02-04-1914 Abraham à Freud

* Berlin W, Rankestrasse 24

2.4.14.

Cher Professeur,

A propos de vos deux manuscrits. Je vous ai déjà parlé de 1′ « Histoire ». Je l’ai lue plusieurs fois et je me rends de mieux en mieux compte quelle arme importante elle constitue. Après avoir beaucoup réfléchi, je pense aussi que tout ce qui concerne les personnes devrait rester tel quel. J’aimerais seulement qu’une formule, une seule, soit évitée : vous dites d’Adler qu’il se serait plaint de vos persécutions. Je crains que ce mot ne soit désastreux. A. se défendra d’être taxé de paranoïaque. Une expression qui rende un son moins pathologique — quelque chose comme « attaques » — serait certainement préférable.

Je ne comprends pas très bien pourquoi vous n’êtes pas satis­fait du Narcissisme. Je trouve l’ensemble du travail brillant, et parfaitement convaincant en tout point. Je ne vais pas entrer dans le détail de la démarche, mais seulement en détacher un point, à savoir, l’analyse tout particulièrement réussie du délire d’observation, de sa relation à la conscience morale, etc. Sur le plan de la pratique, les développements sur l’idéal du moi sont d’une valeur toute particulière. Depuis longtemps déjà, je pensais à ces analyses, et à chaque phrase que je lisais, j’étais en mesure de deviner la suite. Notamment, la distinc­tion de l’idéal du moi et de la sublimation proprement dite est quelque chose que j’ai toujours expliqué à mes patients, sans lui donner une formulation aussi précise. Pourrais-je, ici encore, faire une proposition? Je crois que c’est ce point qui permettrait de mettre le plus nettement en relief l’opposition entre la thérapie jungienne et la psychanalyse. La « tâche vitale» [Lebensaufgabe] et toutes les notions semblables (y compris la tendance prospective de l’inconscient) ne sont rien d’autre qu’un appel à l’idéal du moi et donc une voie qui passe à côté des possibilités réelles de sublimation (avec l’intention incons­ciente de les éviter). Peut-être serait-il utile de rédiger un passage sur ce point?

J’attends maintenant le Moïse [1] avec beaucoup d’impatience. Mais je ne comprends pas très bien le xxx [2]. Ne croyez-vous pas que l’on reconnaîtra quand même la griffe du lion?

Notre groupe se réunira en mai avec comme thème de dis­cussion : l’attitude face à l’Œdipe dans l’enfance. J’espère que les interventions, pour une part tout au moins, vaudront d’être publiées.

J’ai reçu, il y a quelques jours, la gravure à l’eau-forte de Pollak (3). Je trouve que îa tournure d’ensemble est ce qu’il y a de mieux réussi, alors que pour ce qui est de l’expression, il faut commencer par se familiariser un peu; mais ensuite, on l’apprécie. L’ensemble de la composition, en particulier la distribution du noir et du blanc, est très réussi.

Récemment, j’ai obtenu d’un bouquiniste, par hasard, votre ouvrage sur la coca (1885), et je l’ai lu hier.

J’espère, cher Professeur, que votre santé, entre-temps, s’est à nouveau améliorée. Votre petit-fils aura, lui aussi, fait de grands progrès, comme je l’espère et n’aura pas méconnu plus longtemps la valeur de plaisir de la tétée. Au reste, nous avons eu le même problème avec nos deux enfants!

Le voyage en Italie, que nous avions projeté, ne peut malheu­reusement pas avoir lieu.

Avec mes salutations cordiales, ainsi que celles de ma femme, à vous et aux vôtres.

Votre Karl Abraham.


(1) S. Freud : « Le Moïse de Michel-Ange », 1914, trad. fr. in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard.

(2) Allusion à l’intention de Freud de publier son essai anonymement. Le nom de l’auteur ne fut révélé qu’en 1924.

(3) Max Pollack, graveur viennois.

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