Archives de catégorie : la Psychanalyse

11-04-1906 Freud à Jung

1 F

11. 4. 06.

IX, Berggasse 191.

Mon honoré collègue,

Mes chaleureux remerciements pour l’envoi de vos Études diagnostiques d’association2, dont par impatience j’avais déjà fait l’acquisition. C’est naturellement votre dernier travail, « Psychologie et expérience d’association », qui m’a fait le plus grand plaisir, puisque, vous appuyant sur l’expérience, vous avez affirmé que je n’avais rien dit que de vrai des domaines jusque-là inexplorés de notre discipline. Je compte assurément que vous serez encore souvent amené à me confirmer, et je me trouverai aussi volontiers corrigé.

Votre dévoué collègue,

Dr Freud.

  1. On a simplifié dans cette édition l’en-tête imprimé (sur du papier de 13,5 X 17 cm. (Pour l’en-tête complet, voir fac-similé pl. 2). Freud se sert d’un en-tête différent dès la lettre 52 F.
  2. Diagnostische Assoziationsstudien; Beiträge zur experimentellen Psychopathologie, vol. I, Leipzig, 1906. Le livre contient six travaux de Jung et d’autres médecins de l’asile cantonal et clinique universitaire de psychiatrie du Burghölzli à Zurich. Jung, qui dirigeait les expériences, en est aussi l’éditeur. Les travaux ont paru tout d’abord de 1904. à 1906 dans le Journal für Psychologie und Neurologie comme articles séparés, suivis de 1906 à 1909 de six autres essais qui parurent en 1909 réunis dans le second volume des Études diagnostiques. Les travaux de Jung, y compris « Psychoanalyse und Assoziationsexperiment », 1906, se trouvent dans les Gesammelte Werke, Rascher, Stuttgart et Zurich, 1966, vol. II. [Dorénavant abrégés, G. W. et chiffre arabe.] La première allusion publi­que à Jung fut faite par Freud en juin 1906 dans une conférence à un sémi­naire de jurisprudence de l’université de Vienne : « Tatbestandsdiagnostik und Psychoanalyse » [ « La psychanalyse et l’établissement des faits en matière judiciaire par une méthode diagnostique », dans Essais de psycha­nalyse appliquée, Gallimard, 1971, p. 45] Archiv für Kriminalanthropolo­gie und Kriminalistik, XXVI, 1906 : « [Ces essais] ne devinrent judicieux et fructueux que lorsque Bleuler à Zurich et ses élèves, en particulier Jung, commencèrent à s’occuper de telles « expériences d’association ». [Gesam­melte Werke, dorénavant abrégés G. W. et chiffre romain, VII, 4].

05-10-1906 Jung à Freud

2 J

Burghölzli-Zurich, 5. X. 1906 (1).

Très honoré Monsieur le Professeur!

Recevez mes remerciements les plus dévoués pour votre aimable envoi. Ce recueil de vos divers petits écrits (2) devrait être hautement bienvenu à quiconque veut assimiler rapidement et à fond votre manière de voir. Espérons qu’à l’avenir votre communauté scientifique s’accroîtra constamment, malgré les attaques qu‘Aschaffenburg (3), applaudi par les autorités, a portées à votre enseignement, on aimerait presque dire à votre personne. Ce qui est attristant dans ces attaques, c’est qu’à mon avis Aschaffenburg s’accroche à des choses extérieures, alors que les mérites de votre enseignement se situent dans le domaine psychologique, que les psychiatres et les psychologues d’observance moderne dominent trop peu. J’ai récemment échangé une vive correspondance (4) avec Aschaffenburg au sujet de votre enseignement, et j’y ai défendu le point de vue susdit, avec lequel, très honoré Monsieur le Professeur, vous n’êtes peut-être pas entièrement d’accord. Ce dont je peux estimer la portée, et qui nous a fait avancer ici sur le plan psychopathologique, ce sont vos vues psychologiques, tandis que la thérapeutique et la genèse de l’hystérie sont encore, vu la rareté de notre matériel hystérique, assez éloignées de mon entendement; c’est-à-dire que votre thérapeutique me paraît reposer non seulement sur les effets de l’abréaction, mais aussi sur certains rapports personnels (5), et la genèse de l’hystérie me semble être, de façon prépondérante mais pas exclusive­ment, sexuelle. J’observe la même attitude à l’égard de votre théorie de la sexualité. Aschaffenburg, en appuyant exclusi­vement sur ces délicates questions théoriques, oublie le principal, votre psychologie, d’où il est certain que la psychiatrie tirera un jour un profit inépuisable. J’espère bientôt vous envoyer un petit livre (6) dans lequel je considère de votre point de vue la dementia praecox et sa psychologie. J’y publie également le premier cas (7) où j’ai rendu Bleuler (8) attentif à l’existence de vos principes, ce qui se heurtait encore à une vive résistance de sa part. Mais comme vous savez, Bleuler est à présent abso­lument converti.

