Cet hommage à M. Merleau-Ponty fut publié dans un numéro spécial 184/185 de la revue Les temps modernes (pp. 245-254).

(245)1.– On peut exhaler le cri qui nie que l’amitié puisse cesser de vivre. On ne peut dire la mort advenue sans meurtrir encore. J’y renonce, l’ayant tenté, pour malgré moi porter au-delà mon hommage.

Me recueillant pourtant au souvenir de ce que j’ai senti de l’homme en un moment pour lui de patience amère.

2.– Que faire d’autre que d’interroger le point que met l’heure soudaine à un discours où nous sommes tous entrés ?

Et son dernier article qu’on reproduit ici, titre : « l’Œil et l’Esprit[1] », – en parler d’où il est fait, si j’en crois le signe d’une tête propice, pour que je l’entende : de ma place.

3.– C’est bien la dominante et la sensible de l’œuvre entière qui donnent ici leur note. Si on la tient pour ce qu’elle est – d’un philosophe, au sens de ce qu’un choix qui à seize ans y aperçoit son avenir (il l’attesta), y nécessite de professionnel. C’est dire que le lien proprement universitaire couvre et retient son intention, même éprouvé impatiemment, même élargi jusqu’à la lutte publique.

4.– Ce n’est pas là pourtant ce qui insère cet article dans le sentiment, pointé deux fois en son exorde et en sa chute, d’un changement très actuel à devenir patent dans la science. Ce qu’il évoque comme vent de mode pour les registres de la communication, complaisance pour les versalités opérationnelles[2], n’est noté que comme apparence qui doit conduire à sa raison.

C’est la même à quoi nous tentons de contribuer du champ privilégié à la révéler qu’est le nôtre (la psychanalyse freudienne) : (246)la raison par quoi le signifiant s’avère premier en toute constitution d’un sujet.

5.– L’œil pris ici pour centre d’une révision du statut de l’esprit, comporte cependant toutes les résonances possibles de la tradition où la pensée reste engagée.

C’est ainsi que Maurice Merleau-Ponty, comme quiconque en cette voie, ne peut faire que de se référer une fois de plus à l’œil abstrait que suppose le concept cartésien de l’étendue, avec son corrélatif d’un sujet, module divin d’une perception universelle.

Faire la critique proprement phénoménologique de l’esthétique qui résulte de cette raréfaction de la foi faite à l’œil n’est pas pour nous ramener aux vertus de connaissance de la contemplation proposée à l’ascèse du nous par la théorie antique.

Ce n’est point non plus pour nous attarder au problème des illusions optiques et de savoir si le bâton rompu par la surface de l’eau dans le bassin, la lune plus grosse d’aborder l’horizon, nous montrent ou non la réalité : Alain dans son nuage de craie y suffit.

Disons-le parce que même Maurice Merleau-Ponty ne semble pas franchir ce pas : pourquoi ne pas entériner le fait que la théorie de la perception n’intéresse plus la structure de la réalité à quoi la science nous a fait accéder en physique. Rien de plus contestable, tant dans l’histoire de la science que dans son produit fini, que ce motif dont il se prend à autoriser sa recherche qu’issue de la perception, la construction scientifique y devrait toujours revenir. Bien plutôt tout nous montre-t-il que c’est en refusant les intuitions perçues du pondéral et de l’impetus que la dynamique galiléenne a annexé les cieux à la terre, mais au prix d’y introduire ce que nous touchons aujourd’hui dans l’expérience du cosmonaute : un corps qui peut s’ouvrir et se fermer sans peser en rien ni sur rien.

6.– La phénoménologie de la perception est donc bien autre chose qu’un codicille à une théorie de la connaissance dont les débris font l’attirail d’une psychologie précaire.

Elle n’est pas plus situable dans la visée, qui n’habite plus à présent que le logicisme, d’un savoir absolu.

Elle est ce qu’elle est : à savoir une collation d’expériences dont il faut lire l’ouvrage inaugural de Maurice Merleau-Ponty[3] (247)pour mesurer les recherches positives qui s’y sont accumulées, et leur stimulation pour la pensée, sinon la dérision où elles font paraître les bêtifications séculaires sur l’illusion d’Aristote, voire l’examen clinique moyen de l’ophtalmologiste.

