Sous le titre Psychologie et esthétique, est paru un compte-rendu de Jacques Lacan dans Recherches philosophiques 1935, fac. 4, p. 424-431, sur l’ouvrage de E. Minkowski, Le temps vécu. Études phénoménologiques et psycho-pathologiques, Paris, Coll. de l’Évolution psychiatrique.

 

(424)Œuvre ambitieuse et ambiguë. Ainsi la qualifie le lecteur, fermé le livre. Cette ambiguïté manifeste déjà dans la bipartition de l’œuvre, se révèle plus intimement dans le sens double de chacune de ses deux parties : un premier « livre » sur l ’« aspect temporel de la vie », dont l’appareil phénoménologique ne suffit pas à justifier les postulats métaphysiques qui s’y avouent ; un autre livre sur la structure des troubles mentaux, spécialement sur leur structure spatio-temporelle, dont les analyses, précieuses pour la clinique, doivent leur acuité à la coercition (425)qu’exerce sur l’observateur l’objet dressé d’abord par sa méditation de spirituel.

Ces contradictions intimes équivaudraient à un échec, si la haute classe de l’œuvre ne nous assurait qu’il ne s’agit que du seul échec, inhérent à l’ambition, nous voulons dire lié à la phénoménologie de cette passion, à sa structure chargée pour nous d’énigmes. Celle ici révélée, en demanderons-nous la formule à telles authentiques confidences, par où l’œuvre trahit la personnalité de l’auteur ? Nous retiendrons parmi celles-ci cette évocation, à propos du dernier ouvrage de Mignard (p. 143), « d’une synthèse de sa vie scientifique et de sa vie spirituelle – synthèse si rare de nos jours, où on a pris l’habitude d’ériger une barrière infranchissable entre la prétendue objectivité de la science et les besoins spirituels de notre âme ».

Nous voulons là prendre appui pour notre critique en réclamant pour elle le droit de restituer la barrière ici évoquée, qui certes n’est pas pour nous infranchissable, mais constitue le signe d’une nouvelle alliance entre l’homme et la réalité. Nous examinerons donc successivement le triple contenu de l’ouvrage : objectivation scientifique, analyse phénoménologique, témoignage personnel, le mouvement même de notre analyse devant en donner la synthèse, si elle existe.

La contribution scientifique porte sur les données de la pathologie mentale. On sait combien l’objectivation en est encore imparfaite. On trouvera ici des apports précieux pour son progrès : ils le sont d’autant plus que dans l’état actuel de la production psychiatrique en France un tel travail est exceptionnel. L’ensemble des communications faites dans les sociétés savantes officielles, n’offre rien d’autre, en effet, à celui que sa profession astreint depuis des années déjà nombreuses à une aussi désespérante information, que l’image de la plus misérable des stagnations intellectuelles.

On y tient comme une activité scientifique valable la simple juxtaposition, dans un « cas », d’un fait de l’observation psychopathologique et d’un symptôme généralement somatique et classable dans la catégorie des signes dits organiques. La portée exacte de ce travail est suffisamment qualifiée, quand on constate de quelle sorte d’observations on se contente ici. L’inanité en est garantie par la terminologie qui suffit aux observateurs pour la signaler. Cette terminologie relève intégralement de cette psychologie des facultés, qui, fixée dans l’académisme cousinien, n’a été réduite par l’atomisme associationniste dans aucune de ses abstractions à jamais scolastiques : d’où ce verbiage sur l’image, la sensation, les hallucinations ; sur le jugement, l’interprétation, l’intelligence, etc. ; sur l’affectivité enfin, la dernière venue, la tarte à la crème un moment d’une psychiatrie avancée, qui y trouva le terme le plus propice à un certain nombre d’escamotages. Pour les symptômes dits organiques, ce sont ceux qui, dans la pratique médicale courante, apparaissent doués d’une portée toute relative à l’ensemble du cortège sémiologique, (426)c’est-à-dire que, rarement pathognomoniques, ils sont plus souvent probabilitaires à divers degrés. Ils prennent par contre dans une certaine psychiatrie une valeur tabou qui fait de leur simple trouvaille une conquête doctrinale. Chaque semblable trouvaille est tenue pour constituer un pas dans l’œuvre de « réduction de la psychiatrie aux cadres de la médecine générale ». Le résultat de cette activité rituelle est que la méthode, à savoir cet appareil mental sans lequel le fait même présent peut être méconnu dans sa réalité, en serait encore en psychiatrie au point méritoire certes, mais dépassable, où l’avaient porté les Falret, les Moreau de Tours, les Delasiauve, n’étaient les travaux de rares chercheurs, qui, tel un Pierre Janet, se trouvent être assez rompus à l’implicite philosophie qui paralyse la psychologie des médecins, pour pouvoir la surmonter en se dégageant de ses termes. Ainsi la formation philosophique dont M. Minkowski prend soin de situer le rôle, le temps et les fruits antérieurs dans sa propre biographie, l’a-t-elle aidé grandement à apercevoir les caractères réels des faits que lui offrit dans la suite une expérience clinique quotidienne.

