La bouteille à l’ancre -

Léon parkeur

EFEdition

Prix 110 FF ou 16,77 €

PROLOGUE

Le courage n’est pas mon fort. Mon enfance avait été bercée de récits d’aventure, des Jules Vernes proposés, à la limite de l’imposé, par mon père, aux Tintin et Bob Morane que je découvrais moi-même avec les pourlèchements qu’on réserve aux plaisirs peu recommandés, quand ils ne sont pas interdits. Sans doute est-ce là le remords de notre curiosité : les héros élus de notre cœur représentent notre propre combat contre les puissants, et les méchants, au sein de jungles sans balises et de sociétés aux règles mystérieuses, sans cesse menacées d’effondrement. Mais notre vie, nous la voulons emplie de la frileuse sécurité que les auteurs nous volent avec délices pour le temps d’un roman.

C’est ainsi qu’était ma vie, jusqu’à ce qu’un choc sur le crâne me propulse dans une de ces incroyables histoires. Pour une fois, ce n’était pas du roman, et j’allais laisser là ma petite vie calme, dont les vacances dans le Midi constituaient le doux contrepoint estival.

 P.T.T.

 Je traversai pour la première fois la baie de St-Cyr-les-Lecques, accroché au wishbone de ma planche à voile. Grande traversée à laquelle les conditions météorologiques me permettaient enfin d’oser me confronter : le vent était fort, sans exagération. Juste ce qui me convient pour faire un peu de vitesse tout en me sentant en sécurité dans ce faux grand large protégé par deux murailles rocheuses : la colline de la Madrague, ondulant doucement vers la mer à l’est, le rocher violemment découpé de La Ciotat à l’ouest. Rien de bien terrible donc, et tout se passait bien, jusqu’au moment où un brusque coup de vent m’arracha à la planche, me projetant une dizaine de mètres vers l’avant. J’avais été si surpris que j’étais resté accroché au wishbone, entraîné par lui dans le mouvement de la voile brusquement plaquée vers l’avant. Le contact avec la surface fut violent, comme toujours dans ces cas-là. L’eau salée força désagréablement mes narines. Je sentis que je m’enfonçais profond, sans trop savoir dans quel sens, car il me fallut plusieurs secondes pour remonter.

C’est au moment de crever la surface que je reçus le choc sur le crâne. Je pensai d’abord avec effroi à la planche, qui avait dû poursuivre sa trajectoire à une vitesse folle, jusqu’à me rattraper au moment de mon émergence. Il m’était arrivé de la voir filer très loin, lorsque la conjoncture me faisait lâcher le wishbone avant la chute prévisible, de façon à ce que, la voile se trouvant dans le vent, j’aie moins de difficultés à la relever. Je savais par expérience que c’est seulement dans ces cas-là qu’il faut nager 20 ou 30 mètres pour combler le trajet parcouru avant que la voile, touchant à l’eau, n’ancre l’esquif dans les vagues. Dans le cas présent, sa chute était trop immédiate, trop localisée sur la proue pour qu’il y ait le moindre risque. C’était pourtant cette peur-là que ce coup sur la tête venait de réactiver. Toussant et crachant, je constatai immédiatement qu’il n’y avait pas lieu : près de moi une bouteille me narguait, dodelinant du chef comme pour apprécier l’efficacité du coup, mesurable au développement rapide de la bosse que je sentais en passant ma main sur le crâne, dans l’angoisse de la ramener couverte de sang. Ce n’était pas le moment d’avoir une blessure grave, surtout si le vent avait forci. Il allait encore falloir rentrer. " Black & White " disait la bouteille, l’étiquette en phylactère. C’était un fait, mon exploration crânienne ne ramenait pas de rouge, ce qui ne m’empêchait pas de la trouver raide, fût-elle anglaise et distinguée. Je pestai un instant contre les salopards qui laissent traîner des ordures dangereuses dans un lieu public. Puis je remarquai qu’elle était bouchée et semblait contenir quelque chose. Si j’avais pu deviner que cette bouteille allait devenir la première pierre d’un extraordinaire édifice de hasards, je l’aurais sans doute laissée ponctuer les vagues de sa dureté contondante.

