L’« Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung » prononcé lors de la séance du séminaire du 10 février 1954 avant l’exposé de Jean Hyppolite, est d’abord, retravaillée et amplifiée, dans La psychanalyse, 1956, n° 1, « Sur la parole et le langage », pp. 17-28 (c’est cette version qui est ici proposée). Puis dans Écrits, Paris, Seuil, coll. « Le champ freudien », 1966, pp. 369-380 (sous le titre : « Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud ».

(17)Séminaire de technique freudienne du 10 février 1954[1].

 

introduction au commentaire

de jean hyppolite

sur la verneinung

 

Vous avez entendu la dernière fois mon commentaire sur le passage central de l’écrit de Freud sur la dynamique du transfert[2].

Vous avez pu y mesurer combien féconde se révèle notre méthode de recourir aux textes de Freud pour soumettre à un examen critique l’usage présent des concepts fondamentaux de la technique psychanalytique et spécialement de la notion de résistance.

L’adultération qu’a subie en effet cette dernière notion prend sa gravité de la consigne que Freud a consacrée de son autorité, de donner le pas dans la technique à l’analyse des résistances. Car si Freud entendait bien là marquer un tournant de la pratique, nous croyons qu’il n’y a que confusion et contresens dans la façon dont on s’autorise d’un ordre d’urgence pour y appuyer une technique qui ne méconnaît rien de moins que ce à quoi il s’applique.

La question est du sens qu’il faut restituer aux préceptes (18)de cette technique qui, pour s’être bientôt réduits à des formules toutes faites, ont perdu la vertu indicative qu’ils ne sauraient conserver que dans une compréhension authentique de la vérité de l’expérience qu’ils sont destinés à conduire. Freud, bien entendu, ne saurait y manquer non plus que ceux qui pratiquent son œuvre. Mais, vous avez pu en faire l’épreuve, ce n’est pas le fort de ceux qui dans notre discipline se rempardent à plus grand bruit derrière la primauté de la technique, – sans doute pour se couvrir de la concomitance certaine qui y accorde en effet les progrès de la théorie, dans l’usage abêti des concepts analytiques qui peut seul justifier la technique qui est la leur.

Que l’on tente de serrer d’un peu plus près ce que représente dans l’usage dominant l’analyse des résistances, on sera bien déçu. Car ce qui frappe d’abord à lire ses doctrinaires, c’est que le maniement dialectique d’une idée quelconque leur est si impensable, qu’ils ne sauraient même le reconnaître quand ils y sont précipités à la façon dont M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, par une pratique à laquelle la dialectique est en effet immanente. Dès lors ils ne sauraient y arrêter leur réflexion, sans se raccrocher sous un mode panique aux objectivations les plus simplistes, fut-ce aux plus grossièrement imageantes.

C’est ainsi que la résistance en vient à être par eux imaginée plutôt que conçue, selon ce qu’elle connote dans son emploi sémantique moyen[3], soit, à bien examiner cet emploi, dans une acception transitive indéfinie. Grâce à quoi « le sujet résiste » est entendu « il résiste à… » – À quoi ? – Sans doute à ses tendances dans la conduite qu’il s’impose en tant que sujet névrotique, à leur aveu dans les justifications qu’il propose de sa conduite à l’analyste. Mais comme les tendances reviennent à la charge, et comme la technique est là pour un coup, cette résistance est supposée sérieusement mise à l’épreuve : dès lors (19)pour la maintenir il faut qu’il y mette du sien et, avant même que nous ayons le temps de nous retourner, nous voici glisser dans l’ornière de l’idée obtuse que le malade « se défend ». Car le contresens ne se scelle définitivement que de sa jonction avec un autre abus de langage : celui qui fait bénéficier le terme de défense du blanc-seing que lui confère son usage en médecine, sans qu’on s’aperçoive, car on n’est pas meilleur médecin pour être mauvais psychanalyste, qu’il y a là aussi maldonne quant à la notion, si c’est à son sens correct en physiopathologie qu’on entend faire écho, – et qu’on ne trahit pas moins, car on n’est pas plus instruit en psychanalyse pour être ignorant en médecine, l’application parfaitement avertie que Freud en a faite dans ses premiers écrits sur la pathogénie des névroses.

