La jouissance au fil de l’enseignement de Lacan, extrait, pp 13-29.

Pour introduire à la jouissance

Marcel Ritter

DES DIFFICULTES D’ABORD DE LA NOTION DE JOUISSANCE

La notion de jouissance constitue sans aucun doute une des questions les plus difficiles du champ psychanalytique. Sur le plan de la théorie son approche est loin d’être aisée, en raison de son extrême éparpillement autant dans le temps que dans l’espace. Toute tentative d’approche se heurte non seulement à sa dispersion dans pratiquement tout l’enseignement de Lacan, mais aussi à sa fragmentation à l’intérieur même du champ qu’elle constitue.

Son élaboration est essentiellement repérable dans une période de l’enseignement de Lacan allant de 1957 à 1976. Au cours de cette période s’étendant sur presque vingt ans on peut toutefois isoler un certain nombre de moments forts, des moments de précipitation, de reprise aussi, et en tout cas de clarification de la notion. Ainsi le séminaire sur L’Ethique de la psychanalyse (1959-1960) et le texte des Ecrits intitulé « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien » (1960) qui lui est contemporain. Ensuite le séminaire Encore (1972-1973). Enfin « La troisième » (1974[1]), l’intervention de Lacan au congrès de l’Ecole freudienne de Paris à Rome, et le séminaire R.S.I. (1974-1975) qui lui a fait suite.

Aux apports de Lacan durant toute cette période il faut ajouter, en amont le texte sur « Le stade du miroir » (1949[2]) où le terme même de jouissance ne figure pas, bien que celui d’assomption jubilatoire de l’image spéculaire l’évoque déjà. Il s’agit d’un moment de fascination marquant et masquant à la fois l’aliénation fondamentale du sujet dans une image constituée « comme une autre », et ipso facto de sa jouissance en tant qu’elle apparaît comme « la jouissance de l’autre » -comme Lacan l’indiquera un plus tard à propos de la reconstruction de l’image spéculaire dans le cadre de la relation analytique[3]. Et en aval, « Le Séminaire de Caracas[4] » en août 1980 où il y est fait allusion en une seule et unique phrase, qui rappelle le point où Lacan est parvenu quelques années auparavant quant à cette notion.

L’autre source de difficultés est liée à la distinction opérée par Lacan entre plusieurs variétés de jouissance. La notion de jouissance recouvre en effet un vaste champ, lui-même constitué de plusieurs espèces de jouissance, qui ne sont pas sans présenter des traits communs mais dont les points d’articulation ne sont pas évidents au premier abord.

Une question mérite d’être soulevée à propos de cette difficulté d’accès à la notion de jouissance. Cette difficulté n’est-elle pas le reflet dans le champ théorique du caractère inaccessible de la jouissance dans son essence même, lié à son statut de réel comme impossible dans le champ du sujet –impossible que recouvre le terme « interdiction » dans le registre du symbolique. Citons à ce propos une des premières formules canoniques de Lacan concernant la jouissance : « La jouissance est interdite à qui parle comme tel », dans le sens où elle ne peut être dite qu’entre les lignes pour quiconque est sujet de la Loi[5]. Ce trait de réel comme impossible inhérent à la jouissance dans l’économie subjective ne serait donc pas sans effet au moment de son approche théorique.

LA JOUISSANCE COMME NOTION ET COMME CHAMP

Nous venons d’introduire la jouissance d’abord comme notion, puis comme champ. Ces deux termes sont une référence au discours de Lacan.