Pour en faire saisir l’intérêt, choisissons un petit fait dans l’immense trame de covariances de même style qui sont commentées en cet ouvrage, celui par exemple à la page 360 de l’éclairage violent qui apparaît en manière de cône blanchâtre pour ce que le supporte un disque, à peine visible d’être noir et surtout d’être le seul objet qui l’arrête. Il suffit d’y interposer un petit carré de papier blanc pour qu’aussitôt l’aspect laiteux s’en dissipe et que se détache comme distinct d’être éclairé en son contraste le disque noir.

Mille autres faits sont de nature à nous imposer la question de ce qui règle les mutations souvent saisissantes que nous observons par l’addition d’un élément nouveau dans l’équilibre de ces facteurs expérimentalement distingués que sont l’éclairage, les conditions fonds-forme de l’objet, notre savoir à son endroit, et tiers élément, ici le vif, une pluralité de gradations que le terme de couleur est insuffisant à désigner, puisqu’outre la constance qui tend à rétablir dans certaines conditions une identité, perçue avec la gamme dénommable sous des longueurs d’onde différentes, il y a les effets conjugués de reflet, de rayonnement, de transparence dont la corrélation n’est même pas entièrement réductible de la trouvaille d’art à l’artifice de laboratoire. Comme il s’éprouve de ce que le phénomène visuel de la couleur locale d’un objet n’a rien à faire avec celui de la plage colorée du spectre.

Qu’il nous suffise d’indiquer dans quelle direction le philosophe tente d’articuler ces faits, en tant qu’il est fondé à leur donner asile, soit en ceci au moins que tout un art de création humaine s’y rattache que la réalité physicienne réfute d’autant moins qu’elle s’en éloigne toujours plus, mais qu’il n’est pas dit pour autant que cet art n’a de valeur que d’agrément, et qu’il ne recèle pas quelque autre accès à un être, dès lors peut-être plus essentiel.

7.– Cette direction exigée vers ce qui ordonne les covariances phénoménalement définies de la perception, le philosophe de notre temps va la chercher, on le sait, dans la notion de la présence, ou pour mieux en traduire littéralement le terme (248)de l’allemand, de l’Être-là, à quoi il faut ajouter présence (ou Être-là)-dans-par-à-travers-un-corps. Position dite de l’existence, en tant qu’elle essaie de se saisir dans le moment d’avant la réflexion qui dans son expérience introduit sa distinction décisive d’avec le monde en l’éveillant à la conscience-de-soi.

Même restituée trop évidemment à partir de la réflexion redoublée que constitue la recherche phénoménologique, cette position se targuera de restaurer la pureté de cette présence à la racine du phénomène, dans ce qu’elle peut globalement anticiper de sa mouvance dans le monde. Car bien entendu des complexités homologues s’ajoutent du mouvement, du tact voire de l’audition, comment omettre du vertige, qui ne se juxtaposent pas mais se composent avec les phénomènes de la vision.

C’est cette présupposition qu’il y ait quelque part un lieu de l’unité, qui est bien faite pour suspendre notre assentiment. Non qu’il ne soit manifeste que ce lieu soit écarté de toute assignation physiologique, et que nous ne soyons satisfaits de suivre en son détail une subjectivité constituante là où elle se tisse fil à fil, mais non pas réduite à être son envers, avec ce qu’on appelle ici l’objectivité totale.

Ce qui nous étonne, c’est qu’on ne profite pas aussitôt de la structure si manifeste dans le phénomène, – et dont il faut rendre justice à Maurice Merleau-Ponty de n’y faire plus, au dernier point, de référence à aucune Gestalt naturaliste –, pour non y opposer, mais y accorder le sujet lui-même.

Qu’est-ce qui objecte à dire de l’exemple plus haut cité, – où l’éclairage est manifestement homologue du tonus musculaire dans les expériences sur la constance de la perception du poids, mais ne saurait masquer sa localité d’Autre –, que le sujet en tant qu’au premier temps il l’investit de sa consistance laiteuse, au second temps n’y est plus que refoulé. Et ce, par le fait du contraste objectivant du disque noir avec le carré blanc qui s’opère de l’entrée significative de la figure de ce dernier sur le fonds de l’autre. Mais le sujet qui là s’affirme en formes éclairées est le rejet de l’Autre qui s’incarnait en une opacité de lumière.