Avec l’expression de mon respect

votre reconnaissant et dévoué

C. G. Jung.


1. Pour le papier à lettres à en-tête imprimé, de 21 X 3o cm, voir fac-similé pl. 3. Jung habitait avec sa femme et ses deux fdles dans le bâtiment principal de la clinique du Burghölzli, sise à l’est de l’aggloméra­tion zurichoise. Voir pl. 1. Cette lettre est publiée dans Jung, Briefe, vol. I.

2. Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre [Recueil de petits écrits sur la théorie des névroses], vol I, Vienne, 1906, G. W., I et V].

3. Gustav Aschaffenburg (1866-1944), professeur de psychiatrie et de neurologie à Heidelberg, puis à Halle et à Cologne; dès 1939 praticien et enseignant à Baltimore et à Washington, U.S.A. Son attaque est contenue dans un discours qu’il fit le 27 mai 1906 au congrès des neurologues et aliénistes de l’Allemagne du sud-ouest à Baden-Baden : « Les rapports entre la vie sexuelle et l’apparition des maladies nerveuses et mentales ». Cf. Münchener medizinische Wochenschrift, LIII, 3, 11 septembre 1906. Cf. aussi Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, 3 vol., Paris, 1958- 1969 (dorénavant abrégé en : Jones), II, p. 117.

4. Cette correspondance semble perdue

5. Voir 19 J, n. 1.

6. Über die Psychologie der Dementia praecox, voir 9 J, n. 1.

7. Sans doute le cas de la couturière B. St., ibid [G. W., 3] § 198 sq.

8. Paul Eugen Bleuler (1857-1939), de 1898 à 1927 professeur de psy­chiatrie à l’université de Zurich et directeur de l’asile du Burghölzli, succédant à son maître Forel. Auparavant directeur de l’asile de Rhei­nau (canton de Zurich) pendant douze ans. Cf. Walser, Rheinau, p. 27 sq. L’un des grands pionniers de la psychiatrie, en particulier de la dementia praecox, qu’il fut le premier à appeler « schizophrénie ». Voir 272 J n. 7 sur son important traité. Sous l’influence directe de la méthode psychana­lytique, il livra d’importantes contributions à la connaissance de l’autisme et de l’ambivalence. Il pourrait avoir été sensible aux idées de Freud en 1901 déjà, lorsqu’il fit faire à Jung un exposé sur L’Interprétation des rêves devant les médecins du Burghölzli. Il plaida toute sa vie contre l’alcoo­lisme. Son Lehrbuch der Psychiatrie [Manuel de psychiatrie], Berlin, 1916, fait encore autorité. Voir aussi 2.7*2 J n. 8.

07-10-1906 Freud à Jung

3 F

7. X. 06.

IX, Berggasse 19.

Bien honoré collègue,

Je me suis beaucoup réjoui de votre lettre, et la nouvelle que vous avez converti Bleuler me fait vous exprimer des remerciements tout particuliers. Que vous n’étendiez pas tout à fait votre estime de ma psychologie à mes vues sur la ques­tion de l’hystérie et de la sexualité, cela je l’avais soupçonné depuis longtemps d’après vos écrits; je ne renonce toutefois pas à l’attente qu’au cours des années vous vous approcherez de moi bien plus que vous ne le tenez à présent pour possible. Vous devez justement avoir appris de votre belle analyse d’un cas de névrose obsessionnelle (1) combien la composante sexuelle sait se cacher, et ce qu’elle est capable, une fois dévoilée, de fournir pour la compréhension et la thérapeutique. Je continue à espérer que cette partie-là de mes découvertes se révélera la plus importante.

