Intervention sur l’exposé de Ch. Odier « Le bilanisme et l’horreur du discontinu » au groupe de l’Évolution Psychiatrique, paru dans l’Évolution Psychiatrique, 1937, fascicule II, pages 76-79.

 

Exposé de Ch. Odier […]

 

Discussion :

[…]

(76)M. Codet – Ce que M. Odier a minutieusement analysé ce soir sous le nom de « bilanisme », c’est peut-être le besoin de sécurité et de symétrie qui apaise l’angoisse. L’anxiété qui submerge l’individu peut se canaliser et s’exprimer sous la forme élective de l’économie d’une sorte de « budget de soi-même » où se distribue et se compte la santé considérée comme un capital. – Ce que M. Odier nous a dit du « doublage » m’a fait penser que le regret du sevrage à l’image maternelle ne sont peut-être pas les seules formes de cette duplication. L’image paternelle peut intervenir aussi. – Enfin je voudrais dire quelques mots sur ce qui nous a été dit de l’horreur du lavement, de l’examen de la gorge chez l’enfant. Il est certain que là aussi cette phobie peut toucher à quelque « complexe », mais il est fréquent de retrouver chez ces enfants, dans leurs souvenirs, l’expérience précédente désagréable ou douloureuse d’une de ces pratiques médicales que la mère ou le médecin parfois aura rendue pénible.

 

M. Lacan – Je dois m’inscrire en faux contre les interprétations que M. Codet vient de nous proposer, tant en ce qui concerne le « bilanisme » que le « doublage », explications qui me paraissent constituer l’exemple des plus noires tendances réactionnaires psychanalystes, si je puis m’exprimer ainsi. – M. Codet veut en effet réduire le désir de la comptabilité symétrique, à une angoisse vitale, à un désir de sécurité. Contre cette conception téléologique du trouble, je proteste. Ce qu’il y a d’essentiel, c’est la géométrie corporelle qui est le schéma structural d’organisation du moi. C’est ce qu’a très bien exposé M. Odier à la fin de sa conférence. Je me réjouis de voir son accord avec ma propre conception qui fonde la constitution du Moi sur le schéma de tout corporel et envisage le progrès du Moi comme le déploiement, l’assomption de cette image. Par là sont « amenées » les notions structurales essentielles dans la compréhension des troubles génétiques de la personnalité, par là nous atteignons une réalité plus sûre que celle à nous offerte par la fiction des contingences historiques. De telles contingences, les traumas, les événements avec les conceptions énergétiques de déplacement de la libido, de substitution de la libido, etc. aboutissent à la (77)création de mythes psychanalytiques. C’est ainsi que l’image de la mère, pour si archaïque qu’elle soit, doit laisser le pas à la dynamique du schéma corporel qui est pré-œdipien. Je veux maintenant revenir sur ce qui a été dit tout à l’heure par M. Pichon, à savoir que tout dans la nature est continu et qu’il n’y a pas de choses qui ne supposent entre elles de transition. Mais y a-t-il une transition possible entre le plan et la verticale ? M. Pichon peut-il nous dire s’il y a continuité entre des phénomènes électro-magnétiques et la linguistique ? Ce n’est que par les abstractions de notre esprit, au contraire, que nous les lions dans un « continuum », alors qu’il s’agit de choses d’ordres différents. C’est en me référant à cette réalité discontinue que je dis qu’il y a entre les névroses et les psychoses une différence de plan, une différence d’ordre. Les psychoses me paraissent comporter une structure formelle, et les névroses une structure psychoïde. C’est en ce sens que j’admets la discontinuité que j’affirme comme un fait.

 

[…]