Intervention sur l’exposé de J. Favez-Boutonier « Psychanalyse et philosophie » résumée par le Dr Lacan lui-même, à la Société Française de Philosophie le 25 janvier 1955 parue dans le Bulletin de la Société Française de Philosophie, n° 1, 1955, pp 37-41

Discussion : […]

 

M. Gabriel Marcel – […]

 

Dr Jacques Lacan – Intervention résumée[1]

 

(37)Le Dr Jacques Lacan se garderait d’ajouter son commentaire à un exposé aussi bien rempli, s’il ne s’y croyait invité par l’évocation, faite par Mme Favez-Boutonier, d’une équipe qui (38)s’emploie actuellement à une révision du fondement de la psychanalyse.

Ce travail lui semble mériter d’être précisé devant la Société de Philosophie. Son actualité laisse assez loin derrière elle les objections de l’époque et du type Blondel, pour qu’on puisse regretter que Mme Favez-Boutonier se soit attardée à les rappeler.

La psychanalyse se situe dans un registre de l’expérience où ne peut être éludée la question de l’ignorance, conçue comme fonction dialectiquement opposée au savoir. La psychanalyse, si elle est respectueuse du champ qui définit son essence, se développe dans l’ignorance et toutes les connaissances qu’elle a permis d’accumuler n’ont d’autre valeur que d’un dépôt, incompréhensible en ses stratifications, sinon par l’action qui la constitue en une suite de révélations singulières.

C’est à partir de ce principe que doivent se juger les questions qui se posent de savoir si l’analyse est une science et quelle est sa situation comme discipline et comme technique.

Il y a une façon de poser le savoir objectif découvert par l’analyse dont on vient de voir assez bien le porte-à-faux, aux inquiétudes manifestées par tel orateur quant à la révélation possible au sujet en analyse d’une homosexualité jusque-là inconsciente.

Les réponses de Mme Favez-Boutonier, certainement insuffisantes si elles prétendent parer à l’objection dans toute son ampleur, trahissent le malentendu qui nous conduit à suivre l’objecteur dans le point de vue que nous lui avons laissé prendre faute de rigueur, et qui serait que nous découvrons au sujet sa réalité, alors qu’il s’agit qu’il découvre sa vérité. À cet égard, la valeur d’épreuve dans l’ordination du sujet qu’a son affrontement à sa tendance homosexuelle, n’est pas moindre que pour toute autre tendance, car cette épreuve se déroule dans la reconnaissance de sa signification.

À montrer trop de flottement dans l’affirmation du plan proprement dialectique qui est le nôtre et pour replacer néanmoins la technique dans sa dépendance, on vient à dire que la technique est toujours « contre l’homme », ce dont le Dr Lacan fait amicalement mais fermement reproche à Mme Favez-Boutonier.

Reprenant alors la ligne indiquée dans son exorde, il pose comme pierre de touche de l’analyse authentique qu’il ne saurait y être question qu’on y enseigne le planning d’un traitement.

Il s’en écarte à nouveau pour répondre à la question soulevée de savoir si Freud est un philosophe, – indiquant la pudeur, sinon la diplomatie, qui guidait Freud dans une répudiation des (39)connaissances philosophiques que contredit le témoignage que nous avons de son immense culture.

Il est un philosophe sans aucun doute, – si Sadi Carnot ou Newton le sont, si Copernic l’est, – à savoir en tant qu’ils ont apportés des émergents dans l’ordre de la vérité.

Révolution copernicienne, telle est bien, comme on l’a dit, en effet, la portée de la découverte freudienne. Elle tient en ceci : le sujet qui parle n’est pas le sujet conscient.

C’est bien, en effet, de la parole qu’il s’agit dans le « contenu » de l’inconscient. Et c’est pourquoi il n’est pas plus question d’en faire une sorte de somme substantielle qu’il ne peut l’être pour l’ensemble des significations possibles à partir des données du langage.

Il n’y a pas de cartographie de l’inconscient. Ce que nous y déchiffrons, c’est un discours concret, avec la nouveauté singulière que comporte en chaque cas toute relation à la vérité.

Et le Dr Jacques Lacan de s’engager avec quelque excuse quant au caractère sauvage d’un tel rappel devant la Société à laquelle il s’adresse, dans la distinction de la parole en tant que constituante et du discours en tant que constitué.

Il en montre le contraste aussi bien que les paradoxes à propos de la parole médiatrice par excellence qu’on désigne justement comme la parole donnée : « Tu es ma femme », « tu es mon maître », par où le sujet forme son message en le recevant de l’autre sous un mode inversé, et qui, d’avoir été émise, le fait autre qu’il n’était avant cette parole.

