26-11-1906 Jung à Freud

6 J

Burghölzli-Zurich, 26. XI. 19o6.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Par le même courrier vous recevrez un tiré à part, une réponse à la conférence d’Aschaffenburg (1). J’ai un peu arrangé la chose de mon point de vue subjectif, c’est pourquoi vous ne serez peut-être pas d’accord avec tout. J’espère ne pas vous nuire avec cela! En tout cas j’ai écrit par conviction honnête. J’ai d’ailleurs également plaidé votre cause à Tübingen (2) à l’assem­blée des médecins aliénistes, en face d’une opposition écra­sante, dans laquelle le Geheimrat Hoche (3) s’est particulièrement distingué par la bêtise de ses arguments. Heureusement, le Gaupp (4) s’est ensuite rangé un peu plus de notre côté, en admet­tant du moins que la chose valait la peine d’être examinée.

J’ai récemment à nouveau analysé une névrose obsessionnelle chez un collègue allemand — naturellement de nouveau des complexes sexuels allant jusqu’à la septième année! Après la première séance déjà, disparition de l’angoisse, qui cependant montre encore une forte tendance à reparaître, bien entendu seulement consécutivement à des traumatismes. Il me semble qu’il est extrêmement important pour la thérapeutique qu’il y ait déjà ou non des dispositions au tic et des habitudes de pensée déjà stéréotypées (mise en clivage *, par l’habitude, de tout le désagréable). Autant que j’aie vu, l’ « hystérie d’accou­tumance ** » réagit généralement mal à l’analyse.

Cela vous intéressera peut-être de savoir que le Dr Frank (5), l’ancien directeur de l’asile d’aliénés de Münsterlingen, emploie également ici votre analyse avec grand succès et s’est ainsi créé une grande pratique dans un temps très court. Il y a encore un excellent connaisseur et pratiquant de votre méthode, c’est le Dr Bezzola (6), médecin-chef du sanatorium Schloss Hard, canton de Thurgovie. Tous deux s’accordent à juger que votre méthode est un événement qui ouvre des voies nou­velles à la pratique neurologique. Ils ont tous deux dernière­ment parlé dans ce sens à Tübingen. Cela leur fait néanmoins plaisir à tous deux (humainement) de se permettre de s’écarter de vous sur quelques points. Vous voyez que votre conception fait de rapides progrès en Suisse. En Allemagne en revanche il semble que la génération actuelle doive tout d’abord périr. On étouffe dans les préjugés.

Avec l’expression de mon respect, votre très dévoué

Jung.


1. « Die Hysterielehre Freuds; eine Erwiderung auf die Aschaffen- burgsche Kritik » [La théorie freudienne de l’hystérie; une réplique à la critique d’Aschaffenburg], Münchener medizinische Wochenschrift, LIII, n° 47, 20 novembre 1906, G.W., 4.

2. Congrès de l’association des psychiatres de l’Allemagne du sud-ouest, 3-4 novembre 1906; voir le compte rendu dans : Zentralblatt für Nervenheil­kunde und Psychiatrie, vol. XXX, N.S. XVIII, Ier mars 1907, p. 185, avec une citation de Jung.

3. Alfred Erich Hoche (1865-1943), professeur de psychiatrie à Fribourg-en-Brisgau; adversaire décidé de la psychanalyse.

4. Robert Eugen Gaupp (1870-1953), professeur de neurologie et de psychiatrie à Tubingue. Éditeur responsable du Zentralblatt für Nerven­heilkunde und Psychiatrie.

5. Ludwig Frank ( 1863-1935), neurologue à Zurich, partisan de Forel. Cf. 17 J, n. 4.

6. Dumeng Bezzola (1868-1936), psychiatre originaire des Grisons, l’un des chefs du mouvement anti-alcoolique.

* En allemand : Abspaltung. (N.d.T.)

** En allemand : « Gewöhnungshysterie ». (N.d.T.)

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