La nouveauté méthodique des aperçus du Dr Minkowski est leur référence au point de vue de la structure, point de vue assez étranger, semble-t-il, aux conceptions des psychiatres français, pour que beaucoup croient encore qu’il s’agit là d’un équivalent de la psychologie des facultés. Les faits de structure se révèlent à l’observateur dans cette cohérence formelle que montre la conscience morbide dans ses différents types et qui unit dans chacun d’eux de façon originale les formes qui s’y saisissent de l’identification du moi, de la personne, de l’objet, – de l’intentionalisation des chocs de la réalité, – des assertions logiques, causales, spatiales et temporelles. Il ne s’agit point là d’enregistrer les déclarations du sujet que nous savons dès longtemps (c’est là peut-être un des points désormais admis de la psychologie psychiatrique) ne pouvoir, de par la nature même du langage, qu’être inadéquates à l’expérience vécue que le sujet tente d’exprimer. C’est bien plutôt malgré ce langage qu’il s’agit de « pénétrer » la réalité de cette expérience, en saisissant dans le comportement du malade le moment où s’impose l’intuition décisive de la certitude ou bien l’ambivalence suspensive de l’action, et en retrouvant par notre assentiment la forme sous laquelle s’affirme ce moment.

On conçoit quelle importance peut avoir le mode vécu de la perspective temporelle dans cette détermination formelle.

Un bel exemple de la valeur analytique d’une telle méthode est donné par M. Minkowski dans une remarquable étude d ’« un cas de jalousie pathologique sur un fonds d’automatisme mental », reproduite ici des Annales médico-psychologiques de 1929. Nulle démonstration plus ingénieuse et convaincante du rôle de moule formel que joue le « trouble générateur » (soit ici au premier chef le symptôme dit de transitivisme), pour les contenus passionnels morbides (sentiments d’amour et surtout (427)de jalousie), et pour leur manifeste désinsertion de la réalité tant intérieure qu’objectale.

Cette observation brillante servirait à nous convaincre qu’on ne saurait comprendre la véritable signification d’une passion morbide, bien insuffisamment signalée par une rubrique issue de l’expérience commune (jalousie), sans pénétrer son organisation structurale.

D’autant plus peut-on regretter que M. Minkowski prenne tant de soin d’exclure de l’explication d’un tel cas, comme artificielle, toute compréhension génétique par l’histoire affective du sujet. Le plus favorable de ses lecteurs ne pourra qu’être frappé dans le cas ici rapporté de la conformité significative entre les souvenirs traumatiques de l’enfance (traumatisme libidinal électif au stade anal et fixation affective à la sœur), le trauma réactivant de l’adolescence (l’homme qu’elle aime épouse une amie à elle) et les modes d’identification affective à forme de fausses reconnaissances et de transitivisme, qui la font autant se sentir dépersonnalisée au profit des femmes dont elle est jalouse, que croire à l’existence de relations homosexuelles entre son mari et ses amants ; il est plus frappant encore de voir l’issue des souvenirs infantiles dans la conscience coïncider avec une relative sédation des troubles.