Mais où est le primum, et pourquoi préjuger de ce qu’il soit seulement un percipiens, quand ici se dessine que c’est son (249)élision qui rend au perceptum de la lumière elle-même sa transparence.

Pour tout dire, il nous semble que le « je pense » auquel on entend réduire la présence, ne cesse pas d’impliquer, à quelque indétermination qu’on l’oblige, tous les pouvoirs de la réflexion par quoi se confondent sujet et conscience, soit nommément le mirage que l’expérience psychanalytique met au principe de la méconnaissance du sujet et que nous-mêmes avons tenté de cerner dans le stade du miroir en l’y résumant.

Quoi qu’il en soit, nous avons revendiqué ailleurs, nommément sur le sujet de l’hallucination verbale[4], le privilège qui revient au perceptum du signifiant dans la conversion à opérer du rapport du percipiens au sujet.

8. – La phénoménologie de la perception à vouloir se résoudre en la présence-par-le-corps, évite cette conversion, mais se condamne à la fois à déborder de son champ et à se rendre inaccessible une expérience qui lui est étrangère. C’est ce qu’illustrent les deux chapitres de l’ouvrage de Maurice Merleau-Ponty sur le corps comme être sexué[5] et sur le corps comme expression dans la parole[6].

Le premier ne le cède pas en séduction à la séduction à quoi l’on avoue y céder de l’analyse existentielle, d’une élégance fabuleuse, à quoi J.-P. Sartre se livre de la relation du désir[7]. De l’engluement de la conscience dans la chair à la quête dans l’autre d’un sujet impossible à saisir parce que le tenir en sa liberté, c’est l’éteindre, de cette levée pathétique d’un gibier qui se dissipe avec le coup, qui ne le traverse même pas, du plaisir, ce n’est pas seulement l’accident mais l’issue qui impose à l’auteur son virage, en son redoublement d’impasse, dans un sadisme, qui n’a plus d’autre échappatoire que masochiste.

Maurice Merleau-Ponty, pour en inverser le mouvement, semble en éviter la déviation fatale, en y décrivant le procès d’une révélation directe du corps au corps. Elle ne tient à vrai dire que de l’évocation d’une situation pensée ailleurs comme humiliante, laquelle comme pensée de la situation supplée (250)au tiers, que l’analyse a montré être inhérent dans l’inconscient à la situation amoureuse.

Disons que ce n’est pas pour rendre plus valable pour un freudien la reconstruction de Sartre. Sa critique nécessiterait une précision, même pas encore bien reconnue dans la psychanalyse, de la fonction du fantasme. Nulle restitution imaginaire des effets de la cruauté ne peut y suppléer, et il n’est pas vrai que la voie vers la satisfaction normale du désir se retrouve de l’échec inhérent à la préparation du supplice[8]. Sa description inadéquate du sadisme comme structure inconsciente, ne l’est pas moins du mythe sadianiste. Car son passage par la réduction du corps de l’autre à l’obscène se heurte au paradoxe, bien autrement énigmatique à le voir rayonner dans Sade, et combien plus suggestif dans le registre existentiel, de la beauté comme insensible à l’outrage[9]. L’accès érotologique pourrait donc être ici meilleur, même hors de toute expérience de l’inconscient.

Mais il est clair que rien dans la phénoménologie de l’extrapolation perceptive, si loin qu’on l’articule dans la poussée obscure ou lucide du corps, ne peut rendre compte ni du privilège du fétiche dans une expérience séculaire, ni du complexe de castration dans la découverte freudienne. Les deux se conjurent pourtant pour nous sommer de faire face à la fonction de signifiant de l’organe toujours signalé comme tel par son occultation dans le simulacre humain, – et l’incidence qui résulte du phallus en cette fonction dans l’accès au désir tant de la femme que de l’homme, pour être maintenant vulgarisée, ne peut pas être négligée comme déviant ce qu’on peut bien appeler en effet l’être sexué du corps.

9.– Si le signifiant de l’être sexué peut être ainsi méconnu dans le phénomène, c’est pour sa position doublement celée dans le fantasme, soit de ne s’indiquer que là où il n’agit pas et de n’agir que de son manque. C’est en quoi la psychanalyse doit faire sa preuve d’un avancement dans l’accès au signifiant, et tel qu’il puisse revenir sur sa phénoménologie même.

