Ce texte fut publié dans le Bulletin de l’Association Freudienne n° 40 pages 5 à 8 qui mentionne avoir conservé la présentation de ce curriculum dactylographié. La présentation est ici aussi respectée.

 

Curriculum présenté pour une candidature

à une direction de : psychanalyse

à l’École des Hautes Études.

 

Jacques Lacan, né le 13 avril 1901 à Paris, depuis sa thèse de doctorat en médecine : La psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932 – Le François 381 pages), s’est consacré toujours plus avant à la psychanalyse, pour que l’actualité l’amène à s’affronter aux deux problèmes cruciaux de son avenir, soit ceux : d’une mise en forme correcte de son expérience et d’une formation réelle de ses praticiens.

 

I. Conduit à la psychanalyse, Jacques Lacan l’a été par une formation achevée de neurologue et de psychiatre, comme en témoigne le gradus médical régulier qui fut le sien, de l’externat des hôpitaux de Paris, à l’internat des hôpitaux psychiatriques et au clinicat des maladies mentales et de l’encéphale, et divers travaux de neurologie (sur le syndrome de Parinaud avec le Professeur Alajouanine) et de psychiatrie (sur la schizophasie et le problème de la paranoïa avec le Professeur Claude).

Un recours parallèle à plusieurs disciplines qui le firent successivement élève des professeurs Caullery à la faculté des sciences, Étienne Gilson et Léon Robin à la faculté des lettres, complètent ses études.

Dès 1928 l’ordre de sa participation au groupe : l’Évolution Psychiatrique où s’affirme entre les deux guerres le mouvement de rénovation de la psychiatrie classique, annonce sa position présente. Les problèmes posés dans sa thèse, ceux-là mêmes qui la firent remarquer au-delà des milieux médicaux pour introduire la position nouvelle alors d’un structuralisme en psychopathologie, sont à l’origine de l’intérêt par où la psychanalyse devait le fixer.

 

II. La formation psychanalytique – Après 6 ans d’initiation régulière et de travaux personnels, il se fait habiliter par le groupe alors institué, au titulariat où se sanctionne communément la maîtrise de cette technique (1938).

Traduit Freud. Collabore à la Revue Le Minotaure (1933). En 1936 (Congrès international de Marienbad) il pose sous le nom de Stade du miroir un élément, reconnu depuis, de son apport doctrinal. Amorce sa confrontation de Freud à Hegel.

C’est l’époque de sa collaboration à l’Encyclopédie Française, mémorable par le tour personnel que Monsieur Lucien Febvre s’entend à lui donner. Sa contribution en demeure au tome VIII sur : La Famille et : Les complexes familiaux en Pathologie.

 

III. Dispersion et regroupement de la psychanalyse en France – La guerre mobilise le Docteur J. Lacan au Val-de-Grâce. Démobilisé en 1940, il ne pourra qu’élaborer son expérience sans relation avec le groupe dispersé et décimé, continuant sa consultation au service de la Clinique de la Faculté à Sainte-Anne, voire complétant aux Langues Orientales (M. le Professeur Demiéville) une information linguistique dont on verra quelle est pour lui l’exigence.

Après la guerre, des années sont nécessaires au rétablissement d’une communauté de travail entre une génération que ne lie plus à Freud que des rapports anecdotiques, et une autre d’expérience encore novice, de formation expédiée. Une demande immense se manifeste alors dans le milieu des jeunes psychiatres, qu’il faut filtrer d’abord, puis conduire sur le plan de l’action quotidienne et concrète. Ce travail déféré à une Commission dite d’enseignement, dont J. Lacan est un des membres, prévaut pour lui sur tout autre durant un temps. Il fournit cependant presque chaque année un rapport dans les divers Congrès nationaux et internationaux où le Groupe s’intéresse. Tels sont :

– L’agressivité en psychanalyse, au Congrès de Bruxelles – 1948 (Revue Franç. de Psychanalyse, juillet – septembre 48).

– Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je dans l’expérience psychanalytique, au Congrès de Zurich – 1949. (Revue Franç. de Psychanalyse, octobre – décembre 1949).

– Psychanalyse et criminologie, à la Réunion des psychanalystes de langue française, de 1950 (R.F.P. janvier – mars 51).

Pendant ces années l’effort de clarification qu’il poursuit en de nombreuses communications et interventions au sein de la Société psychanalytique de Paris[1] reste encore subordonné aux besoins de la réanimation du groupe.

En 1953, c’est ce groupe réanimé qui l’attend au rendez-vous du rapport qui lui a été confié « sur la fonction et le champ de la parole et du langage en psychanalyse », pour un congrès à Rome.