Mais, nous dira-t-on, à centrer votre visée d’une idée confuse sur son point le plus bas de désagrégation, ne tombez-vous pas dans le travers de ce qu’on appelle proprement un procès de tendance. C’est qu’aussi bien, répondrons-nous, rien ne retient dans cette tendance les usagers d’une technique ainsi appareillée, car les préceptes dont ils parent sa confusion originelle ne remédient en rien à ses suites. C’est ainsi qu’on profère que le sujet ne peut rien nous communiquer que de son moi et par son moi, – ici le regard de défi du bon sens qui reprend pied à la maison ; qu’il faut pour arriver à quelque chose viser à renforcer le moi, ou tout au moins, corrige-t-on, sa partie saine, – et les bonnets de hocher à cette ânerie ; que dans l’usage du matériel analytique nous procéderons par plans, – ces plans dont nous avons bien entendu en poche le relevé garanti ; que nous irons ainsi de la surface à la profondeur, – pas de charrue avant les bœufs ; que pour ce faire le secret des maîtres est d’analyser l’agressivité, – pas de charrue qui tue les bœufs ; enfin voici la dynamique de l’angoisse, et les arcanes de son économie, – que nul ne touche, s’il n’est expert hydraulicien, aux potentiels de ce mana sublime. Tous ces préceptes, disons-le, et leur parure théorique seront délaissés de notre attention parce qu’ils sont simplement macaroniques.

La résistance en effet ne peut être que méconnue dans son essence, si on ne la comprend pas à partir des dimensions du discours où elle se manifeste dans l’analyse. Et nous les avons (20)rencontrées d’emblée dans la métaphore dont Freud a illustré sa première définition. Je veux dire celle que nous avons commentée en son temps[4] et qui évoque les portées où le sujet déroule « longitudinalement » pour employer le terme de Freud, les chaînes de son discours, selon une partition dont le « noyau pathogène » est le leit-motiv. Dans la lecture de cette partition, la résistance se manifeste « radialement », terme opposé au précédent, et avec une croissance proportionnelle à la proximité où vient la ligne en cours de déchiffrage de celle qui livre en l’achevant la mélodie centrale. Et ceci au point que cette croissance, souligne Freud, peut être tenue pour la mesure de cette proximité.

C’est dans cette métaphore que certains ont même voulu trouver l’indice de la tendance mécanistique dont la pensée de Freud serait grevée. Pour saisir l’incompréhension dont cette réserve fait la preuve, il n’est que de se référer à la recherche que nous avons menée pas à pas dans les éclaircissements successifs que Freud a apportés à la notion de résistance, et spécialement à l’écrit sur lequel nous sommes et où il en donne la plus claire formule.

Que nous y dit Freud en effet ? Il nous découvre un phénomène structurant de toute révélation de la vérité dans le dialogue. II y a la difficulté fondamentale que le sujet rencontre dans ce qu’il a à dire ; la plus commune est celle que Freud a démontrée dans le refoulement, à savoir cette sorte de discordance entre le signifié et le signifiant, que détermine toute censure d’origine sociale. La vérité peut toujours dans ce cas être communiquée entre les lignes. C’est-à-dire que celui qui. veut la faire entendre, peut toujours recourir à la technique qu’indique l’identité de la vérité aux symboles qui la révèlent, à savoir arriver à ses fins en introduisant délibérément dans un texte des discordances qui répondent cryptographiquement à celles qu’impose la censure.

Le sujet vrai, c’est-à-dire le sujet de l’inconscient, ne procède pas autrement dans le langage de ses symptômes qui n’est pas tant déchiffré par l’analyste qu’il ne vient à s’adresser à lui de façon de plus en plus consistante, pour la satisfaction (21)toujours renouvelée de notre expérience. C’est en effet ce qu’elle a reconnu dans le phénomène du transfert.

