Cette intervention de J. Lacan eut lieu dans le cadre d’une réunion de la Société française de philosophie après un exposé de Chaïm Perelman sur « L’idéal de rationalité et la règle de justice ». Cette intervention de Lacan fut récrite par lui pour sa publication dans le Bulletin de la Société française de philosophie,1961, tome LIII, pp. 29-33, dont le texte suivant est issu. Plus tard cette intervention paraîtra dans les Écrits en tant qu’Appendice II : La Métaphore du Sujet.

[…]

 

(29)M. P.-M. Schuhl – Une question, qui n’est pas une objection : N’y a-t-il pas, à la base de l’intéressant exposé de notre ami Perelman, ce sentiment qu’au fond l’injustice est plus scandaleuse pour un chacun que l’erreur ?

 

M. Perelman – Mais l’injustice est une erreur.

 

M. Schuhl – Oui, mais dans le domaine moral, dans le domaine…

 

M. Perelman – La différence serait la suivante : l’erreur serait la non-application des règles dans le domaine de la théorie, tandis que l’injustice le serait dans le domaine de la pratique, de l’action. Mais en accordant le primat à l’action, tout comme Peirce, qui a qualifié la logique d’éthique de la pensée, je dirai que l’erreur est une forme d’injustice, mais dans le domaine théorique. De même que, dans le domaine de l’erreur, il y a lieu de distinguer l’incorrection ou l’erreur formelle et l’erreur comme inadéquation à l’expérience, il me semble que dans le domaine de l’injustice il y a lieu également de distinguer l’injustice formelle ou la non-conformité aux règles et l’injustice comme blessure faite à notre conscience. L’injustice qui heurte la conscience est plus scandaleuse que l’erreur qui s’oppose à l’expérience, dans la mesure où sa persistance peut modeler la conscience dans le sens de l’insensibilisation, alors que l’expérience continuera toujours à s’imposer.

 

M. Jacques Lacan – Les procédés de l’argumentation intéressent M. Perelman pour le mépris où les tient la tradition de la science. Ainsi est-il amené devant une Société de philosophie à plaider la méprise.

Il vaudrait mieux qu’il passât au delà de la défense pour qu’on vienne à se joindre avec lui. Et c’est en ce sens que portera la remarque dont je l’avertis : que c’est à partir des manifestations de l’inconscient, dont je m’occupe comme analyste, que je suis venu à développer une théorie des effets du signifiant où je retrouve la rhétorique. Ce dont témoigne le fait que mes élèves, à lire ses ouvrages, y reconnaissent le bain même où je les mets.

Ainsi serai-je amené à l’interroger moins sur ce dont il a argué ici, peut-être avec trop de prudence, que sur tel point où ses travaux nous portent au plus vif de la pensée.

La métaphore, par exemple, dont on sait que j’y articule un des deux versants fondamentaux du jeu de l’inconscient.

(30)Je ne suis pas sans m’accorder à la façon dont M. Perelman la traite en y décelant une opération à quatre termes, voire à ce qu’il s’en justifie de la séparer ainsi décisivement de l’image.

Je ne crois pas qu’il soit fondé pour autant à croire l’avoir ramenée à la fonction de l’analogie[1].

Si nous tenons pour acquise dans cette fonction que les relations et  se soutiennent dans leur effet propre de l’hétérogénéité même où elles se répartissent comme thème et phore, ce formalisme n’est plus valable pour la métaphore, et la meilleure preuve est qu’il se brouille dans les illustrations mêmes que M. Perelman y apporte.

Il y a bien, si l’on veut, quatre termes dans la métaphore, mais leur hétérogénéité passe par une ligne de partage : trois contre un, et se distingue d’être celle du signifiant au signifié.

Pour préciser une formule que j’en ai donnée dans un article intitulé « L’instance de la lettre dans l’inconscient[2] », je l’écrirai ainsi :

 

La métaphore est radicalement l’effet de la substitution d’un signifiant à un autre dans une chaîne, sans que rien de naturel ne le prédestine à cette fonction de phore, sinon qu’il s’agit de deux signifiants, comme tels réductibles à une opposition phonématique.

Pour le démontrer sur un des exemples même judicieusement choisi par M. Perelman du troisième dialogue de Berkeley[3] : un océan de fausse science, s’écrira ainsi, – car il vaut mieux y restaurer ce que la traduction déjà tend à y « endormir » (pour faire honneur avec M. Perelman à une métaphore très joliment trouvée par les rhétoriciens) :

 

 

Learning, enseignement, en effet, n’est pas science, et l’on y sent mieux encore que ce terme n’a pas plus à faire avec l’océan que les cheveux avec la soupe.