Je ne répondrai pas à l’attaque d’Aschaffenburg, pour des raisons de principe, et aussi à cause du peu d’amabilité dont il témoigne personnellement. Je le jugerais naturellement un peu plus sévèrement que vous. Je ne trouve là-dedans que des sottises et de plus une ignorance enviable des états de choses sur lesquels il porte son jugement. Il continue ainsi à combattre l’hypnose, abandonnée depuis une décennie, ne montre aucune intelligence de la symbolique la plus simple (voir sa note) (2), sur le sens de laquelle les linguistes et les folkloristes pourraient l’éclairer, s’il ne veut pas accepter cette leçon de moi. Ce qui le pousse, comme tant d’autres « autorités », c’est bien sûr la tendance à refouler le sexuel, ce facteur gênant et mal vu en bonne société. Deux mondes se combattent là, et pour peu qu’on se tienne dans la vie on n’aura bientôt plus de doutes quant à celui qui déclinera et celui qui sera victorieux. Je m’attends bien entendu moi-même à bien des combats encore, et vu mon âge (L), je ne peux pas croire que j’en verrai l’issue. Mais mes élèves, j’espère, seront présents, et j’espère en outre que ceux qui parviennent, par amour de la vérité, à surmonter des résistances internes, se compteront volontiers au nombre de mes élèves et extirperont de leur pensée les restes d’hésita­tion. Je ne connais pas Aschaffenburg par ailleurs, mais après cet essai j’ai conçu une bien piètre opinion de lui.

Le livre que vous annoncez sur la dem. praecox est impatiem­ment attendu de moi. Laissez-moi avouer que des travaux comme les vôtres et ceux de Bleuler me procurent chaque fois la satisfaction, finalement tout de même indispensable, de n’avoir pas accompli en étant tout à fait inécouté le travail si pénible de ma vie.

Votre collègue dévoué et respectueux.

Dr Freud.

Mon « transfert » devrait combler entièrement la lacune dans le mécanisme de la guérison (votre rapport personnel).


1. « Psychoanalyse und Assoziations experiment », [Psychanalyse et expérience d’association], G. W., 2, en particulier § 666.

2. Cf. la note 18 de l’article d’Aschaffenburg, où l’auteur qualifie cer­taines interprétations de Freud d’absurdes.

23-10-1906 Jung à Freud

4 J

Burghölzli-Zurich, 23. X. 1906

Très honoré Monsieur le Professeur!

Par le même courrier je me permets de vous envoyer à nou­veau un tiré à part, qui contient à nouveau des recherches en psychanalyse1. Je ne crois pas que vous tiendrez le point de vue « sexuel » que j’y défends pour exagérément modéré. C’est dans la même mesure que la critique va se jeter dessus.

Comme vous l’observez, il est possible que ma retenue à l’égard de vos vues qui vont si loin repose sur une expérience insuffisante. Mais ne pensez-vous pas que l’on puisse peut-être considérer une série de points-frontière plutôt sous l’aspect de l’autre pulsion fondamentale, la faim? Par exemple manger, téter (prépondérance de la faim), donner un baiser (prépon­dérance de la sexualité). Deux complexes qui existent simul­tanément ne doivent-ils pas toujours se fondre psychologique­ment, de sorte que l’un contient toujours les constellations de l’autre? Peut-être pensez-vous aussi seulement cela; alors c’est que je ne vous ai pas bien compris, et dans ce cas je serais tout à fait de votre avis. On se sent pourtant effrayé par le positi­visme de votre présentation.

Il me faut abréagir auprès de vous, quitte à vous ennuyer, une expérience que j’ai vécue tout récemment. Je traite actuel­lement une hystérie selon votre méthode. Cas grave, une étu­diante russe, malade depuis six ans 2.

