur de nous en quelque sorte, et pourtant de se prêter à la surprise qu'Elizabeth nous préparait. Moi aussi pour respecter ma fille et son arrivée inattendue je n'ai rien dit, je crois qu'un sourire pourtant éclairait mes traits qui a du naître quand j'ai vu la rougeur de son ami, il a répondu à mon sourire pendant qu'Elizabeth s'annonçait enfin, en ne s'adressant qu'à son père.
- Heo bonjour papa,
- Elizabeth ! Quelle surprise !
A dit Maurice en retournant son large dos vers la voix. Lui aussi, il a tout de suite était happé par la présence de l'homme à qui notre fille donnait toujours la main, et sa joie de retrouver sa fille a été dissoute aussi vite. Il a regardé Alexandre avec cet air froid et rempli de questions qu'il a toujours quand il cherche à comprendre, Elizabeth a continué, pressée.
- Je vous présente Alexandre Marchand, mon ami.
Sa phrase sonnait heureuse et si naturelle que mon mari s'est repris très vite.
- Bonjour ! en lui tendant la main.
Bon, deux hommes qui se serraient la main, c'était tout ce qu'il y a de plus normal, sauf que j'ai senti Maurice se remplir d'une colère sourde, comme si ce naturel revendiqué par ma fille était une provocation suprême. Elle ne faisait que nous présenter un de ses amis, et ce n'était pas le premier, elle avait vingt cinq ans. Pourtant ce ton simple et poli était un véritable défi, Maurice ne pouvait pas répondre ailleurs que dans la même politesse. Ma fille le savait très bien et attrapait son père à son propre jeu d'hypocrisie et de bienséance. Il m'a lancé un regard éloquent à ce sujet auquel j'ai répondu en levant les sourcils, qu'est ce que j'y pouvais !
Nous en étions là dans ce qu'on appelle une entrevue en chiens de faïence, quand Benjamin mon plus jeune fils s'est précipité.
- Eho Elizabeth, quel bon vent, eho Alexandre, asseyez-vous, vous avez de la chance nous n'avons pas fini la côte de buf ! J'allais proposer un deuxième tour. A deux minutes près vous n'aviez plus rien à manger !
L'odeur de la grillade sur les vieux sarments de vigne a envahi notre tablée. Les cigales chantaient toujours et le vin a coulé. Rires moqueurs et phrases faciles pour rompre la glace ! Le repas d'été sous l'ombre de l'arbre s'est remis ainsi sur ses rails, des remue-ménage de couverts, de chaises, de verres, et des joyeuses paroles de bienvenue se sont emmêlés. Les amis riaient de la surprise et couvaient le couple d'amoureux d'indulgence et de curiosité. Ils paraissaient tout à fait ravis de participer, tout le monde le sentait bien, à un moment d'importance pour notre famille : la dernière fille qui présente son futur.
Pourtant c'est difficile de dire à quoi je le sentais, mais les mots et les sourires qui s'échangeaient sous le micocoulier n'étaient aussi qu'un bruit un peu parasite qui masquait à peine un autre discours, une autre dimension où des informations plus importantes circulaient, comme le ton de la voix d'Alexandre, assez sourde, ou sa manière de participer d'assez loin aux plaisanteries de Benjamin qui s'amusait avec sa sur, l'obligeait à parler de leur rencontre, ne lui laissait aucun répit. Elizabeth était assez réticente mais elle était bien obligée de répondre aux questions de son frère et de sa belle sur qui leur souriait pleine de sympathie. L'ambiance était joyeuse.
Mon mari et moi, nous restions assez en retrait et je trouvai Alexandre assez fin de prendre lui aussi une distance certaine avec les facéties des plus jeunes, on aurait dit. Nous nous regardions assez souvent, Alexandre ne baisait pas les yeux. C'est mon mari qui détournait son regard pour garder les amis dans la conversation, reprenant le cours des admirations déclenchées au début du repas par le concours général de philosophie. Il s'occupait comme toujours de maintenir une discussion autour de la table où chacun pouvait échanger. Aussi a-t-il reparlé des branches du micocoulier qui retombaient autour nous, montré la masse des lauriers sombres sur sa droite qui se dressaient comme un mur de feuilles.