Ce que dit le sujet qui parle, si vide que puisse être d’abord son discours, prend son effet de l’approximation qui s’y réalise de la parole où il convertirait pleinement la vérité qu’expriment ses symptômes. Précisons même tout de suite que cette formule est d’une portée plus générale, nous le verrons aujourd’hui, que le phénomène du refoulement par quoi nous venons de l’introduire.

Quoi qu’il en soit, c’est en tant que le sujet arrive à la limite de ce que le moment permet à son discours d’effectuer de la parole, que se produit le phénomène où Freud nous montre le point d’articulation de la résistance à la dialectique analytique. Car ce moment et cette limite s’équilibrent dans l’émergence, hors du discours du sujet, du trait qui peut le plus particulièrement s’adresser à vous dans ce qu’il est en train de dire. Et cette conjoncture est promue à la fonction de ponctuation de sa parole. Pour faire saisir un tel effet nous avons usé de cette image que la parole du sujet bascule vers la présence de l’auditeur[5].

Cette présence qui est le rapport le plus pur dont le sujet soit capable à l’endroit d’un être, et qui est d’autant plus vivement sentie comme telle que cet être est pour lui moins qualifié, cette présence pour un instant délivrée à l’extrême des voiles qui la recouvrent et l’éludent dans le discours commun en tant qu’il se constitue comme discours de l’on précisément à cette fin, cette présence se marque dans le discours par une scansion suspensive souvent connotée par un moment d’angoisse, comme je vous l’ai montré dans un exemple de mon expérience.

D’où la portée de l’indication que Freud nous a donnée d’après la sienne : à savoir que, quand le sujet s’interrompt dans son discours, vous pouvez être sûr qu’une pensée l’occupe qui se rapporte à l’analyste.

Cette indication, vous la verrez le plus souvent confirmée à poser au sujet la question : « Que pensez-vous à l’instant, qui se rapporte à ce qui vous entoure ici et plus précisément (22)à moi qui vous écoute ? ». Encore la satisfaction intime que vous pourrez tirer d’entendre des remarques plus ou moins désobligeantes sur votre aspect général et votre humeur du jour, sur le goût que dénote le choix de vos meubles ou la façon dont vous êtes nippé, ne suffit-elle pas à justifier votre initiative, si vous ne savez pas ce que vous attendez de ces remarques, et l’idée, reçue pour beaucoup, qu’elles donnent occasion de se décharger à l’agressivité du sujet, est proprement imbécile.

La résistance, disait Freud avant l’élaboration de la nouvelle topique, est essentiellement un phénomène du moi. Comprenons ici ce que cela veut dire. Cela nous permettra plus tard de comprendre ce qu’on entend de la résistance, quand on la rapporte aux autres instances du sujet.

Le phénomène ici en question montre une des formes les plus pures où le moi puisse manifester sa fonction dans la dynamique de l’analyse. C’est en quoi il fait bien saisir que le moi tel qu’il opère dans l’expérience analytique, n’a rien à faire avec l’unité supposée de la réalité du sujet que la psychologie dite générale abstrait comme instituée dans ses « fonctions synthétiques ». Le moi dont nous parlons est absolument impossible à distinguer des captations imaginaires qui le constituent de pied en cap, dans sa genèse comme dans son statut, dans sa fonction comme dans son actualité, par un autre et pour un autre. Autrement dit, la dialectique qui soutient notre expérience, se situant au niveau le plus enveloppant de l’efficacité du sujet, nous oblige à comprendre le moi de bout en bout dans le mouvement d’aliénation progressive, où se constitue la conscience de soi dans la phénoménologie de Hegel.

Ce qui veut dire que si vous avez affaire dans le moment que nous étudions, à l’ego du sujet, c’est que vous êtes à ce moment le support de son alter ego.

Je vous ai rappelé que l’un de nos confrères, guéri depuis de ce prurit de la pensée qui le tourmentait encore en un temps où il cogitait sur les indications de l’analyse, avait été saisi d’un soupçon de cette vérité ; aussi bien, le miracle de l’intelligence illuminant sa face, fit-il culminer son discours sur les dites indications, par l’annonce de cette nouvelle que l’analyse devait être subordonnée à cette condition première que le sujet eût le sentiment de l’autre comme existant.