Lacan désigne la jouissance au départ comme une « notion », et ce dans son séminaire sur Les formations de l’inconscient au cours de la séance du 5 mars 1958[6]. Il la distingue du même coup de la notion de désir, dans le cadre de la constitution du désir dans le rapport au signifiant. Dans le texte établi par Jacques-Alain Miller pour le séminaire publié aux éditions Le Seuil, cette séance porte d’ailleurs le titre « Le désir et la jouissance ». A partir de ce moment inaugural, moment de sa nomination, la jouissance est une notion à opposer à celle de désir, tout en y étant impliquée – ce qui indique son rapport au signifiant, donc au langage via cette référence au désir. Dire qu’elle est impliquée dans la notion de désir signifie qu’elle en est autant l’arrière-plan que l’horizon, soit l’envers du décor de la scène où se joue la partie du désir, sa référence permanente, tout en en étant radicalement séparée.

Si Lacan parle au départ de notion à propos de la jouissance, il dira aussi par la suite qu’il s’agit d’ « un signifiant introduit dans le réel[7] » [de l’expérience psychanalytique] ou encore d’ « un terme nouveau[8] ».

Quant à l’expression « champ de la jouissance », Lacan l’utilise en particulier dans son séminaire L’envers de la psychanalyse : « […] s’il y a quelque chose qui reste à faire, dans l’analyse, c’est l’institution de cet autre champ énergétique qui nécessiterait d’autres structures que celle de la physique, et qui est le champ de la jouissance ». Puis : « Pour ce qui est du champ de la jouissance –hélas, qu’on appellera jamais, car je n’aurai sûrement pas le temps même d’en ébaucher les bases, le champ lacanien, mais je l’ai souhaité- il y a des remarques à faire[9]. » Dans le texte établi par Jacques-Alain Miller pour le séminaire publié aux éditions Le Seuil, cette séance porte justement le titre « Le champ lacanien ».

Il nous revient donc de soutenir que non seulement Lacan a déjà ébauché les bases de ce champ, mais qu’il l’a aussi ordonné voire unifié selon les données de la structure, laquelle dans le champ de la psychanalyse ne saurait être que la structure du langage, soit l’inconscient structuré comme un langage. Sans oublier le fait qu’il nous a de plus fourni les moyens pour articuler ce champ de la jouissance avec quelques notions clés de notre pratique. L’expression « champ lacanien » nous renvoie évidemment à celle de « champ freudien ». S’agit-il de la même chose ? Certainement, puisque les deux concernent le même objet, l’inconscient, fruit d’une même expérience, la psychanalyse définie comme pratique. Il n’empêche que la nomination de ces deux champs correspond à deux points de vue, à deux pôles différents, mieux à deux pôles opposés de cette expérience.

Si conformément au souhait de Lacan nous qualifions de champ lacanien le champ de la jouissance, ce qui revient à faire de la jouissance l’objet de la psychanalyse dans le sens lacanien, comment qualifier alors le champ freudien ? En partant des fondements de l’inconscient tels que Freud les a énoncés dès le départ à propos du rêve, nous pouvons qualifier sans trop de difficultés le champ freudien comme le champ du désir inconscient –encore que la formule freudienne « le rêve est un accomplissement de désir » évoque la notion de satisfaction, donc implicitement celle de jouissance.

Mais il ne s’agit nullement d’opposer Freud et Lacan à travers cette bipolarité désir-jouissance. Disons pour simplifier que le champ freudien se situe plutôt du côté du désir, l’inconscient désire ou l’inconscient est désir, et le champ lacanien plutôt du côté de la jouissance, l’inconscient se jouit ou l’inconscient est jouissance. Il ne faut cependant pas oublier que si la deuxième partie de l’enseignement de Lacan privilégie effectivement la notion de jouissance, toute la première partie porte l’accent sur la notion de désir. Par ailleurs, si le séminaire sur L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), suivant de peu l’introduction en 1958 de la notion de jouissance en opposition à celle de désir , fait la part belle à cette notion de jouissance, il ne se termine pas moins sur la formule « ne pas céder sur son désir ». Cette formule résumant l’éthique de la psychanalyse est à entendre dès lors comme ne pas abandonner le pôle du désir car il constitue une défense contre le pôle de la jouissance.