Ier traumatisme : 3e-4e année. Elle voit son père frapper son frère aîné sur le postérieur nu. Forte impression. Forcée de penser ensuite qu’elle a déféqué sur les mains de son père. De la 4e à la 7e année, efforts appliqués pour déféquer sur ses propres pieds, de la façon suivante : elle s’asseoit par terre avec un pied replié sous elle, presse le pied contre l’anus et essaie de déféquer et en même temps d’empêcher la défécation. Retient ainsi plusieurs fois les selles jusqu’à 2 semaines! Ne sait pas comment elle en est venue à cette histoire singulière; elle dit que c’était tout à fait pulsionnel, avec un sentiment voluptueux de frisson. Plus tard ce phénomène a été remplacé par un onanisme violent.

Je vous serais extrêmement reconnaissant si vous pouviez me communiquer en quelques mots votre opinion sur cette histoire.

Avec l’expression de mon respect.

Votre très dévoué

C. G. Jung.

1. Sans doute « Assoziation, Traum und hysterisches Symptom », [Asso­ciation, rêve et symptôme hystérique], Journal für Psychologie und Neu­rologie, VII, 1906, G, W., 2. Jung écrit ici Psychoanalyse, bien qu’il semble à cette époque préférer Psychanalyse. Cf. aussi 7 J, n. 1.

2. Jung décrit le cas dans « Die Freudsche Hysterietheorie » [La théorie freudienne de l’hystérie] G.W., 4 § 53-58. C’est la conférence faite à Amsterdam en 1907.

27-10-1906 Freud à Jung

27. X. o6.

IX, Berggasse 19.

Très honoré collègue,

Mes remerciements pour la nouvelle analyse. Vous n’avez vraiment pas été très retenu, et en outre le « transfert », preuve principale de la nature sexuelle de la force pulsionnelle du tout, semble vous être apparu avec suffisamment de netteté. Quant à la « critique », nous ne voulons en faire qu’une fois que les critiques auront acquis un peu d’expérience propre.

Je n’ai rien en théorie contre l’égalité de droits de l’autre pulsion fondamentale, si elle voulait bien annoncer ses revendi­cations dans la psychonévrose d’une manière non méconnaissable. Ce qu’on peut en voir dans l’hystérie et la névrose obsession­nelle se laisse expliquer sans difficulté par les anastomoses existant entre les deux, donc par le préjudice porté à la compo­sante sexuelle de la pulsion d’alimentation. Je reconnais toutefois que ce sont là des questions « délicates », qui requièrent encore un examen approfondi. Je me borne pour l’instant à attirer l’attention sur ce qui nous apparaît grossièrement et avec évidence, sur le rôle de la sexualité. Possible que nous trouvions ailleurs, dans la mélancolie-manie, dans les psychoses, ce qui nous manque dans l’hystérie et la névrose obsessionnelle.

Ce qui est réjouissant chez votre Russe, c’est que c’est une étudiante; les personnes incultes sont pour l’instant bien trop peu transparentes pour nous. L’histoire de défécation que vous rapportez est jolie, non sans de nombreuses analogies. Vous vous souvenez peut-être de cette affirmation dans ma Théorie de la sexualité (1), que la rétention des fèces est déjà exploitée par le nourrisson comme source d’acquisition de plaisir. La 3e– 4e année est la période la plus importante pour les activités sexuelles postérieurement pathogènes (ibidem). La vue du frère battu éveille une trace mnésique remontant à la 1re– 2e année ou un fantasme reporté à cette époque. Il n’est pas rare que les petits enfants souillent la main de celui qui les porte. Pourquoi cela ne lui serait-il pas arrivé? Ainsi s’éveille donc son souvenir des tendresses de son père dans la première enfance. Fixation infantile de la libido sur le père, cas typique, en tant que choix d’objet; auto-érotisme anal. La position qu’elle choisit alors doit être décomposable en ses éléments, elle semble formée aussi d’autres composantes. Lesquelles? L’excitation anale doit par la suite être reconnaissable dans les symptômes comme force pulsionnelle, même dans le caractère. De telles personnes présentent fréquemment des combinaisons typiques de certains traits de caractère. Elles sont très ordon­nées, avares et butées, traits qui sont en quelque sorte les sublimations de l’érotisme anal (2). Des cas comme celui-ci, reposant sur une perversion refoulée, sont particulièrement beaux à percer à jour.

