Lettre de Jacques Lacan à Heinz Hartmann, publiée dans « La scission de 1953 » (Supplément à Ornicar ?), n° 7, 1976 pages 136-137.

 

(136)Cher Heinz Hartmann,

 

J’ai écrit à Loewenstein la lettre de témoignage sans artifices que je croyais devoir à celui qui m’a formé et je l’ai autorisé à vous en faire part comme à toute personne qui soit en position de donner à un tel document son exacte portée.

Vous savez, je pense, que je n’ai pas ouvert la scission, que j’ai suivi ceux qui, témoins et acteurs de ce qui se passe ici depuis des années, ont compris qu’elle était nécessaire et ont rendu par là confiance à 45 candidats, eux-mêmes révoltés de la façon dont l’équipe de l’Institut nouvellement fondé concevait les rapports de maître à élève.

Les membres de cette équipe ont avoué pendant des mois à qui voulait les entendre que cet Institut avait été fait contre nous, c’est-à-dire contre ceux qu’ils ont enfin forcés de se séparer d’eux.

J’ai toujours collaboré loyalement avec mes collègues et réglé mon activité et mes manifestations pour le bien de la communauté. Ils en ont tiré avantage et prestige pendant les années de notre renaissance après la guerre, renaissance dont vous pouvez juger quel effort elle demandait de nous, si vous songez combien peu nous étions à y pouvoir être efficaces. Et pour abattre ceux qui avaient donné le plus pour le training comme pour l’animation scientifique de la Société, nos adversaires n’ont pas hésité à se servir du groupe de ceux-là même dont ils parlaient il y a seulement quelques mois dans les termes de leur style habituel comme de la partie morte de la Société.

S’ils me reprochent maintenant de prétendues libertés de technique, ils ont toujours pu en contrôler les effets, et ne les ont pas jugés défavorables. Et c’est au moment où je me suis conformé depuis des mois à la règle de tous sur le principe admis du contrôle professionnel, qu’ils en font une arme contre moi.

Mais pour le comprendre vous n’avez qu’à voir ce qui se passe : ceux qu’on fait monter pour me remplacer au Congrès de Rome se désignent eux-mêmes : ce sont ceux qui depuis des mois dirigent la manœuvre.

Je ne parle pas de Nacht, je n’en parlerai plus jamais. Je me suis donné tout entier à l’enseignement et à la formation des élèves. Je leur ai donné l’amour de notre technique et je les ai aidés dans mes (137)contrôles et dans mes séminaires, en répondant à un besoin de connaître et de comprendre qui ne rencontrait ailleurs que défiance ombrageuse et sotte ironie.

Si vous ne pouvez faire aussitôt une enquête à la source pour savoir ce que j’ai apporté à chacun de nos élèves, vous pouvez penser que le fait de la majorité des deux tiers qui nous suit, n’est pas dû seulement aux fautes de ceux qu’il nous faut bien appeler nos adversaires.

Cher Heinz Hartmann, je peux regretter sans doute que les événements chaotiques des années passées, puis l’isolement extrême que conditionne notre vie professionnelle m’aient empêché de me faire mieux connaître de vous.

Mais je compte sur votre autorité pour faire respecter le travail authentique et profondément soucieux de faire vivre l’enseignement de Freud qui est le nôtre ; pour redonner le ton de la raison dans une lutte aussi stérile dans ses formes que basse dans ses motifs, et en y apportant une mesure équitable pour préserver l’audience que la psychanalyse est en train de conquérir en France et que cette lutte ne peut que desservir.

Je vous prie de présenter à votre femme mes hommages et de croire à ma confiance et à ma fidélité.

J. L.