Aussi bien par sa position ouvertement hostile à la psychanalyse, M. Minkowski tend-il à établir dans la recherche psychiatrique contemporaine, un nouveau dualisme théorique qu’il renouvellerait de l’opposition périmée de l’organicisme et de la psychogenèse, et qui opposerait maintenant la genèse qu’il appelle idéo-affective et qui est celle des complexes qu’a définis la psychanalyse d’une part, et d’autre part la subduction structurale, qu’il considère comme à tel point autonome, qu’il va jusqu’à parler de phénomènes de compensation phénoménologique.

Une opposition si exclusive ne peut être que stérilisante.

Nous avons tenté nous-mêmes dans un travail récent de démontrer dans le complexe typique du conflit objectal (position « triangulaire » de l’objet entre le toi et le moi) la commune raison de la forme et du contenu dans ce que nous appelons la connaissance paranoïaque.

C’est aussi bien nous ne croyons pas que ce soit essentiellement la destination de l’homme à « manier les solides » qui détermine la structure substantialiste de son intelligence. Cette structure apparaît liée bien plutôt à la dialectique affective qui le mène d’une assimilation égocentrique du milieu, au sacrifice du moi à la personne d’autrui. La valeur déterminante des relations affectives, dans la structure mentale de l’objet va donc très loin. L’élucidation de ces relations nous paraît devoir être axiale pour une juste appréciation des caractéristiques du temps vécu dans les types structuraux morbides. Une considération isolée de ces caractéristiques ne permet, nous semble-t-il, ni de les noter toutes, ni de les différencier. D’où la fonction quelque peu disparate des diverses perturbations de l’intuition du temps, dans les entités (428)nosographiques, où elles sont étudiées dans cet ouvrage : ici elle est apparente dans la conscience et décrite comme symptôme subjectif par le malade qui en souffre, là au contraire, elle est déduite comme structurale du trouble qui l’exprime très indirectement (mélancolies).

Seule apparaît très fondamentale, et sans nul doute destinée à accroître la clinique de discriminations essentielles, la subduction du temps vécu dans les états dépressifs : on peut tenir dès maintenant ces états pour enrichis d’un certain nombre de type structuraux (pp. 169-182, 286-304).

On ne peut, d’autre part, qu’être reconnaissant à M. Minkowski d’avoir démontré la fécondité analytique de l’entité avant tout structurale dégagée par Clérambault sous le titre d’automatisme mental. Les beaux travaux de ce maître dépassent en effet de beaucoup la portée de démonstration de la vérité « organiciste » où lui-même semblait vouloir les réduire et où certains de ses élèves se confinent encore.

En ce travail de la science – qui est œuvre commune – M. Minkowski tient au reste à rendre hommage à chacun de ceux dont les vues lui paraissent apporter une contribution à l’exploration du temps vécu chez les psychopathes. Nous y gagnons de très bons exposés des travaux de Mme Minkowska, de M. Frantz Fischer, de MM. Straus et Gebsattel, de M. de Greef et de M. Courbon. Peut-être l’ensemble perd-il en valeur démonstrative ce qu’il gagne ainsi en richesse et la notion s’en affirme-t-elle d’autant plus que les troubles du temps vécu sont dans les structures mentales morbides un caractère trop accessoire pour être utilisées autrement que comme secondaire dans une classification naturelle de ces structures (cf. le court chapitre intitulé : quelques suggestions au sujet de l’excitation maniaque – et le rapprocher de la grande étude de Binswanger sur l’Ideenflucht parue dans les Archives Suisses).

Il reste que l’attention du psychiatre en contact clinique avec le malade est désormais sollicitée d’approfondir la nature et les variétés de ces troubles de l’intuition temporelle.

L’avenir, en intégrant leur aspect à l’analyse totalitaire des structures, montrera leur place véritable dans la gamme des formes de subduction mentale dont l’étude doit être un fondement de la moderne anthropologie.

Cette anthropologie, au reste, ne saurait s’achever en une science positive de la personnalité. Tant les phases évolutives typiques de celle-ci que sa structure noétique et son intentionnalité morale doivent être données, nous l’avons affirmé nous-mêmes en temps congru, par une phénoménologie. Aussi M. Minkowski est-il bien fondé à avoir cherché dans une analyse phénoménologique du temps vécu les catégories de son investigation structurale.

Le terme de phénoménologie, né en Allemagne, au moins quant au sens technique sous lequel il a pris rang désormais dans l’histoire de la philosophie, couvre, depuis qu’on l’a libéré des conditions rigoureuses de l’Aufhebung husserlienne, bien des spéculations « compréhensives ».