- Une salle à manger d'été, dehors et pourtant intime, j'adore !

Moi je ne me gênais pas pour rester en observation de l'homme dont manifestement ma fille était très amoureuse. J'essayais de le jauger, de le juger, c'est vrai, de prévoir leur avenir déjà, et à ce moment là, chez Alexandre, je me souviens très bien avoir perçu comme une séduction trop importante, un trou même, un malaise indéfinissable et pourtant prenant d'où sourdait de l'angoisse, mais qui donnait à Alexandre des antennes incroyables. Il a perçu manifestement l'hostilité de mon mari, ou plutôt il a pris pour de l'hostilité à son égard la colère que mon mari réservait à Elizabeth. Comment aurait-il pu savoir que Maurice rêvait d'être consulté par sa fille pour le choix de son mari ? Il fut un temps où même c'était un lieu commun de leurs rapports. Combien de fois Maurice n'a-t-il pas conclu une conversation sérieuse avec sa fille par : "Le choix le plus important de ta vie, ma fille, ce sera le choix de ton mari, j'espère que tu m'en parleras comme tu le fais pour tes études." Elizabeth riait à cette conclusion, et répondait pleine d'une provocation heureuse et que Maurice recevait presque comme un cadeau, "Il n'en est pas question, papa, il n'en est pas question." Ils étaient ainsi, à la fois très partageurs de leurs soucis et fiers de leur indépendance. Je suis sûre qu'Elizabeth n'avait pas parlé de son père à Alexandre, rien dit de sa personnalité plutôt encombrante, ni de ses relations somme toute assez intimes avec son père, ou à peine.
Enfin le repas se déroulait dans cette ambiance de gaieté qu'orchestrait Benjamin, dans les phrases civilisées que Maurice répandait. Nous avons appris le métier d'Alexandre, commercial, son lieu de naissance, son âge, le même que celui d'Elizabeth, pas grand chose sur leur rencontre, mais la surprise ne s'arrêtait pas là. Je dois dire que j'ai admiré le courage d'Alexandre parce qu'au moment du désert Elizabeth a pris la parole, tout sourire, adressée de nouveau à son père.
- Alexandre a quelque chose à vous annoncer.
Et estomaqué visiblement, Alexandre s'est redressé, lui non plus ne s'adressait qu'à Maurice. Il s'est éclairci la voix pour dire.
- Elizabeth et moi nous avons décidé de nous marier !
Benjamin s'est précipité de nouveau pour réclamer le champagne, et heureusement parce que Maurice restait figé et tétanisé. Ses yeux étaient fixes, rivés sur les miens et je ne pouvais rien dire, trop surprise. Pourtant dans le brouhaha des amis aussi qui se lançaient dans des félicitations, certainement assez amusés de participer ainsi à ce grand chambardement, Elizabeth a continué toujours en riant.
- Mais ce n'est pas tout, je suis enceinte.
Là Maurice a retrouvé la voix.
- Il faut vous marier alors, dès le mois prochain !
- Oui ce serait bien, a susurré Elizabeth tout à son bonheur et il faut dire resplendissante, toute tournée vers Alexandre. Ses seins se gonflaient et tendaient le tissu bleu de son polo. Son menton pointait vers son amoureux. Alexandre fixait la bouteille de champagne que Benjamin avait rapporté des placards profonds de notre maison de famille. J'ai pensé à ce moment là que peut-être, Elizabeth ne lui avait pas laissé le choix, un quart de seconde, parce qu'il m'a semblé que mon futur gendre se reprenait, trouvait un sourire et le donnait à Elizabeth courageusement, en se chargeant de verser dans son verre de bistrot le liquide doré des fêtes. J'ai juste pensé alors que de rencontrer une famille complète en quelque sorte, et d'y annoncer une nouvelle aussi importante, dans une seule entrevue unique avait été une épreuve pour lui, et qu'il s'en tirait plutôt remarquablement. C'est la première fois que j'ai pensé qu'Alexandre serait un mari parfait.