C’est précisément ici que commence la question : quelle (23)est la sorte d’altérité par quoi le sujet s’intéresse à cette existence ? Car c’est de cette altérité même que le moi du sujet participe, au point que, s’il est une connaissance qui soit proprement classificatoire pour l’analyste, et de nature à satisfaire cette exigence d’orientation préalable que la nouvelle technique proclame d’un ton d’autant plus fendant qu’elle en méconnaît jusqu’au principe, c’est celle qui dans chaque structure névrotique définit le secteur ouvert aux alibis de l’ego.

En bref, ce que nous attendons de la réponse du sujet à lui poser la question stéréotypée, qui le plus souvent le libérera du silence qui vous signale ce moment privilégié de la résistance, c’est qu’il vous montre qui parle et à qui : ce qui ne constitue qu’une seule et même question.

Mais il reste à votre discrétion de le lui faire entendre en l’interpellant à la place imaginaire où il se situe : cela sera selon que vous pouvez ou non en raccorder le quolibet au point de son discours où sera venue buter sa parole.

Vous homologuerez ainsi ce point comme une ponctuation correcte. Et c’est ici que se conjugue harmonieusement l’opposition, qu’il serait ruineux de soutenir formellement, de l’analyse de la résistance et de l’analyse du matériel. Technique à quoi vous vous formez pratiquement au séminaire dit de contrôle.

Pour ceux pourtant qui en ont appris une autre, dont je connais trop la systématique, et qui lui garderaient encore quelque crédit, je ferai remarquer que bien sûr vous ne manquerez pas d’obtenir une réponse actuelle à faire état de l’agressivité du sujet à votre égard, et même à montrer quelque finesse à y reconnaître sous un mode contrasté le « besoin d’amour ». Après quoi, votre art verra s’ouvrir pour lui le champ des manèges de la défense. La belle affaire ! Ne savons-nous pas qu’aux confins où la parole se démet, commence le domaine de la violence, et qu’elle y règne déjà, même sans qu’on l’y provoque.

Si donc vous y portez la guerre, sachez au moins ses principes et qu’on méconnaît ses limites à ne pas la comprendre avec un Clausewitz comme un cas particulier du commerce humain.

On sait que c’est à en reconnaître, sous le nom de guerre totale, la dialectique interne, que celui-ci est venu à formuler qu’elle commande d’être considérée comme le prolongement des moyens de la politique.

Ce qui a permis à des praticiens plus avancés dans l’expérience (24)moderne de la guerre sociale, à laquelle il préludait, de dégager le corollaire que la première règle à observer serait de ne pas laisser échapper le moment où l’adversaire devient autre qu’il n’était, – ce qui indiquerait de procéder rapidement à cette partition des enjeux qui fonde les bases d’une paix équitable. Vous êtes d’une génération qui a pu éprouver que cet art est inconnu des démagogues qui ne peuvent pas plus se détacher des abstractions qu’un psychanalyste vulgaire. C’est pourquoi les guerres même qu’ils gagnent, ne font qu’engendrer les contradictions où l’on n’a guère occasion de reconnaître les effets qu’ils en promettaient.

Dès lors ils se lancent à corps perdu dans l’entreprise d’humaniser l’adversaire tombé à leur charge dans sa défaite, – appelant même le psychanalyste à la rescousse pour collaborer à la restauration d’human relations, dans quoi celui-ci, du train dont il mène maintenant les choses, n’hésite pas à se fourvoyer.

Tout ceci ne paraît pas déplacé à retrouver au tournant la note de Freud sur laquelle je me suis arrêté déjà dans le même écrit, et peut-être ceci éclaire-t-il d’une nouvelle lumière ce qu’il veut nous dire par la remarque qu’il ne faudrait pas inférer, de la bataille qui s’acharne parfois pour des mois autour d’une ferme isolée que celle-ci représente le sanctuaire national d’un des combattants, voire qu’elle abrite une de ses industries de guerre. Autrement dit le sens d’une action défensive ou offensive n’est pas à chercher dans l’objet qu’elle dispute apparemment à l’adversaire, mais plutôt dans le dessein dont elle participe et qui définit l’adversaire par sa stratégie.

