Intervention sur l’exposé de H. Hécaen « La notion de schéma corporel et ses applications en psychiatrie », paru dans l’évolution Psychiatrique, 1948, fascicule II pages 119-122.

 

Conférence de M. Hécaen […]

 

(119)Discussion :

 

M. Bonhomme (Président) félicite le conférencier et ouvre la Discussion :

 

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M. Lacan – Dans sa conférence fort bien équilibrée et documentée, le Dr Hécaen a exposé de façon particulièrement claire l’essentiel de ce que j’ai dit sur le rôle économique du stade du miroir dans la formation de l’Image de soi. La critique que je voudrais faire est rendue difficile par la structure de la conférence. Celle-ci étant, en effet une revue générale des diverses perspectives dans lesquelles nous apparaît la notion de schéma corporel, on ne saurait reprocher à son auteur de n’avoir pas vu que ces perspectives étaient hétérogènes. Si j’ai bien compris sa position philosophique moniste, j’ai été frappé de sa rencontre avec celle du catholicisme traditionnel. On est toujours moniste par rapport à quelqu’un et dualiste par rapport à quelque autre. On ne peut envisager dans une perspective moniste une entité qui soit aussi complexe et qui représente des ordres de réalité très différents, car on risque de glisser rapidement (120)des analogies à l’identité et de confondre des phénomènes objectifs avec des phénomènes psychiques, qui sont des phénomènes différents, des phénomènes préobjectifs (Merleau-Ponty), comme le sont les attitudes de refus, d’acceptation, de reconnaissance. Je crois qu’il est d’autant plus important de distinguer ces plans que nous sommes là en présence d’une sorte de phénomène carrefour. Quand je parle de l’Imago, phénomène nucléaire dans la formation de la personnalité, je ne crois pas qu’on puisse l’assimiler à celle qui apparaît dans un phénomène dissociatif tel que l’autoscopie ou le membre fantôme.

Le phénomène d’identification du corps propre est la matrice sur laquelle se forment les identifications ultérieures. Il convient d’insister sur le caractère dialectique de ces identifications successives, ces étapes correspondant, à chaque fois, à la solution d’une crise. Des phénomènes liés à telle ou telle lésion neurologique font réapparaître cette image de façon plus appauvrie et plus objective. Mais elle n’a plus alors le rôle qu’elle assume en tant que noyau du Moi au cours des identifications successives.

Il me paraît important de distinguer différents plans en ce qui concerne la dialectique du sujet et de l’objet :

-         le plan du moi. C’est un système jouant un rôle très important dans l’équilibre tensionnel interne du sujet. Il convient de compléter la théorie analytique en permettant de concevoir les choses d’une façon plus rationnelle et plus proche à l’expérience.

-         le plan neurologique est caractérisé par la projection de l’image du corps propre dans certains systèmes spéciaux. Il faut noter l’importance du système vestibulaire, le malaise vestibulaire ayant lieu dans les six premiers mois de la vie. Dans ce malaise l’image du corps propre amène un élément unificateur chargé d’une tension énergétique tout à fait spéciale.

 

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(121)M. Lacan – Tout en ayant paru préludé aux critiques faites par M. Ey, je ne le suis pas entièrement dans son argumentation. C’est pourquoi je voudrais apporter quelques précisions en ce qui concerne mon point de vue. Je crois qu’on ne peut pas destiner à M. Lhermitte les critiques qui ont été faites. Ce qu’on peut dire, c’est qu’on ne voit pas chez M. Lhermitte se dégager la notion de ce qu’est la fonction du langage, pas plus que M. Blondel d’ailleurs. Comme si le langage était fait pour désigner des sensations ! Mais laissons de côté le problème du langage et de l’ineffable. Le schéma corporel n’est pas une de ces notions classificatrices telles que les troubles de la mémoire, les hallucinations et autres entités qu’il importe de réintégrer dans des structures appropriées. Le schéma corporel objective pour nous une « forme » dans un domaine dans lequel tout est à construire, c’est celui d’une théorie de l’Image, de l’imaginaire. Il faut considérer le schéma corporel comme une image typique fondamentale dans le développement psychique humain et même chez l’animal. Elle a même un retentissement tout à fait clair, d’ordre morphologique comme j’y ai insisté sur les sauterelles, dont le développement est différent selon qu’elles appartiennent à l’espèce solitaire ou grégaire. Le terme de schéma corporel est assez inadéquat, je ne (122)crois pas qu’on puisse dire que le schéma corporel nous ramène à la cénesthésie. Je crois que c’est exactement le contraire. C’est la description d’une forme, d’une « Gestalt » identificatoire. La notion d’Imago n’est pas un retour à la sensation abyssale qu’est celle de cénesthésie, mais au contraire elle implique la notion de développement, celle de forme et de structure.

 

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