La cathédrale engloutie de ce qui s’est enseigné jusque-là concernant la matière, ne résonnera sans doute encore pas en vain à nos oreilles de se réduire à l’alternance de cloche sourde (31)et sonore par où la phrase nous pénètre : lear-ning, lear-ning, mais ce n’est pas du fond d’une nappe liquide, mais de la fallace de ses propres arguments.

Dont l’océan est l’un d’entre eux, et rien d’autre. Je veux dire : littérature, qu’il faut rendre à son époque, par quoi il supporte ce sens que le cosmos à ses confins peut devenir un lieu de tromperie. Signifié donc, me direz-vous, d’où part la métaphore. Sans doute, mais dans la portée de son effet, elle franchit ce qui n’est là que récurrence, pour s’appuyer sur le non-sens de ce qui n’est qu’un terme entre autre du même learning.

Ce qui se produit, par contre, à la place du point d’interrogation dans la seconde partie de notre formule est une espèce nouvelle dans la signification, celle d’une fausseté que la contestation ne saisit pas, insondable, onde et profondeur d’un peirow de l’imaginaire où sombre tout vase qui voudrait y puiser.

À être « réveillée » en sa fraîcheur, cette métaphore comme toute autre, s’avère ce qu’elle est chez les surréalistes.

La métaphore radicale est donnée dans l’accès de rage rapporté par Freud de l’enfant, encore, inerme en grossièreté, que fut son homme-aux-rats avant de s’achever en névrosé obsessionnel, lequel, d’être contré par son père l’interpelle. « Du Lampe, du Handtuch, du Teller usw ». (Toi lampe, toi serviette, toi assiette…, et quoi encore.) En quoi le père hésite à authentifier le crime ou le génie.

En quoi nous-même entendons qu’on ne perde pas la dimension d’injure où s’origine la métaphore. Injure plus grave qu’on ne l’imagine à la réduire à l’invective de la guerre. Car c’est d’elle que procède l’injustice gratuitement faite à tout sujet d’un attribut par quoi n’importe quel autre sujet est suscité à l’entamer.

« Le chat fait fait oua-oua, le chien fait miaou-miaou ». Voilà comment l’enfant épelle les pouvoirs du discours et inaugure la pensée.

On peut s’étonner que j’éprouve le besoin de pousser les choses aussi loin concernant la métaphore. Mais M. Perelman m’accordera qu’à invoquer, pour satisfaire à sa théorie analogique, les couples du nageur et du savant, puis de la terre ferme et de la vérité, et d’avouer qu’on peut ainsi les multiplier indéfiniment, ce qu’il formule manifeste à l’évidence qu’ils sont tous également hors du coup et revient à ce que je dis : que le fait acquis d’aucune signification n’a rien à faire en la question.

Bien sûr, dire la désorganisation constitutive de toute énonciation n’est pas tout dire, et l’exemple que M. Perelman réanime d’Aristote[4], du soir de la vie pour dire la vieillesse, nous (32)indique assez de n’y pas montrer seulement le refoulement du plus déplaisant du terme métaphorisé pour en faire surgir un sens de paix qu’il n’implique nullement dans le réel.

Car si nous questionnons la paix du soir, nous y apercevons qu’elle n’a d’autre relief que de l’abaissement des vocalises ; qu’il s’agisse du jabraille des moissonneurs ou du piaillement des oiseaux.

Après quoi, il nous faudra rappeler que tout blablabla que soit essentiellement le langage, c’est de lui pourtant que procèdent l’avoir et l’être.

Ce sur quoi jouant la métaphore par nous-même choisie dans l’article cité tout à l’heure[5], nommément : « Sa gerbe n’était pas avare ni haineuse » de Booz endormi, ce n’est pas chanson vaine qu’elle évoque le lien qui, chez le riche, unit la position d’avoir au refus inscrit dans son être. Car c’est là impasse de l’amour. Et sa négation même ne ferait rien de plus ici, nous le savons, que la poser, si la métaphore qu’introduit la substitution de « sa gerbe » au sujet, ne faisait surgir le seul objet dont l’avoir nécessite le manque à l’être : le phallus, autour de quoi roule tout le poème jusqu’à son dernier tour.

C’est dire que la réalité la plus sérieuse, et même pour l’homme la seule sérieuse, si l’on considère son rôle à soutenir la métonymie de son désir, ne peut être retenue que dans la métaphore.

Où veux-je en venir, sinon à vous convaincre que ce que l’inconscient ramène à notre examen, c’est la loi par quoi l’énonciation ne se réduira jamais à l’énoncé d’aucun discours ?

Ne disons pas que j’y choisis mes termes quoi que j’aie à dire. Encore qu’il ne soit pas vain de rappeler ici que le discours de la science, en tant qu’il se recommanderait de l’objectivité, de la neutralité, de la grisaille, voire du genre sulpicien, est tout aussi, malhonnête, aussi noir d’intentions que n’importe quelle autre rhétorique.