Cependant depuis 1951 il tient pour la formation des analystes un séminaire critique fondé sur la discipline du commentaire, appliquée aux textes de Freud.

 

IV. La Société française de psychanalyse – En 1953, après un an de débats sur les principes de la fondation d’un Institut dit de psychanalyse, les membres du groupe habilités à un enseignement : le Professeur Daniel Lagache, le Professeur Juliette Favez-Boutonier et le Dr Jacques Lacan avec eux, avaient fondé une nouvelle Société dite Société Française de Psychanalyse, pour répondre aux problèmes de la formation des psychanalystes et de l’enseignement de la psychanalyse.

Ce fut devant cette Société que le rapport sur le langage et la parole vint à sa date prévue, septembre 1953, au lieu fixé, à Rome mais au départ d’une nouvelle organisation. On en trouvera le texte et la discussion dans la publication périodique : La Psychanalyse[2], organe de la Société Française, dont le premier numéro, dirigé par Jacques Lacan (aux P.U.F.) contient en outre l’indication des initiatives des deux premières années du nouvel enseignement.

Leur seul programme manifeste le principe de soumettre la psychanalyse aux lois du dialogue scientifique, fondement de toute critique expérimentale, et particulièrement au contrôle des sciences humaines où elle a sa place marquée.

Des confrontations sans précédent dans l’histoire de la psychanalyse se succèdent dont les noms de Mrs. Koyré, Jean Hyppolite, Maurice Merleau-Ponty, Claude Lévi-Strauss, Marcel Griaule, Émile Benveniste, marquant les étapes, indiquent assez l’authenticité. Les relations doivent aussi être mentionnées qui ont été permises avec des groupes étrangers, celui de l’anthropologie criminologique en Belgique avec M. le Professeur Étienne De Greef, ou celui, si caractérisé par son effort de synthèse, de l’école suisse, avec le Professeur Médard Boss. Pour finir par le dernier, non le moindre des effets par où un tel changement d’esprit se fait connaître : l’intérêt qu’a voulu marquer en rupture avec une réserve jusque là trop fondée, pour une psychanalyse reprise en ces principes, le Professeur Martin Heidegger, en collaborant à la publication plus haut citée comme un manifeste de l’enseignement du Docteur Jacques Lacan sur la Parole et le Langage.

 

V. Programme d’enseignement – Notre dessein est qu’une discipline tolérée malgré ses écarts apparents des normes de la communication scientifique, prenne droit de cité et du même coup rang de contrôle dans les sciences.

Au cours d’un séminaire qui est déjà dans sa sixième année, et auquel depuis quatre ans le Professeur Jean Delay a donné abri de son service à Sainte Anne[3], le Dr. J. Lacan développe – doctrine et exercice – les principes implicites à une pratique qui, faute de les dégager, s’obscurcit, non sans effets délétères.

À cette fin il remet en examen, pour en montrer la portée, le fait du déterminisme symbolique, nœud véritable de la découverte freudienne : soit ce fait que le symptôme, au sens analytique de ce terme, ne soit pas un indice, mais le signifiant où converge une ou plusieurs chaînes de significations inconscientes, significations où l’histoire même du sujet se représente. Car c’est là le point nodal dont l’orientation mentale habituelle aux praticiens les fait se détourner aujourd’hui pour recourir à un mythe de remodelage du moi du sujet, dont la fonction qu’on y donne au moi de l’analyste, qu’elle soit de maturation instinctuelle ou d’impression normativante, est heureusement de pure fiction.

C’est en effet d’histoire au sens plein du terme, soit avec tout ce que le fait historique comporte d’historisation déjà dans son événement, qu’il s’agit dans les épisodes constituants d’une quelconque des déterminations que Freud démontre pour analysables. De même que tout ce qu’il nous décrit de la structure des symptômes, ne peut même pas être abordé hors d’une référence fondamentale à la distinction du signifiant et du signifié, telle que la linguistique la promeut.

La restauration de ces perspectives et leur mise en exercice, structurant la conduite même de la cure, inséparable de sa conception, en rectifie, avec les avenues humaines, les issues authentiques : ce que confirme l’expérience contrôlée des élèves en formation.