QUELQUES ENONCES FONDAMENTAUX

La jouissance définie et unifiée comme champ recouvre différentes variétés de jouissances isolées par Lacan, et désignées par des noms spécifiques. Toutes ces variétés sont supportées par un certain nombre d’énoncés fondamentaux ayant valeur d’axiomes. Ces énoncés fondamentaux visent le rapport de la jouissance avec d’autres notions clés de la théorie psychanalytique.

Le rapport de la jouissance avec le corps

Parmi tous les énoncés de Lacan concernant la jouissance, celui de son rapport au corps est le plus important et le plus constant. Il constitue l’axiome central autour duquel tourne toute l’élaboration de la notion de jouissance.

Les énoncés dans ce sens se multiplient à partir de 1966, tels « il n’appartient qu’à un corps de jouir[10] » ou « un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même[11] ». Il s’agit de la jouissance dans le sens où le corps s’éprouve, jouit de lui-même, ce qui conduira à la formule « un corps cela se jouit[12] ». La jouissance s’avère être de l’ordre de l’augmentation de tension, du forçage, de la dépense, voire de l’exploit, pour confiner au moment de l’apparition de la douleur[13].

Par ailleurs, le corps est à entendre non pas comme le corps naturel, l’organisme biologique, mais comme le corps marqué par le langage, le signifiant, le trait unaire, d’où la notion de corps parlant[14]. Ainsi Lacan peut-il énoncer qu’ « un corps se jouit de le corporiser de façon signifiante[15] ». Une des définitions générales qu’il donnera de la jouissance est que « la jouissance est le rapport de l’être parlant au corps[16] ». La jouissance est dès lors située à la jonction du corps et du langage ou de lalangue ou encore de la parole.

Il convient donc de prendre en compte les effets du langage ou du signifiant sur le corps. Ces effets dont de deux ordres. Le corps devient l’équivalent du lieu de l’Autre : « Le lieu de l’Autre est le corps car c’est là que s’inscrit la marque en tant que signifiant[17] » ; et il y a de ce fait production au niveau du corps de l’objet a comme perte, soit la rencontre avec le pulsionnel. Ce double mouvement est à articuler avec la constitution du sujet comme barré par le signifiant et la chute de l’objet a comme reste, tel que Lacan l’a élaboré en particulier dans le séminaire sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Il en résulte que le sujet se fonde dans la marque inscrite au niveau du corps, alors que l’objet a devient le support de la jouissance. Il y a dès lors séparation entre le corps, comme lieu de l’Autre ou marqué par le signifiant, et la jouissance spécifiquement supportée par l’objet a comme part réservée du corps où elle se polarise[18].Nous assistons donc à une sorte de glissement, de déplacement de la jouissance du corps proprement dit vers une de ses parties, de plus séparée du corps. A partir de là Lacan pourra énoncer un peu plus tard que toute jouissance est organisée autour de l’objet a à la place désignée du plus-de-jouir, de cet objet a qui en constitue le noyau élaborable, et qui est « au regard d’aucune jouissance sa condition[19] »

Le rapport de la jouissance avec la satisfaction de la pulsion

Le rapport de la jouissance avec l’objet a conduit à un deuxième ordre d’énoncés qui concerne l’articulation de la jouissance avec la satisfaction de la pulsion.