Mais le hasard n’est pas un architecte, même si, après coup, l’un de ses pions en vient à le penser comme tel, quand il ne va pas jusqu’à se penser comme tel. J’empoignai donc mon destin par le col, et le ramenai sur ma planche. Là, les pieds pendant dans l’eau, j’examinai ma trouvaille. Le bouchon guère abîmé et la présence de l’étiquette votaient pour un faible temps de vagabondage. Si je m’étais attendu à la carte de l’île au trésor, aimablement envoyée depuis le fond du 17ème siècle par quelque pirate, je devais réviser mes espoirs à la baisse. Quoi qu’il en soit, je n’avais pas pensé à emporter un tire-bouchon - peste soit de ma négligence ! Comment ramener le contenu sans ramener l’emballage ? Ce bouchon m’emmerdait, d’autant plus que ma passivité à l’égard de la houle me rendait semblable à lui. J’examinai l’horizon, la plage, le vent, ma planche, la tête vide et le regard expectatif. Malgré le grouillement minuscule qu’on devinait au loin, sur le rivage, je me sentais très seul. L’énormité de la masse liquide autour de moi et sous moi m’apparaissait dans toute son horreur. Combien de marins, combien de capitaines... combien de molécules, d’animalcules ... la houle était régulière, suffisamment profonde pour impressionner le terrien que je suis. " Je ne suis pas de votre monde ", lui dis-je, et je lui crachai à la figure ; elle fit celle qui n’avait pas remarqué. Passons. Voyons, il était exclu de coincer la bouteille dans le wishbone... peut-être en l’attachant par le cou à l’un des bouts qui tendaient ma voile ? Non, elle risquait de glisser et de toute façon, je n’avais pas assez de mou. Il n’y avait plus qu’une solution, que je pressentais depuis le début, et à laquelle il allait falloir se résoudre : coincer l’objet dans mon maillot de bain, entre l’élastique et la peau... devant, de préférence, afin de surveiller ses velléités de fuite. J’allai avoir l’air fin, en arrivant sur la plage ! Et d’ici là, combien de chutes ?

J’attendis que le vent consente à fléchir un peu, pour lever plus facilement ma voile ; j’eus quand même quelques difficultés ; en plus, chaque fois que je tombais, la bouteille se faisait la malle, et je craignais de ne pas la retrouver. En arrivant dans la zone de baignade, j’essayai de la tenir d’une main, le wishbone dans l’autre, histoire de ne pas attirer les regards sur cet étrange objet dépassant de mon slip. Je ne réussis qu’à passer pour un homme ivre, apparence confirmée par mes chutes à répétition ; moi qui suis aussi sobre qu’une baleine ! (Pourquoi les baleines ne seraient-elles pas sobres ? Vous avez vérifié, vous ? Et puis, vous avez déjà vu un chameau sur une planche à voile ? Un loup, à la rigueur, à condition qu’il soit vieux, et de mer ; mais ce serait l’antithèse.) Je me résignai finalement à remettre mon fardeau à sa place initiale, afin de terminer mon échouage sans trop de difficultés.

J’aurais aimé voir Françoise courir vers moi dans les déferlantes ; quand on est bien fatigué, et blessé de surcroît, on s’attend à un peu d’aide et de réconfort. Mais je savais ne pas pouvoir compter sur elle : elle était partie la veille pour aller voir sa mère à Marseille, et, si elle devait rentrer ce soir, elle n’était sûrement pas encore là. J’eus donc encore à me coltiner le démontage de mon engin, avec ce foutu mât qui refusait de se désolidariser de la planche, l’installation de tous ses morceaux (ne pas en oublier : qu’ai-je fait de la dérive ? Ah, elle est restée dans les vagues) sur la brouette de jardin qui servait au transport, en ligotant le tout avec des sandows, (pourquoi, grands dieux, n’ai-je pas acheté le chariot adéquat ? Quelle économie dérisoire et incommode !) et le retour vers la maison en poussant mon équipage ainsi (mal) fagoté, en ramassant tous les dix mètres la dérive qui refusait de se tenir tranquille.

Heureusement, la villa n’était pas loin : la route à traverser, puis à suivre un moment en intégrant mon bateau au flux abominable de la circulation (je ne gêne presque pas, ils roulent à mon allure), prendre à droite, une centaine de mètres d’un chemin poussiéreux et chaotique, et enfin, au fond de l’impasse, la grille du jardin. Il tombait un peu en décrépitude, le patrimoine familial. Le jardin commençait à prendre une teinte roussâtre : je rentrais tous les soirs bien trop fatigué par mes exercices maritimes pour avoir le courage d’arroser. De nombreuses craquelures serpentaient sur la façade grise : je n’avais pas le don du bricolage, et mes finances actuelles ne me permettaient pas d’entreprendre des travaux. Pourtant, reblanchie, elle aurait pu avoir de la gueule cette bicoque, avec son arceau qui prolongeait élégamment la façade sud pour soutenir la terrasse du premier, s’ouvrant vers l’ouest. Une autre terrasse, au rez-de-chaussée, courait le long de la façade et s’engouffrait à angle droit sous cet arceau qui, à l’aide du garage greffé sous cette terrasse, offrait ainsi sa protection à l’entrée.