 

Il en ressort la requête d’un enseignement spécialisé :

1. qui se propose la mise à l’épreuve concrète, dans ce champ de l’expérience, des inférences qu’on peut tirer d’une notion de la remémoration qui se définisse comme distincte de la réminiscence, soit : comme fonction de la symbolisation itérative par quoi l’être parlant, c’est-à-dire intersubjectif, se structure en chaînes de signifiants, discontinues comme telles,

2. qui se donne pour objet l’étude in vivo de la distinction du signifiant et du signifié : seule à portée d’articuler correctement les conjonctions du symbolique et de l’imaginaire, dont l’ambiguïté maintenue dans l’analyse y ruine l’interprétation,

3. qui dégage enfin la contribution peut-être unique que la psychanalyse peut apporter à une théorie de la communication qui ne soit pas « stérilisée » mais intégrale, nous entendons qui ne néglige pas même dans son schéma fondamental, la rétroaction sur l’émetteur de l’acte de la parole, non plus que sa visée au-delà du récepteur.

Telles sont les lignes indicatives des recherches où une doctrine doit trouver son contrôle.

On voit que la psychanalyse s’y ouvre à des liaisons avec l’histoire, la linguistique, voire la formalisation mathématique, et avec la sociologie au sens le plus large, dont on attend des effets féconds, peut-être réciproques.

Pour le présent le promoteur de ce programme entend que le jeune praticien trouve en des collaborations concrètes cet élargissement de sa formation, qui seul peut lui permettre de la centrer sur son objet.

C’est dire assez ce que représenterait l’accession de la psychanalyse à un collège coordonnant les sciences humaines : pour un mouvement plein de promesses en ses exigences actuelles, la date inaugurale de la mise en œuvre des unes et des autres.

 

*

 

Seront déposés au centre de la rue de Varenne :

– une bibliographie de l’auteur,

– un exemplaire de sa thèse (v. p. 1) et les deux volumes parus de la revue :

La psychanalyse, contenant :

le premier, le Rapport de Rome de 1953. Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, vide supra p. 5

le second, le Séminaire sur la Lettre volée (26 avril 55)

– une série de tirages de ses travaux,

nommément :

– Les articles sur : La Famille – et les Complexes familiaux en pathologie – de 1938, dans le tome VIII de l’Encyclopédie française. 8. 40 – 3. 16. et 8. 42 – 1. 8. – un exemplaire –

– Le discours sur la causalité psychique – du 28 septembre 46 paru dans les entretiens de Bonneval, Desclées de Brouwer, éditeur.

– Les 3 rapports cités à la page 3 de ce curriculum, chacun en trois exemplaires.

– Some Reflections on the Ego, in : the International Journal of Psycho-analysis, vol. XXXIV 1953. par I – 7 pages.

– Les Variantes de la cure-type – article de fév. 1955 du tome Psychiatrie de l’Encyclopédie Médico-Chirurgicale 37812 C 10. 11 pages. – un exemplaire –

– La chose freudienne au sens du retour à Freud en psychanalyse. Conférence prononcée à la Clinique de Vienne le 17 nov. 1955 – extrait de l’Évol. psychiatrique 56. I. – trois exemplaires –

– Le numéro spécial des Études philosophiques 15 février, commémorant la naissance de Freud, auquel l’auteur a apporté ses collaborateurs et un article sur : Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 dont on déposera trois tirages aussitôt qu’obtenus.

 

 



[1]. Nous n’en ferons pas ici le catalogue. La dernière de cette époque prononcée en juillet 1953, s’intitulait : La psychanalyse, dialectique ?

Mentionnons pourtant pour le dehors une série de conférences qui se succédèrent durant des années à Paris, à Londres, à Oxford. Les principales eurent lieu au Collège philosophique dirigé par M. Jean Wahl, ramenant l’attention d’un public plus large vers le même problème, sous les titres de :

1947 – L’identification (3 conférences).

1948 – Réalité du champ de la psychanalyse.

Le conflit individuel et sa médiation sociale dans l’expérience psychanalytique. (2 conférences).

1951 – La fin du « moi »

1952 – La psychanalyse est-elle une psychologie ?

1953 – Le mythe individuel du névrosé ou « Poésie et Vérité » dans la névrose.

1954 – La découverte freudienne et les formes doctrinales de sa méconnaissance.

[2]. Rapport de Rome. Fonction et champ de la parole et du langage. 26-27 sept. 1953 – in La psychanalyse vol. 1, pages 81-166 et les Actes du Congrès contenant la présentation et la discussion de ce rapport pp.199-255.

[3]. Ce séminaire a lieu tous les mercredis à midi quinze au grand amphithéâtre de la Clinique de la Faculté de novembre à juillet.

Ses programmes furent les suivants :

– Années 1953-1954 : De la technique psychanalytique.

– Années 1954-1955 : Le moi dans la théorie freudienne et dans la technique psychanalytique.

– Années 1955-1956 : Les structures freudiennes dans les psychoses.

– Années 1956-1957 : La relation d’objet et les structures freudiennes.