L’humeur obsidionale qui se trahit dans la morosité de l’analyse des défenses, porterait donc sans doute des fruits plus encourageants pour ceux qui s’y fient, s’ils la mettaient seulement à l’école de la moindre lutte réelle, qui leur apprendrait que la réponse la plus efficace à une défense, n’est pas d’y porter l’épreuve de force.

En fait il ne s’agit chez eux, faute de s’astreindre aux voies dialectiques où s’est élaborée l’analyse, et faute de talent pour retourner à l’usage pur et simple de la suggestion, que de recourir à une forme pédantesque de celle-ci à la faveur d’un psychologisme ambiant dans la culture. Ce en quoi ils ne laissent pas d’offrir à leurs contemporains le spectacle de gens qui n’étaient appelés à leur profession par rien d’autre (25)que d’être en posture d’y avoir toujours le dernier mot, et qui, pour y rencontrer un peu plus de difficulté que dans d’autres activités dites libérales, montrent la figure ridicule de Purgons obsédés par la « défense » de quiconque ne comprend pas ce pourquoi sa fille est muette.

Mais ils ne font en cela que rentrer dans cette dialectique du moi et de l’autre qui fait l’impasse du névrosé et qui rend sa situation solidaire du préjugé de sa mauvaise volonté. C’est pourquoi il m’arrive de dire qu’il n’y a dans l’analyse d’autre résistance que celle de l’analyste. Car ce préjugé ne peut céder qu’à une véritable conversion dialectique, encore faut-il qu’elle s’entretienne chez le sujet d’un exercice continuel. C’est à quoi se ramènent véritablement toutes les conditions de la formation du psychanalyste.

Hors d’une telle formation, le préjugé restera toujours dominant qui a trouvé sa plus stable formule dans la conception du pithiatisme. Mais d’autres l’avaient précédée, et je ne veux induire ce que Freud pouvait en penser qu’à rappeler ses sentiments devant la dernière venue au temps de sa jeunesse. J’en extrais le témoignage du chapitre IV de son grand écrit sur Psychologie des masses et analyse du moi. Il parle des étonnants tours de force de la suggestion dont il fut le témoin chez Bernheim en 1899.

« Je peux, dit-il, me souvenir de la sourde révolte que, même à cette époque, j’éprouvais contre la tyrannie de la suggestion, quand un malade qui ne montrait pas assez de souplesse, s’entendait crier après : « Qu’est-ce que vous faites donc ? Vous vous contre-suggestionnez ! » (En français dans le texte). Je me disais à part moi que c’était la plus criante des injustices et des violences, que le malade avait bien le droit d’user de contre-suggestion, quand on tentait de le subjuguer par des artifices de suggestion. Ma résistance prit par la suite la direction plus précise de m’insurger contre le fait que la suggestion qui expliquait tout, dût elle-même se dérober à l’explication. J’allais répétant à son endroit la vieille plaisanterie :

« Christophe portait le Christ

Le Christ portait le monde entier,

Dis donc, où Christophe

Pouvait-il bien poser ses pieds ? »

(26)Je verse ceci au dossier du soupçon auquel notre ami Anzieu, se faisant l’avocat du diable, voulait l’autre jour donner corps, que Freud eût jamais conçu la résistance du malade comme une résistance à réduire.

Et si Freud poursuit en déplorant que le concept de suggestion ait dérivé vers une conception de plus en plus relâchée, qui ne lui laisse pas prévoir de sitôt l’éclaircissement du phénomène, que n’aurait-il pas dit de l’usage présent de la notion de la résistance, et comment n’eût-il pas à tout le moins encouragé notre effort d’en resserrer techniquement l’emploi ? Pour le reste, notre façon de la réintégrer dans l’ensemble du mouvement dialectique de l’analyse est peut-être ce qui nous permettra de donner un jour de la suggestion une formule à l’épreuve des critères de l’expérience.

Tel est le dessein qui nous guide quand nous éclairons la résistance au moment de transparence où elle se présente, selon l’heureuse expression de M. Mannoni, par le bout transférentiel.