Dans son séminaire sur L’éthique de la psychanalyse Lacan avance que la jouissance est « la satisfaction d’une pulsion », et non purement et simplement la satisfaction d’un besoin[20]. Il s’agit en l’occurrence de la pulsion de mort caractérisée par la répétition. Mais l’énoncé de Lacan vaut pour toute pulsion, non seulement parce que toute pulsion se réfère selon Freud à la pulsion de mort par son caractère répétitif, mais aussi parce que toute pulsion est liée pour Lacan à la répétition dans la demande de l’objet a. En fait la pulsion, dans le sens de la pulsion partielle cette fois-ci, fait le tour de cet objet a sans jamais l’atteindre. L’objet a est l’objet qui « viendrait » satisfaire la jouissance[21] -si celle-ci était possible. Or la satisfaction de la pulsion est une insatisfaction. Donc si la jouissance est la satisfaction d’une pulsion, et que cette satisfaction est une insatisfaction, la jouissance est forcément inaccessible, d’où la notion de perte ou de déperdition, soit l’effet d’entropie qui la caractérise. Certains énoncés en témoignent, tels « Il y a un statut de la jouissance qui est l’insatisfaction[22] » ou « […] c’est seulement dans cet effet d’entropie, dans cette déperdition, que la jouissance prend statut, qu’elle s’indique[23] ».

Le même constat vaut pour ce que Lacan désigne du « plus-de-jouir » : il « est ce qui répond, non pas à la jouissance, mais la perte de la jouissance[24] ». On peut en conclure que le plus-de-jouir n’est que la positivation d’un manque de jouir ou un plus-de-jouir à récupérer[25], et que la jouissance n’est somme toute que supposée du fait de la répétition. D’où un troisième ordre d’énoncés, concernant le rapport de la jouissance avec la répétition.

Le rapport de la jouissance avec la répétition

C’est à partir de l’introduction par Freud de la pulsion de mort dans « Au-delà du principe de plaisir » que Lacan soutien le rapport de la jouissance avec la répétition ou avec l’Un dans le sens du trait unaire. La jouissance du corps s’articule à l’origine avec l’inscription au niveau de ce corps d’une marque dont Lacan dira qu’elle est « marque pour la mort[26] ». La répétition opère à ce niveau précis où corps et signifiant se rencontrent. La répétition signifiante conduit à la question du savoir et de son rapport à la jouissance.

Le rapport de la jouissance avec le savoir

Le rapport de la jouissance avec le savoir donne lieu à un quatrième ordre d’énoncés. Il ne s’agit pas du savoir « naturel » ou de la connaissance mais du savoir lié à la connexion des signifiants, c’est-à-dire le savoir inconscient.

Cette question est abordée en particulier dans le séminaire sur L’envers de la psychanalyse, où la jouissance est articulée avec la notion de discours. L’énoncé principal en est : « Il y a un rapport primitif du savoir à la jouissance », donc un rapport primitif du signifiant à la jouissance[27] ». Il éclaire la formule, tirée de l’élaboration du rapport et de la jouissance et du savoir au cours du séminaire précédent D’un Autre à l’autre ; « le savoir est la jouissance de l’Autre. » Il s’agit de l’Autre comme lieu du signifiant ou « de l’Autre pour autant –car il n’est nul Autre- que le fait surgir comme champ l’intervention du signifiant[28] ». Dans la répétition le savoir, dans le sens du savoir inconscient, peut dès lors être défini comme le moyen de la jouissance[29].

Il nous reste encore deux ordres d’énoncés qui concernent le rapport de la jouissance au désir d’une part, au plaisir de l’autre, soit à ce qui contribue à limiter la jouissance.

Le rapport de la jouissance avec le désir

L’opposition entre désir et jouissance marque l’introduction de la notion de jouissance en 1958. Cette opposition donne lieu à une certain nombre d’énoncés radicaux que l’on peut schématiser dans la formule : ou bien la jouissance, ou bien le désir. Ainsi, « […] Le désir est une défense, défense d’outre-passer une limite dans la jouissance[30] ou encore « […] pour nous la jouissance [n’est pas] promise au désir. Le désir ne fait qu’aller à sa rencontre[31]… » Autrement dit, le désir fait exister la jouissance comme inaccessible et perdue.

En fait il y a ambiguïté, duplicité du désir par rapport à la jouissance. Le désir est mouvement vers la jouissance, et en même temps défense envers la jouissance[32]. Lacan nva encore plus loin en évoquant la position masochiste au fondement du sujet du désir : comme le pervers il jouit de son désir[33] -où apparaît une stricte équivalence entre la jouissance et le désir, désirer c’est jouir dans le tourment.