Ce qu’il faut dire, c’est que le je de ce choix naît ailleurs que là où le discours s’énonce, précisément chez celui qui l’écoute.

N’est-ce pas donner le statut des effets de la rhétorique, en montrant qu’ils s’étendent à toute signification ? Que l’on nous objecte qu’ils s’arrêtent au discours mathématique, nous en sommes d’autant plus d’accord que ce discours, nous l’apprécions au plus haut degré de ce qu’il ne signifie rien.

Le seul énoncé absolu a été dit par qui de droit : à savoir qu’aucun coup de dé dans le signifiant, n’y abolira jamais le hasard, – (33)pour la raison, ajouterons-nous, qu’aucun hasard n’existe qu’en une détermination de langage, et ce sous quelque aspect qu’on le conjugue, d’automatisme ou de rencontre[6].

 

M. Perelman – Je remercie le Dr Lacan de son intervention, et je suis convaincu qu’il y a des rapports généralement féconds entre mon étude et la psychanalyse. Seulement, pour vous faire l’aveu d’une évolution historique, je suis parti dans ma recherche d’un fait qui me scandalisait, en tant que logicien, à savoir que les philosophes n’étaient pas d’accord. Je pense que beaucoup de jeunes rationalistes ont été scandalisés par ce fait : pourquoi y a-t-il désaccord en philosophie ? Et puis, j’ai vu qu’il n’y avait pas seulement désaccord en philosophie, mais qu’il y avait aussi désaccord en droit, et désaccord en politique, et désaccord souvent en sciences humaines et dans beaucoup d’autres domaines ; et alors l’objet propre de ma recherche s’est élargi : comment expliquer le désaccord dans ces disciplines que l’on considère pourtant comme relevant de la raison. Voilà mon point de départ. Et c’est pourquoi j’ai entrepris des analyses de raisonnements en droit, en philosophie, en histoire, dans toute sorte de domaines. Je ne me suis pas attaqué aux raisonnements que j’aurais pu considérer comme déraisonnables, mais, au contraire, comme raisonnables dans le domaine des sciences humaines, et j’ai vu qu’en réalité, tout était à repenser dans la méthodologie de ces sciences. Maintenant dans quelle mesure l’argumentation relève-t-elle de la psychanalyse, ou le mépris de l’argumentation relève-t-il aussi d’un certain refoulement psychanalytique ? Il serait sans doute utile d’entreprendre des recherches dans ce domaine. Il est possible aussi que l’idée de l’argumentation ait été écartée à des époques de monarchie, de pouvoir absolu et de dictature. J’y ai fait allusion dans une communication présentée, il y a quelques mois, sur les cadres sociaux de l’argumentation[7]. Chaque fois que nous arrivons dans des régimes monolithiques, nous voyons qu’on aime les vérités évidentes, les déductions rectilignes, et pas beaucoup le pour et le contre, et l’argumentation ; c’est pourquoi les éléments sociaux peuvent également intervenir. Toutes ces études sont fort passionnantes, mais je crois qu’il faudrait un grand nombre de spécialistes pour les mener avec fruit. Je ne sais pas si l’on peut demander à quelqu’un d’être à la (34)fois philosophe, juriste, historien, sociologue, psychologue, psychanalyste, etc. Je me demande si des efforts s’étendant à tout le champ des sciences humaines ne devraient pas être l’objet de travaux d’équipes, d’équipes de gens qui se donnent la main, qui s’aident, qui s’épaulent, qui se critiquent ; je ne crois pas que cela puisse être mené par un seul homme. C’est pourquoi je suis très content de constater – et je le sais déjà depuis un certain nombre de mois – que, ici, à Paris, on étudie également les usages persuasifs, rationnels, raisonnables, déraisonnables du langage, du point de vue de la psychologie et spécialement de la psychanalyse. J’en suis très heureux, et si je pouvais contribuer au progrès de ces recherches, je le ferais ; avec grand plaisir.

 

[…]

 



[1]. Cf. les pages que nous nous permettons de qualifier d’admirables du Traité de l’argumentation, t. II, (aux P.U.F.), pp. 497-534.

[2]. Cf. « L’instance de la lettre dans l’inconscient »,in La Psychanalyse, Vol. 3, p. 68.

[3]. Traité de l’argumentation, p. 537.

[4]. Traité de l’argumentation, p. 535.

[5]. Cf. « L’instance… », citée pp. 60-61.

[6]. Intervention récrite par l’auteur en Juin 1961.

[7]. Cf. Ch. Perelman, « Les cadres sociaux de l’argumentation », Cahiers Internationaux de Sociologie, vol. XXVI, 1959, pp. 123-135.