Et c’est pourquoi nous l’éclairons par des exemples où l’on peut voir jouer la même syncope dialectique.

C’est ainsi que nous fîmes cas[6] de celui dont Freud illustre de façon presque acrobatique ce qu’il entend par le désir du rêve. Car s’il le donne pour couper court à l’objection de l’altération que le rêve subirait par sa remémoration dans le récit, il apparaît clairement que seule l’intéresse l’élaboration du rêve en tant qu’elle se poursuit dans le récit lui-même, c’est-à-dire que le rêve ne vaut pour lui que comme vecteur de la parole. Si bien que tous les phénomènes qu’il donne d’oubli, voire de doute, qui viennent entraver le récit, sont à interpréter comme signifiants dans cette parole, et que, ne restât-il d’un rêve qu’un débris aussi évanescent que le souvenir flottant dans l’air du chat qui se subtilise de façon si inquiétante aux yeux d’Alice, ceci n’est fait que pour rendre plus certain qu’il s’agit là du bout brisé de ce qui dans le rêve constitue sa pointe transférentielle, autrement dit ce qui dans ledit rêve s’adresse directement à l’analyste. Ici par l’intermédiaire du mot « canal », seul vestige subsistant du rêve, soit un sourire encore, mais celui-là impertinent de femme, dont (27)celle pour qui Freud a pris la peine de lui faire goûter sa théorie du Witz, accueille son hommage, et qui se traduit par la phrase concluant l’histoire drôle que sur l’invitation de Freud elle associe au mot : canal : « Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas ».

De même, dans l’exemple d’oubli d’un nom, que nous avons naguère pris littéralement comme le premier venu[7], dans la « psychopathologie de la vie quotidienne », avons-nous pu saisir que l’impossibilité où se trouve Freud d’évoquer le nom de Signorelli dans le dialogue qu’il poursuit avec le confrère qui est alors son compagnon de voyage, répond au fait qu’en censurant dans sa conversation antérieure avec le même tout ce que les propos de celui-ci lui suggéraient tant par leur contenu que par les souvenirs qui leur faisaient en lui cortège, de la relation de l’homme et du médecin à la mort, soit au maître absolu, Herr, signor, Freud avait littéralement abandonné en son partenaire, retranché donc de soi, la moitié brisée (entendons-le au sens le plus matériel du terme) de l’épée de la parole, et pour un temps, précisément celui où il continuait à s’adresser au dit partenaire, il ne pouvait plus disposer de ce terme comme matériel signifiant, pour attaché qu’il restait à la signification refoulée, – et ce d’autant plus que le thème de l’œuvre dont il s’agissait de retrouver en Signorelli l’auteur, nommément la fresque de l’Antéchrist, à Orvieto, ne faisait qu’historier sous une forme des plus manifestes, encore qu’apocalyptique, cette maîtrise de la mort.

Mais peut-on se contenter de parler ici de refoulement ? Sans doute pouvons-nous assurer qu’il y est par les seules surdéterminations que Freud nous livre du phénomène, et nous pouvons y confirmer aussi par l’actualité de ses circonstances la portée de ce que je veux vous faire entendre dans la formule : l’inconscient, c’est le discours de l’autre.

Car l’homme qui dans l’acte de la parole, brise avec son semblable le pain de la vérité, partage le mensonge.

Mais est-ce ici tout dire ? Et la parole ici retranchée, pouvait-elle ne pas s’éteindre devant l’être-pour-la-mort, quand elle s’en serait approchée à un niveau où seul le mot d’esprit est (28)encore viable, les apparences du sérieux pour répondre à sa gravité n’y faisant plus figure que d’hypocrisie.

Ainsi la mort nous apporte la question de ce qui nie le discours, mais aussi de savoir si c’est elle qui y introduit la négation. Car la négativité du discours en tant qu’elle y fait être ce qui n’est pas, nous renvoie à la question de savoir ce que le non-être, qui se manifeste dans l’ordre symbolique, doit à la réalité de la mort.