Le rapport de la jouissance avec le plaisir

Enfin, la jouissance se définit par opposition au plaisir comme étant son au-delà. Si le plaisir, le principe de plaisir décrit par Freud, vise la diminution de la tension, la réduction de la tension à un niveau le plus bas, la jouissance correspond à l’excitation maximale de la tension jusqu’à la limite de l’insupportable. Le principe de plaisir est ainsi un principe de régulation de la jouissance, dont le but est d’éviter un quantum d’excitation trop élevé, donc nocif.

Le plaisir est limitation et éloignement de la jouissance[34], ce qui permet de dire que le sujet recule devant la jouissance[35]. Le plaisir se définit tout autant par rapport à la jouissance que l’inverse : il est ce qui nous arrête à un point d’éloignement, de distance très respectueuse de la jouissance[36].

UN PREMIER TOUR DANS LES VARIETES DE LA JOUISSANCE

Lacan a nommé au cours de son enseignement sept types de jouissance. Peut-être serait-il plus juste de dire sept aspects de la jouissance, car il n’a jamais cessé de parler de « la jouissance ». Ils constituent ce qui est défini comme étant le champ de la jouissance.

La jouissance de la Chose

Le premier type est la jouissance de la Chose. La jouissance définie comme rapport à la Chose est développée dans le séminaire sur L’éthique de la psychanalyse, et reprise en partie l’année suivante dans le séminaire sur L’identification. Avec elle apparaît une première version repérable de la jouissance de l’Autre, avec de dans le sens du génitif objectif, sans que pour autant celle-ci soit nommée dans ce cadre précis. La jouissance de l’Autre, d’emblée connotée de l’impossible, peut être évoquée sous quatre aspects. D’abord la jouissance de la Chose en tant que la Chose est désignée comme l’Autre absolu du sujet[37] ou l’Autre en tant que das Ding[38]. S’y ajoute le fait que la Chose est un réel extime au sujet, une extériorité intime, soit ce qui lui est le plus extérieur et en même temps le plus proche[39]. Ensuite, la jouissance de la Chose en tant que le lieu de la Chose est occupé par la mère comme interdite[40], soit l’Autre incarné. Enfin, la jouissance de la Chose en tant que l’Autre, comme lieu du signifiant cette fois-ci, est reconnu comme le lieu de la Chose effacée, élidée par le signifiant ou la Chose réduite à son lieu –d’où l’accent mis sur l’antinomie entre l’Autre et la jouissance comme suspendue ou impossible du fait même de la dimension de l’Autre[41].

Par ailleurs, Lacan définit également de lieu de la Chose comme le lieu du mal, de l’agressivité envers le prochain[42], de la destruction, donc de la pulsion de mort. La jouissance de la Chose se transmute dès lors en jouissance dite mortelle.

La jouissance de l’être

Dans le même mouvement apparaît la jouissance de l’être, le deuxième type. En effet, Lacan désigne le champ de la Chose comme « le lieu où est mis en cause tout ce qui est lieu de l’être[43] ». Cette jouissance de l’être est plus particulièrement repérable dans « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien[44] », où elle n’est pas nommée comme telle mais aisément déductible du texte. Elle est nommée par la suite, en particulier dans le séminaire sur L’angoisse[45] et dans le séminaire Encore[46]. Elle est est articulée avec le langage, donc avec l’Autre comme lieu du signifiant, et avec le phallus. Elle se réfère également au cogito cartésien, donc à la pensée, mais en tenant compte de la subversion de la notion de l’être introduite par Lacan : l’être est l’être de la signifiance[47], il n’est qu’un fait de dit[48]. La définition proposée par Pierre-Christophe Cathelineau[49] de cette notion de l’être de la signifiance nous est ici précieuse : la matérialité des signifiants dans leur relation mutuelle, en tant que leur matérialité physique a la consistance d’un être. La formule qui résumera le mieux cette jouissance de l’être est « je pense donc se jouit[50] ».