Je me forçai à ranger mon matériel. Ce fut ensuite une vraie bénédiction de se débarrasser sous la douche du sel qui commençait à mordre. Enfin confortablement installé dans un transat sur la terrasse du bas, je chauffai mes muscles endoloris de fatigue au soleil du soir, devenu plus clément. J’avais récupéré la vision normale que me conféraient mes lunettes de myope ; elles avaient sagement gardé la maison en mon absence, je pouvais leur faire confiance. Je redevins sensible au silence ; les bruits de la route et de la plage étaient devenus lointains, presque inaudibles. Une rangée de braves cyprès m’en protégeait, de même qu’ils atténuaient les effets du vent, encore fort au vu de l’agitation de leurs cimes.

Sur la vieille table bancale, à côté de moi, un verre de jus d’orange, et la fameuse bouteille de whisky. Je m’armai d’un tire-bouchon que, cette fois, je n’avais pas eu de mal à trouver, et je me mis en devoir de lui tirer les vers du nez. Si le contenant ne provenait pas de l’âge classique, le contenu semblait venir de bien plus loin : le texte était inscrit sur de très fines lamelles de bois blanc, qui semblaient avoir été obtenues par l’épluchage d’un cœur de palmier ; elles avaient conservé l’aspect convexe du tronc, ce qui avait dû faciliter la mise en bouteille. Mais je n’eus pas trop de mal à les déchiffrer : des numéros indiquaient l’ordre dans lequel il fallait les prendre, et le message était rédigé dans un français tout à fait contemporain.

" Auguste Belgame

à M. Le Directeur de " Planch’ Art Nack "

La Corniche, 83 St Loup sur Mer

Monsieur,

Je sais que le métier de commerçant n’a rien à voir avec l’angélisme, même si par ailleurs, en grattant un peu les plumes de l’ange, on trouve la bête. Néanmoins, il existe un minimum d’honnêteté qui, dans un système libéral digne de ce nom, trouve son aboutissement normal dans la réussite de l’entreprise.

Ne voyez pas dans ce préambule une prise de position idéologique, mais le simple rappel de ma naïveté ou, si vous préférez, des modalités qui ont joué dans le choix par moi de votre établissement pour la location d’une planche à voile. J’avais, certes, remarqué un certain nombre de nœuds dans les ficelles témoignant de l’ancienneté du matériel. Habituellement, on remplace les bouts usagés, au lieu d’en renouer les coupures comme s’il s’agissait de ravauder un chalut qui aurait pêché un sous-marin. En revanche, je ne me doutais pas, en soulevant la voile pour la première fois, que j’aurais à contempler cet incroyable patchwork évoquant plutôt la culotte Petit Bateau d’un champion de descente en rampe d’escalier, catégorie HLM. Certes, la forme triangulaire y prédispose, mais non point la taille. Certes, le résultat évoque une certaine esthétique moderne que je n’apprécie pas, tout en comprenant qu’elle puisse faire parler. Mais j’ai déjà énoncé que je souhaitais m’en tenir aux faits, et laisser de côté l’aventure, qu’elle soit esthétique ou idéologique. Il se trouve cependant que l’usage de cette chose que je vous ai louée (la nommer clairement planche à voile relèverait de la pure interprétation) m’a entraîné dans une aventure que je ne me souhaitais pas. Ce pourquoi je vous écris ces quelques remarques.

Veuillez à présent m’excuser d’avoir légèrement dépassé la ½ heure pour laquelle j’avais payé, quoique vous soyez partiellement responsable de mon retard. J’en profite pour vous demander de prévenir mon hôtel, je crois avoir dépassé les 15 jours pour lesquels j’avais réservé. Vous pourrez leur dire de renvoyer mes bagages chez mon employeur, où j’habite également. Ce dernier sera ainsi lui aussi prévenu de mon retard probable : je pense avoir dépassé les trois mois de vacances qui m’étaient alloués. Voici l’adresse :"Moto-Piano",44, Avenue de l’Harmonie, Boulogne Billancourt.

Je suis accordeur régleur dans cette entreprise, qui loue et vend du matériel d’une meilleure fiabilité que le vôtre. Il s’agit de pianos autotractés qui évitent bien des problèmes aux déménageurs autant qu’aux pianistes : les musiciens qui tiennent à jouer sur leur propre piano n’ont plus à le confier à une équipe de gros bras : ils se rendent au concert au volant de leur instrument. Je regrette d’ailleurs de n’avoir pas emporté avec moi quelques cordes de piano, qui m’auraient avantageusement tiré d’affaire. Ceci me suggère également d’aller vous trouver dès que ce sera possible, au clavier d’un de mes instruments, afin de vous enseigner ce qu’est la solidité d’une corde.