(429)Aussi bien, depuis qu’il est admis en France au rang d’une de ces monnaies sans garantie de change que constitue – du moins tant qu’il est vivant – chaque terme du vocabulaire philosophique, l’usage de ce terme est-il resté empreint d’une extrême incertitude. L’ouvrage de M. Minkowski tend à fixer cet usage, mais sous le mode pratique de l’intuitionnisme bergsonien. Entendons par là qu’il s’agit moins d’un conformisme doctrinal que d’une attitude, nous dirions presque d’un poncif irrationaliste, dont les formules nous paraissent quelque peu désuètes, comme assez scolaires les antinomies raisonnantes dont elles doivent sans cesse prendre aliment (cf. le chapitre de la succession, etc.).

Sous cet appareil s’exprime une appréhension très personnelle de la durée vécue. Il en résulte une dialectique d’une extraordinaire ténuité, dont l’exigence cruciale paraît être, pour toute antithèse de l’expérience vécue, la discordance et la dissymétrie discursive, et qui nous mène par d’insaisissables synthèses de l’élan vital, première direction isolée dans le devenir, à l’élan personnel, corrélatif de l’œuvre, et à l’action éthique, terme dernier, mais dont pourtant l’essence reste toute inhérente à la structure même de l’avenir (cf. p. 112).

Aussi bien cet élan, purement formel et pourtant créateur de toute réalité vitale, est-il pour M. Minkowski la forme de l’avenir vécu. Cette intuition domine toute la structure de la perspective temporelle. La restauration de la virtualité spatiale que l’expérience nous révèle dans cette perspective sera toute l’œuvre ici poursuivie. Elle nécessite l’intrusion fécondante, dans le devenir, de couples ontologiques, « l’être un ou plusieurs », « l’être une partie élémentaire d’un tout », l’« avoir une direction », pour que s’engendrent ces principes auquel leur irrationalisme, dûment contrôlé à leur naissance, sert d’état civil : principe de continuité et de succession ; principe d’homogénéisation ; principe de fractionnement et de suite. À vrai dire la fissure, mais fondamentale, d’une telle déduction irrationnelle, apparaît au joint de l’élan vital à l’élan personnel, qui exige, nous semble-t-il, l’immixtion d’une donnée intentionnelle concrète, ici absolument méconnue. La tentative, même pas déguisée, de faire surgir d’une pure intuition existentielle tant le sur-moi que l’inconscient de la psychanalyse, « niveaux » incontestablement attachés au relativisme social de la personnalité, nous apparaît une gageure. Elle apparaît comme le fait d’une sorte d’autisme philosophique, dont l’expression doit être saisie ici comme une donnée elle-même phénoménologiquement analysable, comme peuvent l’être les grands systèmes de la philosophie classique. L’exclusion de tout savoir hors de la réalité vécue de la durée, la genèse formelle de la première certitude empirique dans l’idée de la mort, du premier souvenir dans le remords et de la première négation dans le souvenir, sont autant d’intuitions prestigieuses, qui expriment mieux les moments les plus hauts d’une spiritualité intense que les données immanentes au temps que « l’on » vit.

(430)Nous faisons ici allusion à l’une des références familières de la philosophie de M. Heidegger, et certes les données déjà respirables, à travers le filtre d’une langue abstruse et de la censure internationale, de cette philosophie nous ont donné des exigences qui se trouvent ici mal satisfaites. M. Minkowski, en une note de la page 16, témoigne qu’il ignorait la pensée de cet auteur, lorsque déjà la sienne avait pris sa forme décisive. On peut regretter, en raison de la situation exceptionnelle où le plaçait sa double culture (puisqu’il a écrit, il y insiste ici, ses premiers travaux en allemand), de ne pas lui devoir l’introduction dans la pensée française de l’énorme travail d’élaboration acquis ces dernières années par la pensée allemande.