La jouissance de l’Autre

La jouissance de l’Autre est une notion qui traverse et sous-tend toute l’élaboration de Lacan. Cette dénomination apparaît pour la première fois dans «Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien[51] », avec de dans le sens du génitif subjectif, c’est-à-dire que c’est l’Autre qui jouirait. Lacan l’évoque d’une par à propos du pervers, et de l’autre de ce contre quoi le névrosé se défend. Elle est mentionnée un peu plus haut dans le même texte[52] sous la forme d’une jouissance dont le manque fait l’Autre inconsistant ou barré, et dont la place est notée sur le graphe par le signe S(A/), qui marque aussi la place du phallus. Elle est donc ici en rapport avec l’Autre comme lieu du signifiant et d’emblée caractérisée par son impossibilité, son inter-diction. Dans ce cas il s’agit du de dans le sens du génitif objectif, où le sujet jouirait de ou dans l’Autre.

En fait, le sens de cette jouissance de l’Autre évolue au cours de l’enseignement de Lacan avec les différentes désignations du terme Autre dans son rapport à la jouissance : d’abord la Chose ; puis l’Autre comme lieu du signifiant ;ensuite le corps propre comme lieu de l’Autre, par le biais de l’inscription de la marque ; au corps propre fait suite le corps de l’Autre ou l’Autre sexué, soit le partenaire sexuel, où la jouissance de l’Autre acquiert son caractère d’être hors langage ; enfin la dénomination jouissance de l’Autre désigne la jouissance supplémentaire de la femme et la jouissance des mystiques, où le corps propre fait retour, et il faut l’entendre comme la jouissance Autre. Dans le séminaire Encore Lacan parle de « l’autre jouissance » et d’ « une autre que la jouissance phallique » mais aussi de « jouissance radicalement Autre », à propos de la jouissance féminine[53]. Nous avons opté pour « jouissance Autre » dans le souci de bien marquer son articulation avec la jouissance de l’Autre et sa référence au corps.

La jouissance de l’image du corps

Avancée dès le texte sur « Le stade du miroir », la jouissance de l’image du corps est évoquée au cours du séminaire Le sinthome[54] comme la jouissance de l’image spéculaire ou du double. Elle est déjà mentionnée dans « La troisième[55] » : le corps s’introduit à l’économie de la jouissance par l’image du corps. Erik Porge[56] la situe du côté de la jouissance de l’Autre, de même que la jalousie, dans le sens d’une jouissance qu’on jalouse chez l’Autre, « la jalouissance[57] ».

La jouissance phallique

La jouissance phallique se rapporte à la fonction phallique ou à la castration. La fonction phallique est mise en jeu dans le langage sous la forme de la signification phallique. La jouissance phallique n’a a priori rien à voir avec l’organe du même nom. Lacan la désigne aussi comme jouissance sémiotique[58] en raison de son lien au langage, à ce qui fait sens. Elle est, à ce titre, dite hors corps.

La jouissance sexuelle

La dénomination « jouissance sexuelle » correspond au « pivot de toute jouissance[59] ». Elle désigne la jouissance de l’être en tant que sexué. Son arrière-plan est l’inexistence du rapport sexuel. Elle concerne l’être dans son rapport au phallus. Elle est de ce fait, et de structure, en impasse[60]. Elle n’a par ailleurs aucun rapport avec l’orgasme[61].

