Intervention sur l’exposé de E. Minkowski « La psychopathologie son orientation, ses tendances » conférence au Groupe de l’Évolution Psychiatrique en juillet 1936 publié dans Évolution Psychiatrique, 1937, fascicule n° 3, page 66.

 

Exposé de E. Minkowski […]

 

(65)Discussion :

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(66)M. Lacan – À entendre l’intéressante conférence qui vient d’être faite il semblerait que, pour M. Minkowski, l’essentiel pour un psychiatre soit non pas d’être informé mais d’être intelligent, si être intelligent consiste à comprendre directement et non par interposition de catégories plus ou moins isolées et isolables : perceptions, réactions, sensations, etc. Or c’est de la prise de possession de la réalité clinique au travers de ces prismes déformants qu’est issue la séméiologie dite classique. Il est bien certain que celle-ci ne peut nous satisfaire dans la mesure même où nous avons dépassé le troisième trimestre de notre classe de philosophie. On peut dire que la psychiatrie conçue de la sorte est sans existence tant qu’elle reste inféodée aux catégories que persécute M. Minkowski.

– Là s’arrête cependant mon accord avec le conférencier. Je veux spécialement m’insurger contre sa façon de concevoir la psychanalyse. Malgré les apparences, malgré aussi quelques esclaves de la lettre freudienne, les « notions » de « complexe anal, phallique », etc., ne sont pas des formules. Une analyse n’est pas une jonglerie de « notions », c’est une succession d’attitudes vivantes. Sans doute nous référons-nous à quelques images typiques, mais nous en attendons, nous en épions l’écho, la résonance concrète et individuelle. Bien différente de cette attitude d’observation, de conquête du réel, me paraît au contraire la phénoménologie de M. Minkowski qui, pour demander du réel et du vivant, n’en reste pas moins très abstraite. Les « données dernières » qu’il prétend saisir sont des fins dernières dont l’expérience et la clinique n’ont que faire. C’est ainsi que le « contact vital » reste à mes yeux quelque chose d’assez inutilisable, car enfin, qui est en « contact vital » avec le monde ? Hegel brassant des abstractions, ou quelque collectionneur manipulant des riens sont-ils ou ne sont-ils pas en « contact vital » avec le monde ? Ce « contact vital » ne peut avoir de sens que s’il est approfondi par la pénétration psychanalytique qui s’oppose aux démarches phénoménologiques comme le réel psychologique s’oppose au réel philosophique. M. Minkowski paraît avoir choisi comme objet de ses recherches ce dernier et pratiquer l’attitude phénoménologique comme une sorte de contemplation. Il ne s’étonnera pas que je ne puisse le suivre.

 

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