Vous ne m’avez donc aucunement ennuyé. J’ai beaucoup de plaisir à recevoir vos envois, et suis, avec mes salutations collégiales les plus dévouées, votre

Dr Freud.


1. Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905. Éd. franç. citée Paris, Gallimard, 1962, II : La sexualité infantile.

2. Cf. Charakter und Analerotik, 1908 [Érotisme anal et caractère], où ces idées sont développées par Freud deux ans plus tard. G.W., VII. Voir aussi 77 F, n. 6.

26-11-1906 Jung à Freud

6 J

Burghölzli-Zurich, 26. XI. 19o6.

Très honoré Monsieur le Professeur!

Par le même courrier vous recevrez un tiré à part, une réponse à la conférence d’Aschaffenburg (1). J’ai un peu arrangé la chose de mon point de vue subjectif, c’est pourquoi vous ne serez peut-être pas d’accord avec tout. J’espère ne pas vous nuire avec cela! En tout cas j’ai écrit par conviction honnête. J’ai d’ailleurs également plaidé votre cause à Tübingen (2) à l’assem­blée des médecins aliénistes, en face d’une opposition écra­sante, dans laquelle le Geheimrat Hoche (3) s’est particulièrement distingué par la bêtise de ses arguments. Heureusement, le Gaupp (4) s’est ensuite rangé un peu plus de notre côté, en admet­tant du moins que la chose valait la peine d’être examinée.

J’ai récemment à nouveau analysé une névrose obsessionnelle chez un collègue allemand — naturellement de nouveau des complexes sexuels allant jusqu’à la septième année! Après la première séance déjà, disparition de l’angoisse, qui cependant montre encore une forte tendance à reparaître, bien entendu seulement consécutivement à des traumatismes. Il me semble qu’il est extrêmement important pour la thérapeutique qu’il y ait déjà ou non des dispositions au tic et des habitudes de pensée déjà stéréotypées (mise en clivage *, par l’habitude, de tout le désagréable). Autant que j’aie vu, l’ « hystérie d’accou­tumance ** » réagit généralement mal à l’analyse.

Cela vous intéressera peut-être de savoir que le Dr Frank (5), l’ancien directeur de l’asile d’aliénés de Münsterlingen, emploie également ici votre analyse avec grand succès et s’est ainsi créé une grande pratique dans un temps très court. Il y a encore un excellent connaisseur et pratiquant de votre méthode, c’est le Dr Bezzola (6), médecin-chef du sanatorium Schloss Hard, canton de Thurgovie. Tous deux s’accordent à juger que votre méthode est un événement qui ouvre des voies nou­velles à la pratique neurologique. Ils ont tous deux dernière­ment parlé dans ce sens à Tübingen. Cela leur fait néanmoins plaisir à tous deux (humainement) de se permettre de s’écarter de vous sur quelques points. Vous voyez que votre conception fait de rapides progrès en Suisse. En Allemagne en revanche il semble que la génération actuelle doive tout d’abord périr. On étouffe dans les préjugés.

Avec l’expression de mon respect, votre très dévoué

Jung.


1. « Die Hysterielehre Freuds; eine Erwiderung auf die Aschaffen- burgsche Kritik » [La théorie freudienne de l’hystérie; une réplique à la critique d’Aschaffenburg], Münchener medizinische Wochenschrift, LIII, n° 47, 20 novembre 1906, G.W., 4.

2. Congrès de l’association des psychiatres de l’Allemagne du sud-ouest, 3-4 novembre 1906; voir le compte rendu dans : Zentralblatt für Nervenheil­kunde und Psychiatrie, vol. XXX, N.S. XVIII, Ier mars 1907, p. 185, avec une citation de Jung.

3. Alfred Erich Hoche (1865-1943), professeur de psychiatrie à Fribourg-en-Brisgau; adversaire décidé de la psychanalyse.