C’est ainsi que l’axe des pôles où s’orientait un premier champ de la parole, dont l’image primordiale est le matériel du tessère (où l’on retrouve l’étymologie du symbole), est ici croisé par une dimension seconde non pas refoulée, mais leurrante par nécessité. Or, c’est celle d’où surgit avec le non-être la définition de la réalité.

Ainsi voyons-nous déjà sauter le ciment dont la soi-disant nouvelle technique bouche ordinairement ses fissures, à savoir un recours, dépourvu de toute critique, à la relation au réel.

Nous n’avons pas cru pouvoir mieux faire, pour que vous sachiez que cette critique est absolument consubstantielle à la pensée de Freud, que d’en confier la démonstration à M. Jean Hyppolite, qui n’illustre pas seulement ce séminaire par l’intérêt qu’il veut bien lui porter, mais qui, par sa présence, vous est en quelque sorte garant que je ne m’égare pas dans ma dialectique.

Je lui ai demandé de commenter de Freud un texte très court, mais qui, pour se situer en 1925, c’est-à-dire bien plus avant dans le développement de la pensée de Freud, puisqu’il est postérieur aux grands écrits sur la nouvelle topique[8], nous porte au cœur de la nouvelle question soulevée par notre examen de la résistance. J’ai nommé le texte sur la dénégation.

M. Jean Hyppolite, à se charger de ce texte, me décharge d’un exercice où ma compétence est loin d’atteindre la sienne. Je le remercie d’avoir accédé à ma demande et je lui passe la parole sur la Verneinung.

 



[1]. On donne ici le texte recueilli d’un des colloques du séminaire tenu par Jacques Lacan, à la clinique de la Faculté à l’hôpital Sainte-Anne et consacré par lui pendant l’année 53-54 aux « Écrits techniques de Freud » et à l’actualité qu’ils intéressent. II a été seulement amplifié de quelques rappels, qui ont semblé utiles, à des leçons antérieures, sans qu’on ait pu lever pour autant la difficulté d’accès inhérente à tout morceau choisi d’un enseignement.

[2]. Il s’agit de l’article : Zur Dynamik der Uebertragung auquel on accédera de la façon la plus simple dans les Gesammelte Werke, VIII, pp. 364-374, Imago publishing, London. Ou en anglais dans les Coll. Papers, II, pp. 312-332. Nous ne saurions recommander l’usage de la traduction française dont les inexactitudes sur le plus vif du sujet ici traité, rendent préférable pour le lecteur non averti le recours direct au texte allemand.

[3] Celui-ci, disons-le en passant, comporte certainement des oscillations non négligeables quant à l’accentuation de sa transitivité, selon l’espèce d’altérité à laquelle il s’applique.

On dit : to resist the evidence comme to resist the authority of the Court, – mais par contre nicht der Versuchung widerstehen. Notons la gamme des nuances qui peuvent se répartir beaucoup plus aisément dans la diversité du sémantème en allemand : widerstehen, – widerstreben, – sich straüben gegen, andauern, fortbestehen, moyennant quoi widerstehen peut être intentionnellement plus adéquat au sens que nous allons dégager comme étant le sens proprement analytique de la résistance.

[4]. Cf. G. W., I, pp. 290-307 dans le chapitre Zur Psychotherapie der Hysterie, pp. 254-312, dû à Freud dans les Studien über hysterie, publiées en 1895, avec Breuer. Il y a une édition anglaise des Studies on hysteria.

[5] On reconnaîtra là la formule par où nous introduisions dans les débuts de notre enseignement ce dont il s’agit ici. Le sujet, disions-nous, commence l’analyse en parlant de lui sans vous parler à vous, ou en parlant à vous sans parler de lui. Quand il pourra vous parler de lui, l’analyse sera terminée.

[6]. G. W., II-III, p. 522, n. 1. S. E., V, p. 517, n. 2, Science des rêves, p. 427.

[7]. Cet exemple en effet inaugure le livre, G. W., IV, pp. 5-12, Psychopathologie de la vie quotidienne, pp. 1-8.

[8]. Nous devions consacrer l’année qui a suivi au commentaire de l’écrit intitulé Au-delà du principe du plaisir.

 (N. d. R.).