De même qu’une méconnaissance moins systématique de Freud n’eût pas censuré du groupe de ses intuitions fondamentales celui de la résistance, de même les aspects même primaires de l’enseignement heideggérien l’eussent invité à y admettre encore l’ennui, à tout le moins à ne pas le rejeter d’emblée dans les phénomènes négatifs. Les considérations très séduisantes sur l’oubli, conçu comme caractère fondamental du phénomène du passé, nous paraissent également s’opposer trop systématiquement aux données cliniques les mieux établies par la psychanalyse. Enfin la notion de la promesse, pivot réel de la personnalité qui doit se présenter comme sa garantie, nous paraît ici trop méconnue, comme trop absolue de n’authentifier l’élan personnel que par l’imprévisibilité et l’inconnu irréductible de son objet.

Tant de parti-pris nous valent pourtant des analyses partielles parfois admirables. L’originale conception de l’attente comme antithèse authentique de l’activité (au lieu de la passivité, « comme le voudrait notre raison ») est ingénieuse et commandée par le système. La structure phénoménologique du désir est bien mise en valeur au degré médiat des relations de l’avenir. Un chef-d’œuvre de pénétration nous est offert enfin dans l’analyse de la prière : et sans doute est-ce là la clef du livre, livre de spirituel, dont l’effusion s’épanche tout entière dans le dialogue qui ne saurait s’exprimer hors du secret de l’âme. Que nulle inquisition dogmatique ne tente d’en traquer les postulats : aux questions sur la nature de l’interlocuteur, il répondra comme à celles sur le sens de la vie, comme à celles sur le sens de la mort : « Il y a des problèmes qui demandent à être vécus comme tels, sans que leur solution consiste en une formule précise » (p. 103) et : « J’aurais presque envie de dire : si vraiment il n’y a rien après la mort, cela reste vrai aussi longtemps seulement qu’on garde cette vérité en soi, qu’on la garde jalousement au fond de son être ».

Nous sommes là en pleine confidence : ces confidences sont pourtant des aveux. En un temps où l’esprit humain se plaît à affirmer les déterminations qu’il projette sans cesse sur l’avenir, non pas sous la forme ici décriée de la prévision, mais sous la forme animatrice du programme et du plan, ce repliement « jaloux » différencie une attitude vitale. Elle ne (431)saurait être pourtant radicalement individuelle, et le confidentiel, au chapitre suivant, se révèle confessionnel : la trace radicalement évanouissante de l’action éthique sur la trame du devenir, l’assimilation du mal à l’œuvre nous réfèrent aux arcanes de la méditation d’un Luther et d’un Kant. Qui sait, plus loin peut-être, où l’auteur nous entraîne ? L’âme dernière de ce long hymne à l’amour, que l’œil illuminé « scrute » sans cesse, de ce long appel au « donner de l’avant » qui revient à chaque page, de cette énigme choyée : « Si nous savions ce que veut dire s’élever au-dessus ! » (p. 87 et passim) nous est donnée par l’élan qui anime tout le livre, si l’on parvient enfin à le saisir d’un seul coup d’œil.

Ce n’est pas, en effet, un des moindres paradoxes de ce long effort pour déspatialiser le temps, toujours faussé par la mesure, qu’il ne puisse se poursuivre qu’à travers une longue série de métaphores spatiales : déploiement, caractère super-individuel, dimension en profondeur (p. 12), expansion (p. 76), vide (p. 78), plus loin (p. 88), rayons d’action (p. 88) et surtout horizon de la prière (p. 95 et suiv.). Le paradoxe déconcerte et irrite jusqu’à ce que le chapitre terminal en donne la clef, sous la forme de l’intuition, à notre avis, la plus originale de ce livre, quoique à peine amorcée, à son terme, celle d’un autre espace que l’espace géométrique, à savoir, opposé à l’espace clair, cadre de l’objectivité, l’espace noir du tâtonnement, de l’hallucination et de la musique. Rapprochons-le de cris étonnants comme celui-ci (p. 56) : « Une prison, dut-elle se confondre avec l’univers, m’est intolérable. » C’est à la « nuit des sens », c’est à la « nuit obscure » du mystique que nous croyons pouvoir dire sans abus que nous voilà portés.

L’ambition, ici d’abord énigmatique au lecteur, s’avère à l’examen être celle de l’ascèse ; l’ambiguïté de l’œuvre, celle de l’objet sans nom de la connaissance unitive.

 

Jacques M. Lacan