On excusera mon audace du mode dont j’appellerai ici à (251)en témoigner le second article mentionné de Maurice Merleau-Ponty sur le corps comme expression dans la parole.

Car ceux qui me suivent reconnaîtront, combien mieux filée, la même thématique dont je les entretiens sur la primauté du signifiant dans l’effet de signifier. Et je me remémore l’appui que j’ai pu y trouver aux primes vacances d’après la guerre, quand mûrissait mon embarras d’avoir à ranimer dans un groupe épars encore une communication jusque-là réduite au point d’être à peu près analphabète, freudiennement parlant cela s’entend, de ce que le pli s’y conservât des alibis à l’usage d’habiller une praxis sans certitude de soi.

Mais ceux-là qui retrouveront leurs aises en ce discours sur la parole (et fût-ce à y réserver ce qui y rapproche un peu trop discours nouveau et parole pleine), n’en sauront pas moins que je dis autre chose, et nommément :

– que ce n’est pas la pensée, mais le sujet, que je subordonne au signifiant,

– et que c’est l’inconscient dont je démontre le statut quand je m’emploie à y faire concevoir le sujet comme rejeté de la chaîne signifiante, qui du même coup se constitue comme refoulé primordial.

Dès lors ils ne pourront consentir à la double référence à des idéalités, aussi bien incompatibles entre elles, par quoi ici la fonction du signifiant converge vers la nomination, et son matériel vers un geste où se spécifierait une signification essentielle.

Geste introuvable, et dont celui qui porte ici sa parole à la dignité de paradigme de son discours, eût su avouer qu’il n’offrait rien de tel à percevoir à son audience.

Ne savait-il pas au reste qu’il n’est qu’un geste, connu depuis saint Augustin, qui réponde à la nomination : celui de l’index qui montre, mais qu’à lui seul ce geste ne suffit pas même à désigner ce qu’on nomme dans l’objet indiqué.

Et si c’était la geste que je voudrais mimer, du rejet par exemple, pour y inaugurer le signifiant : jeter, n’implique-t-elle pas déjà l’essence vraie du signifiant dans la syntaxe instaurant en série les objets à soumettre au jeu du jet.

Car au-delà de ce jeu, ce qu’articule, oui, seulement là mon (252)geste, c’est le je évanouissant du sujet de la véritable énonciation. Il suffit en effet que le jeu se réitère pour constituer ce je qui, de le répéter, dit ce je qui s’y fait. Mais ce je ne sait pas qu’il le dit, rejeté qu’il est comme en arrière, par le geste, dans l’être que le jet substitue à l’objet qu’il rejette. Ainsi je qui dis ne peut être qu’inconscient de ce que je fais, quand je ne sais pas ce que faisant je dis.

Mais si le signifiant est exigé comme syntaxe d’avant le sujet pour l’avènement de ce sujet non pas seulement en tant qu’il parle mais en ce qu’il dit, des effets sont possibles de métaphore et de métonymie non seulement sans ce sujet, mais sa présence même s’y constituant du signifiant plus que du corps, comme après tout l’on pourrait dire qu’elle fait dans le discours de Maurice Merleau-Ponty lui-même, et littéralement.

De tels effets sont, je l’enseigne, les effets de l’inconscient, y trouvant après coup, de la rigueur qui en revient sur la structure du langage, confirmation du bien-fondé de les en avoir extraits.

10.– Ici mon hommage retrouve l’article sur l’Œil et l’Esprit, qui, d’interroger la peinture, ramène la vraie question de la phénoménologie, tacite au-delà des éléments que son expérience articule.

Car l’usage d’irréel de ces éléments dans un tel art (dont notons au passage que pour la vision il les a manifestement discernés plutôt que la science) n’exclut pas du tout leur fonction de vérité, dès lors que la réalité, celle des tables de la science, n’a plus besoin de s’assurer des météores.

C’est en quoi la fin d’illusion que se propose le plus artificieux des arts, n’a pas à être répudiée, même dans ses œuvres dites abstraites, au nom du malentendu que l’éthique de l’antiquité a nourri sous cette imputation, de l’idéalité d’où elle partait dans le problème de la science.

L’illusion ici prend sa valeur de se conjuguer à la fonction de signifiant qu’on découvre à l’envers de son opération.