4. Robert Eugen Gaupp (1870-1953), professeur de neurologie et de psychiatrie à Tubingue. Éditeur responsable du Zentralblatt für Nerven­heilkunde und Psychiatrie.

5. Ludwig Frank ( 1863-1935), neurologue à Zurich, partisan de Forel. Cf. 17 J, n. 4.

6. Dumeng Bezzola (1868-1936), psychiatre originaire des Grisons, l’un des chefs du mouvement anti-alcoolique.

* En allemand : Abspaltung. (N.d.T.)

** En allemand : « Gewöhnungshysterie ». (N.d.T.)

04-12-1906 Jung à Freud

7 J

Burghölzli-Zurich, 4. XII. 1906

Très honoré Monsieur le Professeur!

Je dois avant tout vous exprimer ma sincère reconnaissance de ce que vous ne m’en avez pas voulu de divers passages de mon « apologie (1) ». Si je me suis permis de faire certaines restric­tions, ce n’était aucunement pour critiquer votre doctrine, mais par politique, comme vous aurez certainement remarqué. Comme vous le dites justement, je laisse aux adver­saires la liberté de répliquer, dans l’intention consciente de ne pas rendre la révocation par trop difficile. Ce sera bien assez difficile comme cela. Si on attaquait l’adversaire comme il le mérite vraiment, il ne s’ensuivrait qu’une discorde grosse de malheurs, qui n’aurait que des conséquences désavantageuses. Déjà telle qu’elle est, on trouve ma critique trop acerbe. Si je me contente de la moindre partie de ce qu’on peut défendre, c’est simplement parce que je ne peux défendre qu’autant de choses que j’en ai moi-même appris dans l’expérience, et cela, comparé à votre expérience, est naturellement très peu. Je suis seulement sur le point de comprendre nombre de vos assertions et certaines me sont encore inaccessibles, par quoi je ne veux pas dire, comprenez-moi bien, que vous avez tort. J’ai appris peu à peu à être prudent dans l’incroyance aussi.

J’ai suffisamment vu que l’opposition a sa racine dans les affects, et je sais aussi qu’aucune raison ne remédie à cela.

Si je sous-estime en apparence les succès thérapeutiques de la psychanalyse (2), c’est seulement par égard diplomatique; je me fais les réflexions suivantes :

1. Le gros des hystériques incultes est inapte à la psycha­nalyse. J’ai fait ici en partie de mauvaises expériences. Dans ces cas l’hypnose donne occasionnellement de meilleurs résultats.

2. Plus la psychanalyse se fera connaître, plus de médecins impropres s’y adonneront et feront bien entendu beaucoup de mauvaises expériences. On mettra alors cela à votre compte et au compte de votre science.

3. Le concept d’hystérie est pratiquement encore tout à fait inéclairci. On trouve encore sous le diagnostic d’ « hysté­rie » d’innombrables cas de légère hébéphrénie, et chez ceux-là le résultat va du douteux au mauvais, ce que je sais par ma propre expérience. (Dans certaines exceptions il est vrai que le résultat était passagèrement bon.) On voit dans une publi­cation récente de la clinique de Heidelberg (3) combien il règne peu de clarté dans ce domaine : un cas indubitable de catatonie y a été déclaré comme étant une hystérie.

Pour ces raisons j’ai considéré comme plus prudent de ne pas m’appuyer trop sur le succès thérapeutique, sinon on aura vite rassemblé un matériel apte à y montrer que le résultat théra­peutique est très mauvais, ce qui ferait du mal à la théorie également.

Personnellement je suis plein d’enthousiasme pour votre thérapeutique et je sais fort bien en apprécier les excellents services. D’une manière générale, votre enseignement signifie pour nous, maintenant déjà, un énorme accroissement de nos connaissances et l’expression d’une nouvelle ère de perspectives infinies.

Votre très dévoué

Jung.


1. La lettre de Freud n’a pas été conservée.

2. Psychanalyse, forme du mot en usage dans le groupe de Zurich

3. N’a pas été identifiée.