En ce qui concerne ma famille, ayez aussi l’obligeance de la prévenir : j’ai dû dépasser les six mois au-delà desquels mon ex-épouse s’inquiète pour la pension de la petite. Vous la trouverez au secrétariat de "Moto-Piano".

Donc, les diverses défectuosités de votre véhicule maritime m’ont causé bien des problèmes. Outre le tire-voile qui cassait régulièrement, m’obligeant à augmenter les nœuds au-delà du raisonnable, à part la voile qui, non seulement laissait passer l’air par maints endroits, mais encore embarquait pas mal de mer à chaque plongée par le biais des rafistolages laine et coton, d’ailleurs pas très solidaires du nylon restant (mention particulière au T-shirt " qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ? en haut à droite), en plus de tout cela, il y avait la dérive. Ah ! La dérive, on peut dire qu’elle méritait son nom ! Sur les autres planches, comme sur n’importe quel voilier, la dérive a pour mission d’empêcher de dériver. Sur la vôtre, il semble que ce soit le contraire. Pas étonnant, avec cette étrange chose, pendouillant sous la planche comme un étendard d’impuissance qui tenait plus du croisement d’un banc de sardines avec une boîte en fer blanc, que de l’aileron de requin. A propos de requins, j’en ai rencontré quelques-uns, ils vont bien, merci, même si moi j’ai failli aller très mal. Heureusement, j’ai pu aborder sur cette petite île, où semble-t-il, je suis le seul habitant.

Pardonnez-moi de vous faire parvenir cette missive dans une bouteille de " Black & White ", je n’ai pas trouvé de boîte aux lettres dans mon ermitage : seule échouée sur mon rivage de solitude, elle a dû en faire fonction, quoi que j’eusse préféré vous offrir du Schiva’s régal. Elle a été mon seul contact avec le monde civilisé depuis un temps que je ne parviens pas à chiffrer ; aussi ai-je eu quelque nostalgie quand il fallut à nouveau la confier au flot : soyez assez aimable pour me la mettre de côté, je la récupérerai à l’occasion pour monter une planche à voile miniature à l’intérieur, en souvenir de mon odyssée.

Enfin, si vous êtes parvenu jusqu’ici dans votre lecture, c’est que je n’ai pas abusé de votre patience, ni par mon propos, ni par sa calligraphie hasardeuse : comprenez qu’il n’a pas été facile de tailler un tronc de palmier avec, pour seuls outils, les pierres dont j’avais pu aiguiser le tranchant naturel, ni de prendre un poulpe afin qu’en se défendant, ce brave animal me confie un peu de son encre. Il fut par contre plus aisé de tailler une plume dans un roseau.

Espérant une prompte réponse de votre part, je vous prie de croire à l’expression de mon insulaire considération.

Auguste Belgame

Accordeur-Régleur "

Il n’avait pas l’air d’appeler au secours, ce naufragé-là. Mais peut-être fallait-il quand même avertir les autorités maritimes, et tenter de trouver l’île sur laquelle ce brave homme devait continuer à se morfondre. Depuis combien de temps pouvait-il être là-bas, et quand avait-il envoyé sa lettre ? Tout ce qu’on pouvait dire, c’est que son aventure était postérieure à l’invention de la planche à voile, qui est tout de même relativement récente. Mais pourquoi pensai-je immédiatement à secours, alors qu’on n’en demandait pas ? Ne devrais-je pas plutôt m’en tenir aux demandes exprimées par l’expéditeur, prévenir hôtel, employeur, famille,... en ce cas, il y aurait lieu de tenir compte de cette volonté implicite qui se plaçait antérieurement : que cette lettre soit remise à son destinataire ! Il serait alors temps d’aviser. Je tempérai mon excitation et décidai de m’en tenir à cette solution qui semblait respecter au mieux la personne de cet étrange inconnu que l’isolement forcé et les conditions de vie vraisemblablement précaires ne paraissaient pas indisposer. De toute façon, depuis le temps que cette bouteille traînait dans un coin de vague, il n’y avait pas urgence. Demain, je me mettrai en quête d’une officine de location de planches à voile nommée " Planch’Art Nack ".

Voilà qui allait ajouter quelque piment au fade plat de mes vacances : demain, dispensé d’éducation physique ! Je me servis un grand jus d’orange, avec beaucoup de glaçons, et m’enfonçai dans le transat en attendant le retour de Françoise.