La jouissance de la vie

Lacan utilise le terme de jouissance de la vie à propos de la jouissance du corps[62], et ce en référence à Aristote pour qui il n’y a que l’individu qui compte vraiment. Lacan en déduit qu’Aristote y suppose la jouissance, d’où sa conclusion : la vie implique la jouissance[63]. Dans le séminaire R.S.I. il évoque la jouissance de l’Autre en tant que jouissance du corps comme jouissance de la vie, par opposition à la jouissance phallique comme jouissance de la mort[64] du fait de son lien à la répétition signifiante. Auparavant il avait déjà parlé des « jouissances de la vie » en les opposant aux « jouissance éternelles[65] », et de « la jouissance de la vie » en tant que la mort y met un point terme[66].

Toutes ces jouissances ont en commun d’être organisées autour du plus-de-jouir, soit le point central du nœud borroméen qui porte l’inscription a sur le schéma figurant dans « La troisième[67] ».

Il convient de noter dès maintenant que tout cet éventail de jouissance finira par se refermer à partir du séminaire Encore et de « La Troisième » sur deux types de jouissance : la jouissance phallique et la jouissance de l’Autre, la première dans une fonction de suppléance par rapport à la deuxième.

Cet éventail recouvre en fait le débat entre la jouissance et le signifiant, dont Jacques-Alain Miller retrace toutes les péripéties dans « Les six paradigmes de la jouissance[68] », et qui marque tout le cheminement de Lacan par rapport à cette notion de jouissance mais aussi toutes les questions qui restent en suspens.

La notion de jouissance se situe ainsi au centre de trois débats : entre désir et jouissance, entre signifiant et jouissance, entre corps et jouissance dans leur rapport au signifiant.


[1] J. Lacan, « La troisième », dans Lettres de l’Ecole freudienne, n°16, 1975, p. 177-203.

[2] J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 93-100.

[3] J .Lacan, 1953, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », dans Ecrits, op.cit., 1966, p.249-250.

[4] J. Lacan, 1980, « Le Séminaire de Caracas », dans L’Âne, 1, 1981, p. 30-31.

[5] J. Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », dans Ecrits, op. cit., 1966, p. 821.

[6] J. Lacan, 1957-1958, Les formations de l’inconscient, Le Séminaire, Livre V, Paris, Le Seuil, 1998, p. 251-252.

[7] J. Lacan, 1966-1967, La logique du fantasme, séminaire inédit, 30 mai 1967.

[8] Ibid., 14 juin 1967.

[9] J. Lacan, 1969-1970, L’envers de la psychanalyse, Le Séminaire, Livre XVII, Paris, Le Seuil, 1991, p. 93.

[10] J. Lacan, 196591966, L’objet de la psychanalyse, séminaire inédit, 27 avril 1966.

[11] J. Lacan, 1966, « Psychanalyse et médecine », dans Lettres de l’Ecole freudienne, n°1, 1967, p. 42.

[12] J. Lacan, 1972-1973, Encore, Le Séminaire, livre XX, Paris, Le Seuil, 1975, p. 26.

[13] J. Lacan, « Psychanalyse et médecine », op. cit. 1967, p. 46.

[14] En particulier dans Encore op.cit., 1975, p.114 et 118.

[15] Ibid, p.26.

[16] J. Lacan, 1971-1972, Le savoir du psychanalyste, Entretiens de Sainte-Anne, inédit, 2 décembre 1971.

[17] J. Lacan, 1966-1967, La logique du fantasme, séminaire inédit, 30 mai 1967.

[18] Ibid., 30 mai 1967, 7 juin 1967, 21 juin 1967.

[19] J. Lacan, « La troisième »,op. cit., 1975, p. 189.

[20] J. Lacan, 1959-1960, L’éthique de la psychanalyse, Le Séminaire, Livre VII, Paris, Le Seuil, 1986, p. 244-248.

[21] J. Lacan, Encore, op. cit.., 1975, p. 114.

[22] J. Lacan, 1967-1968, L’acte psychanalytique, séminaire inédit, 6 décembre 1967.

[23] J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, op. ccit., 1991, p. 56.

[24] J ; Lacan, 1968-1969, D’un Autre à l’autre, Le Séminaire, Livre XVI, Paris, Le Seuil, 2006, p. 116.