Toutes les difficultés que démontre la critique sur le point non seulement du comment fait, mais du ce que fait la peinture, laissent entrevoir que l’inconscience où semble subsister le peintre dans sa relation au ce que de son art, serait utile à rapporter comme forme professionnelle à la structure radicale (253)de l’inconscient que nous avons déduite de sa commune individuation.

Ici le philosophe qu’est Maurice Merleau-Ponty fait honte aux psychanalystes d’avoir délaissé ce qui peut ici apparaître d’essentiel à portée de se mieux résoudre.

Et là encore de la nature du signifiant, – puisque aussi bien il faut prendre acte de ce que, s’il y a progrès dans la recherche de Maurice Merleau-Ponty, la peinture intervient déjà dans la phénoménologie de la perception, entendons dans l’ouvrage, et justement en ce chapitre où nous avons repris la problématique de la fonction de la présence dans le langage.

11.– Ainsi sommes-nous invités à nous interroger sur ce qui relève du signifiant à s’articuler dans la tache, dans ces « petits bleus » et « petits marrons » dont Maurice Merleau-Ponty s’enchante sous la plume de Cézanne pour y trouver ce dont le peintre entendait faire sa peinture parlante.

Disons, sans pouvoir faire plus que de nous promettre ici de le commenter, que la vacillation marquée dans tout ce texte de l’objet à l’être, le pas donné à la visée de l’invisible, montrent assez que c’est ailleurs qu’au champ de la perception qu’ici Maurice Merleau-Ponty s’avance.

12.– On ne peut méconnaître que ce soit à intéresser le champ du désir que le terrain de l’art prenne ici cet effet. Sauf à ne pas entendre, comme c’est le cas le plus ordinairement des psychanalystes eux-mêmes, ce que Freud articule de la présence maintenue du désir dans la sublimation.

Comment s’égaler à la pesée subtile qui se poursuit ici d’un éros de l’œil, d’une corporalité de la lumière où ne s’évoquent plus que nostalgiquement leur théologique primauté ?

Pour l’organe, de son glissement presque imperceptible du sujet vers l’objet, faut-il pour rendre compte s’armer de l’insolence d’une bonne nouvelle qui, de ses paraboles déclarant les forger expressément pour qu’elles ne soient point entendues, nous traverse de cette vérité pourtant à prendre au pied de la lettre que l’œil est fait pour ne point voir ?

Avons-nous besoin du robot achevé de l’Ève future, pour voir le désir pâlir à son aspect non de ce qu’elle soit aveugle, comme on le croit, mais de ce qu’elle ne puisse pas ne pas tout voir ?

(254)Inversement ce dont l’artiste nous livre l’accès, c’est la place de ce qui ne saurait se voir : encore faudrait-il le nommer.

Quant à la lumière, nous souvenant du trait délicat dont Maurice Merleau-Ponty en modèle le phénomène en nous disant qu’elle nous conduit vers l’objet éclairé[10], nous y reconnaîtrons la matière éponyme à y tailler de sa création le monument.

Si je m’arrête à l’éthique implicite en cette création, négligeant donc ce qui l’achève en une œuvre engagée, ce sera pour donner un sens terminal à cette phrase, la dernière à nous en rester publiée, où elle paraît se désigner elle-même, à savoir que « si les créations ne sont pas un acquis, ce n’est pas seulement que, comme toutes choses elles passent, c’est aussi qu’elles ont presque toutes leur vie devant elles ».

Qu’ici mon deuil, du voile pris à la Pietà intolérable à qui le sort me force à rendre la cariatide d’un mortel, barre mon propos, fût brisé.

 

Jacques Lacan



[1]. In Art de France, 1961, pp. 187-208. Reproduit ici p. 193.

[2]. Cf. ici.

[3]. Phénoménologie de la perception, in-8, 531 pages, Gallimard, 1945.

[4]. In La Psychanalyse, vol. 4, pp. 1-5 et la suite. P.U.F.

[5]. Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, pp. 180-202.

[6]. Id., 202-232.

[7]. In Sartre J.P. L’être et le néant, pp. 451-477.

[8]. Cf. livre cité, p. 475.

[9]. Lieu analysé dans mon séminaire sur l’Éthique de la psychanalyse, 1959-1960.

[10]. Cf. Phénoménologie de la perception, p. 357.