24-05-1907 Jung à Freud

26 J

Burghölzli-Zurich, 24. V. 07.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Votre Gradiva est magnifique! Je l’ai lue dernièrement d’un trait. La clarté de vos exposés est fascinante, et il faut, je pense, être frappé de septuple cécité par les dieux pour ne pas enfin voir. Mais les véritables psychiatres et psychologues parvien­nent à tout! Je ne m’étonnerais pas si du côté académique on ramenait à cette occasion tous les lieux communs imbéciles qu’on a déjà élevés contre vous. Il me faut souvent essayer de me replacer à l’époque avant la réformation de ma pensée psychologique pour éprouver les raisons que l’on élève contre vous. Il y a très longtemps que je ne les comprends plus. Ma pensée d’alors m’apparaît non seulement incorrecte et incom­plète du point de vue de l’entendement, mais en vérité aussi de piètre valeur morale; elle m’apparaît maintenant comme une grande malhonnêteté envers moi-même. Vous avez donc sans doute parfaitement raison de chercher dans les affects la résistance des adversaires, surtout dans les affects sexuels. Je suis extrêmement impatient de voir ce que le complexe sexuel du public dira de votre Gradiva, pourtant bien inoffensive à cet égard. Ce qui me fâcherait le plus, ce serait qu’on la traite simplement avec bienveillance. Qu’en dit Jensen (1) lui-même?

Puis-je vous prier de me raconter à l’occasion quel jugement on vous réserve du côté littéraire? Une question que vous lais­sez ouverte, et dont la critique se saisira peut-être, est de savoir pourquoi le complexe est refoulé chez Hanold. Pourquoi ne se laisse-t-il pas mener sur la bonne voie par le chant du canari et par d’autres perceptions?

Le rôle de l’oiseau aussi est amusant. C’est en tout cas pour des raisons d’intelligibilité que vous n’êtes pas allé plus loin dans la direction de ce symbole. Connaissez-vous les travaux de Steintlhal (2) sur la mythologie de l’oiseau?

Mes deux pauses silencieuses des derniers temps s’expliquent par le fait que je suis surchargé de travail. Le Pr Bleuler est indisposé et se trouve aux bains pour trois semaines. Pendant ce temps j’ai sur moi la direction de l’établissement et bien d’autres choses. J’ai encore composé dernièrement un petit travail (3), une « voie annexe », comme vous diriez. J’ai dû prouver avec exactitude quelque chose au sujet des troubles de la reproduction, qui va de soi pour vous, pour moi d’ailleurs aussi; mais ce qu’on ne peut pas écrire en grosses lettres sur le dos de ces pachydermes, ils ne le comprennent pas. Je vous enverrai tout de même la chose plus tard et ne vous la sous­trairai pas par oubli, comme mon dernier travail anglais sur les examens galvanométriques (4). Mon inconscient s’est senti désa­gréablement touché, à Vienne, de ce que vous n’aviez pas accordé à nos examens électriques l’intérêt qui leur revenait. La vengeance de cela devait venir un jour. Tardive constatation!

Je me suis occupé ces derniers temps de discuter Bezzola, également de manière peu satisfaisante. J’ai examiné son affaire et je l’ai moi-même essayée à plusieurs reprises. C’est la méthode originelle de Breuer-Freud, renforcée dans le sens de l’hypnose. Il met aux gens un masque et les fait surtout lui rapporter les images visuelles. Il en sort beaucoup d’élé­ments traumatiques, qu’il fait répéter jusqu’à ce qu’ils soient épuisés. De bons résultats, autant que j’aie pu contrôler.

Beaucoup de personnes soumises à l’essai se mettent en état d’auto-hypnose et vivent des traumatismes somnambuliques. Il me semble que l’on y a aussi confabulé, du moins c’est ce que fait mon enfant de six ans que je traite actuellement; elle raconte des histoires purement confabulées et évite les éléments traumatiques avec un soin extrême. Chez des personnes incultes je n’ai eu que des échecs jusqu’à présent avec cette méthode. Frank concentre par suggestion l’attention dans l’hypnose sur l’élément traumatique (pour autant qu’il y en ait un!) et le fait vivre de façon répétée, jusqu’à épuisement. L’effet des deux méthodes n’est pas tout à fait compréhensible pour moi. Je soupçonne que tous deux passent plus ou moins à côté de la transposition qui l’accompagne. Dans l’un de mes cas, que j’ai traité ainsi, la chose était claire pour moi; la femme louait principalement la bonté avec laquelle je m’intéressais à ses affaires. J’en ai tourmenté une autre pendant deux séances sans qu’elle ait la moindre image visuelle, et ce n’est que lorsque je l’ai directement interrogée sur les rêves et la sexualité qu’elle a commencé à devenir vivante. Ce qu’il y a de grave à cela, c’est que Bezzola s’oppose à vous dans l’aveuglement le plus profond, et qu’il a également déjà commencé à mentir à mon sujet. Vous avez mieux reconnu son caractère que moi — une âme petite et […]. La résistance et la division dans votre propre camp sont ce qu’il y a de pire.

De votre Gradiva Bleuler a dit qu’elle était merveilleuse — soit que ces connexions existent vraiment en elle, soit qu’on pourrait les mettre partout? Ce dernier aiguillon pique encore de temps en temps chez Bleuler, mais il est inoffensif. Il est en train d’écrire son travail sur la dem. praec., que l’on est en droit d’attendre avec impatience. Il veille à la continuation de la grande « bataille freudienne ».

Dans le dernier numéro de la Zeitschrift für die gesamte Strafrechtswissenschaft [Revue générale de droit pénal], Heilbronner 5 d’Utrecht a soumis le diagnostic des états de fait 6 à une critique détaillée. Je vous l’envoie en même temps que la critique d’Isserlin. Recevez, très honoré Monsieur le Pro­fesseur, les meilleures salutations de votre toujours dévoué

Jung.


1. Wilhelm Jensen (1837-1911), dramaturge et romancier allemand, originaire du Holstein, qui fut extrêmement lu à son époque. Voir la postface de Freud à son étude sur la Gradiva.

2. Heymann Steinthal (1823-1899), philologue et philosophe allemand, dont Jung cite souvent les travaux dans Métamorphoses et symboles de la libido. Steinthal était l’éditeur de la Zeitschrift für Völkerpsychologie und Sprachwissenschaft [Revue de psychologie des peuples et de linguis­tique], Berlin. Voir son essai Die ursprüngliche Form der Sage von Pro­metheus. [La forme originelle de la légende de Prométhée], ibid., vol. II, 1862, p. 5 et 20 sq., où il traite de la symbolique de l’oiseau. Voir aussi 27 F n. 7.

3. « Über die Reproduktionsstörungen beim Assoziationsexperiment » [Sur les troubles de la reproduction dans l’expérience d’association], Journal für Psychologie und Neurologie, vol. IX, 1907, G.W., 2.

4- Cf. 19 J, n. 2.

5. Karl Heilbronner, « Die Grundlagen der psychologischen Tatbes- tandsdiagnostik » [Les fondements du diagnostic psychologique pour l’établissement des faits], vol. XXVII, 1907. Heilbronner (1869-1914), psychiatre allemand, dirigea la clinique universitaire d’Utrecht.

6. « Die psychologische Diagnose des Tatbestandes » [Le diagnostic psychologique pour l’établissement des faits en matière judiciaire], Juristisch-psychiatrische Grenzfragen, vol. IV, 1906, G.W., 2.

Laisser un commentaire