[25] J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, op. cit., 1991, p. 56.

[26] Ibid., p. 206.

[27] Ibid. p. 18.

[28] Ibid, p.12 et 14.

[29] Ibid., p. 54.

[30] J. Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Ecrits, op. cit.,1966, p. 825.

[31] J. Lacan, 1962-1963, L’angoisse, Le Séminaire, Livre X, Paris, Le Seuil, 2004, p. 383.

[32]J .Lacan, 1965-1966, L’objet de la psychanalyse, séminaire inédit, 27 avril 1966.

[33] J. Lacan, Les formation de l’inconscient, op. cit., 1998, p.313.

[34] J. Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Ecrits, op. cit., 1966, p.821 ; L’éthique de la psychanalyse, op.cit., 1986, p. 218.

[35] J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., 1986, p. 228-230.

[36] J. Lacan, « Psychanalyse et médecine », op. cit., 1967, p. 46.

[37] J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse, op.cit., 1986, p.65.

[38] Ibid., p. 69

[39] Ibid., p. 167.

[40] Ibid., p.82.

[41] J. Lacan, 1961-1962, L’identification, séminaire inédit, 21 mars et 4 avril 1962.

[42] J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse, op. cit., 1986, p. 219.

[43] Ibid. ; p.243.

[44] J. Lacan, Ecrits, op. cit., 1966,p. 819-820.

[45] J. Lacan, L’angoisse, op. cit., 2004, p 210.

[46] J. Lacan, Encore, op.cit., 1975, p. 66.

[47] Ibid, p 67

[48] Ibid, p 107

[49] P.-C. Cathelineau, Lacan, lecteur d’Aristote, Paris, Editions de l’Association Freudienne Internationale, 2001, p. 161 et 169.

[50] J. Lacan, « La troisième », op. cit., 1966, p. 823-826.

[51] J. Lacan, op. cit., 1966, p. 823-826.

[52] Ibid., p. 819-820.

[53] J. Lacan, Encore, op. cit.,1975, p. 53-54,56,69,77.

[54] J. Lacan, 1975-1976, Le sinthome, Paris, Le Seuil,, 2005, p. 56.

[55] J ; Lacan, « La troisième », op cit., Le séminaire, Livre XVIII, 1975, p. 191.[erreur]

[56] E. Porge, 2000, Jacques Lacan, un psychanalyste, Toulouse, érès, coll. « Point Hors ligne », p. 243.

[57] J. Lacan, Encore, op. cit., 1975, p. 91.

[58] J. Lacan, 1973-1974, Les non-dupes errent, séminaire inédit, 11 juin 1974.

[59] J. Lacan, 1971-1972, …ou pire, séminaire inédit, 12 janvier 1972.

[60] J. Lacan, « Télévision », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 532 .

[61] J. Lacan, L’angoisse, op. cit., 2004, p. 303 ; L’objet de la psychanalyse, séminaire inédit, 27 avril 1966.

[62] J. Lacan, « La troisième »,op. cit. 1975, p.190.

[63] J. Lacan, 1973-1974, Les non-dupes errent, séminaire inédit, 11 juin 1974.

[64] J. Lacan, 1974-1975, R.S.I., séminaire inédit, 10 décembre 1974.

[65] J. Lacan, 1966-1967, La logique du fantasme, séminaire inédit, 30 mai 1967.

[66] J. Lacan, 1971, D’un discours qui ne serait pas du semblant. Le Séminaire, Livre XVIII, Paris, Le Seuil, 2006 (L’édition est datée d’octobre 2006 alors qu’elle n’a été disponible en librairie qu’en novembre 2007), p. 21.

[67] J. Lacan, « La troisième », op. cit., 1975, p. 190. Cf infra p. 461, figure 18.

[68] JAM_1999_Les six paradigmes de la jouissance_La cause freudienne_Revue de psychanalyse, 43, p.7-29.

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