Cette parole même, Freud en découvre la présence et l’action très au delà de tout ce que le sujet veut ou croit dire, au delà même de ce qu’il peut exprimer par ses gestes où elle semble s’incarner plus encore. Son témoignage est le même que celui qui nous dit dans l’Évangile que « si ceux là ne criaient pas, les pierres elles-mêmes le feraient ». Et c’est bien tout ce qui jusque là avait paru l’inerte de la vie psychologique, ses déchets, ses rebuts, sa marge subjective en tout cas, rêves et psychopathologie du quotidien que Freud nous montre être structuré comme le langage lui même, avec les rapports du signifié et du signifiant et toutes les exigences qu’ils comportent : organisation couplée du matériel, renvoi de toute signification à une autre signification.

Et le Dr Lacan d’insister et de dire combien il est nécessaire de procéder par la méthode du commentaire de texte qui n’est point de trop en une œuvre aussi profonde et aussi pleine que celle de Freud, afin d’éviter les interprétations unilatérales et bornées, (40)les vulgarisations littérales qui la dégradent en la déformant.

Il le démontre en comparant à la méthode d’un Champollion, l’immortelle Traumdeutung de Freud, trop oubliée d’être peu lue en raison d’habitudes d’information abrégée.

Le Dr Lacan repousse le terme de psychologie des profondeurs comme inessentiel à l’analyse, au reste sans importance eu égard à ce dont il s’agit qui n’est pas de savoir si ce qui est découvert est plus profond, mais est plus vrai que ce qui le masquait.

Il fait ici la distinction du signe ou de l’indice naturel et du symptôme analytique, en tant que celui ci est proprement une vérité, scellée sans doute, mais déjà mise en forme.

La méthode analytique et la science freudienne mettent donc en cause la primauté du moi comme telle dans l’organisation du sujet. Car l’ancien « connais-toi toi-même » apparaît sur l’antécédent de l’illusion moderne selon laquelle ce serait au moi qu’il appartiendrait de s’accomplir en surmontant sa propre méconnaissance, comme pourvue maintenant d’un sens plus pur.

Avec la rigueur de la science et dépouillant une aberration scolastique, Freud nous indique que le sujet humain, n’a pas le moi pour centre, qu’il s’est décentré par rapport à lui. Ceci implique qu’il n’y a pas de plus mauvais mot que celui de prise de conscience pour désigner la réalisation qui, dès lors, lui est proposée.

Que celui de reconnaissance lui doive être substitué, comment ceci n’est-il pas évident pour tous ceux qui pratiquent une technique, dont le premier principe est qu’elle ne peut être exercée par le sujet isolé, mais toujours avec quelqu’un ?

Que si c’est là justement l’objection que certains font à la psychanalyse, c’est qu’ils ignorent que toute la technique en est définie par ce seul but de permettre à la parole du sujet de s’achever, sans qu’y interfère le discours secret de l’analyste, et que c’est donc bien la parole en tant que tiers terme entre le sujet qui est en cause, puisqu’elle ne saurait se réaliser pour le sujet en analyse que par les voies d’une incessante rectification.

En aucun cas, on ne saurait voir ici un simple transfert de qualité entre conscient et inconscient, mais la théorie comme la pratique soulignent le caractère essentiellement dynamique du processus.

Les questions qui surgissent à partir de ces vérités premières, sont bien autrement problématiques, voire déroutantes, que celles qu’on peut évoquer, comme il fut ici fait, au nom de la morale.

C’est la notion même de l’humanisme traditionnel qui est ici ébranlée – et c’est bien de son autonomie individuelle que le sujet apparaît ici dépouillé, et non pas seulement de façon abstraite.

(41)Que Mme Favez-Boutonier ait invoqué la cybernétique touche particulièrement le Dr Lacan qui se propose d’aborder les relations des deux domaines.

Certes, une certaine confusion des concepts a fait mauvaise réputation aux spéculations issues de cette discipline nouvelle venue. Il se propose d’en montrer la véritable portée dans l’avènement contemporain de la plus large critique dans les rapports de l’homme au discours universel.

Plus d’une avenue se laisse entrevoir quant à ce discours, comme déterminant des cycles fermés parfois exclusifs, non seulement dans la science, mais dans la politique la plus brûlante pour nous, et renouvelant avec les problèmes du dialogue les définitions même de la subjectivité.

C’est pourquoi ce ne serait pas seulement perdre tout le prix de l’instrument apporté par la psychanalyse à la connaissance que de la ravaler au simple niveau d’une pratique thérapeutique, ce serait laisser se dégrader cette pratique elle-même pour nourrir les superstitions psychologiques qui dessinent une menace à l’échelle de la société.

La véritable situation de la science psychanalytique comme la formation de ses tenants, sont solidaires d’un mouvement critique où la science doit être reclassée. On verra alors que ses cadres les plus neufs, qu’il est temps de reconnaître sous le terme de sciences conjecturales, avaient leur place préparée depuis l’origine de la science moderne.

 

Mme Favez-Boutonier – […]

 

 



[1] Par le Dr Lacan lui-même.