Les questions ici reproduites ont été adressées au Docteur Lacan par un groupe d’étudiants de la Faculté des Lettres de Paris. Paru dans Cahiers pour l’analyse n° 3, Paris, Seuil, octobre1975.

I – Conscience et sujet ?

Vous avez parlé du mirage engendré par la confusion de la conscience et du sujet, mirage que l’expérience psychanalytique dénonce. Or la philosophie parle de conscience (cogito cartésien, conscience transcendantale, conscience de soi hégélienne, cogito apodictique de Husserl, cogito pré-réflexif de Sartre …) ; comment l’expérience psychanalytique rend-elle compte de la méconnaissance engendrée chez un sujet par le fait de s’identifier à sa conscience ?

Qu’est ce que la conscience pour un psychanalyste ?

Est il possible de faire « sortir » quelqu’un de sa conscience ? Le sujet d’une conscience n’est-il pas condamné à elle ?

 

Jacques Lacan – Ce dont vous dites que j’ai parlé, me semble plutôt extrait par vous d’un texte que j’ai écrit en hommage à la mémoire de Maurice Merleau Ponty, le seul, j’espère, à prêter à une confusion que je dois éclairer d’abord dans votre lecture.

J’écris que « le « je pense » auquel on entend réduire la présence (d’après ce qui précède : celle du sujet phénoménologique) ne cesse pas d’impliquer … tous les pouvoirs de la réflexion par quoi se confondent sujet et conscience ». Ceci ne veut pas dire qu’il y a rien là de confusionnel. En un point éminent de l’ascèse cartésienne, celui que précisément ici j’invoque, conscience et sujet coïncident. C’est de tenir ce moment privilégié pour exhaustif du sujet qui est trompeur, d’en faire la pure catégorie que la présence du regard comme opacité dans le visible viendrait faire chair de la vision (contexte de ma phrase).

C’est au contraire de ce moment de coïncidence lui même en tant qu’il est saisi par la réflexion, que j’entends marquer la place par où l’expérience psychanalytique fait son entrée. À seulement être tenu dans le temps, ce sujet du « je pense » révèle ce qu’il est : l’être d’une chute. Je suis ce qui pense : « donc je suis », l’ai-je commenté ailleurs, marquant que le « donc » trait de la cause, divise inauguralement le « je suis » d’existence, du « je suis » de sens.

Cette refente, c’est proprement ce dont la psychanalyse nous donne l’expérience quotidienne. J’ai l’angoisse de la castration en même temps que je la tiens pour impossible. Tel est l’exemple cru dont Freud illustre cette refente, reproduite à tous les niveaux de la structure subjective.

Je dis qu’on doit la tenir pour principielle et comme le premier jet du refoulement originel.

Je dis que les « consciences » philosophiques dont vous étalez la brochette jusqu’au culmen de Sartre n’ont d’autre fonction que de suturer cette béance du sujet et que l’analyste en reconnaît l’enjeu qui est de verrouiller la vérité (pour quoi l’instrument parfait serait évidemment l’idéal que Hegel nous promet comme savoir absolu).

Le prétexte dont cette opération se pare de toujours, se trahit du style de bon apôtre dont il s’est illustré spécialement dans le discours de Leibniz. C’est pour « sauver la vérité », qu’on lui ferme la porte.

C’est pourquoi la question d’une erreur initiale dans la philosophie s’impose, dès que Freud a produit l’inconscient sur la scène qu’il lui assigne (« l’autre scène », l’appelle-t-il) et qu’il lui rend le droit à la parole.

C’est ce sur quoi Lacan revient, pour ce que cette levée du sceau est si redoutable que ses praticiens eux-mêmes ne songent qu’à la reléguer. Ce droit, dis-je, l’inconscient le tient de ce qu’il structure de langage et je m’en expliquerais de l’éclat sans fin dont Freud fait retentir ce fait, si vous m’aviez posé la question autour des termes : inconscient et sujet.

J’eusse pu alors y apporter ce complément que cette raison même ne suffit pas à fonder ce droit, qu’il y faut, comme au fondement de tout droit, un passage à l’acte, et que c’est devant quoi le psychanalyste aujourd’hui se dérobe.

C’est pourquoi ce que j’enseigne, ne s’adresse pas de premier jet aux philosophes. Ce n’est pas, si je puis dire, sur votre front que je combats.

Car il est remarquable que vous me posiez des questions sans autrement vous inquiéter d’où je suis fondé à soutenir les positions que vous me prêtez plus ou moins exactes. La place de l’énonciation est essentielle à ne pas élider de tout énoncé, sachez-le.

Méfiez-vous donc de votre précipitation : pour un temps encore, l’aliment ne manquera pas à la broutille philosophique. Simplement le passage à l’acte psychanalytique pourrait lui indiquer de reconnaître la substance du côté de la pénurie.

La psychanalyse n’a pas à rendre compte à la philosophie de l’erreur philosophique, comme si la philosophie à partir de là devait « s’en rendre compte ». Il ne peut rien y avoir de tel, puisque de se l’imaginer, c’est précisément l’erreur philosophique elle-même. Le sujet n’y a pas le tort de s’identifier à sa conscience, comme vous me le faites dire, Dieu sait pourquoi, mais de ne pouvoir de là que laisser échapper la topologie qui se joue de lui dans cette identification.

J’ai dit : topologie. Car c’est ici ce qui prévaut. Je veux dire que sans la structure, impossible de rien saisir du réel de l’économie : de l’investissement comme on dit, même sans savoir ce qu’on dit.

C’est de manquer de l’élaboration qu’a préparée ici pour nous la linguistique, que Freud hésitait à prendre parti sur l’origine de la charge, qu’il distinguait dans la conscience, fort perspicace à la reconnaître pour démesurée au regard de la minceur d’épiphénomène où entendait la réduire une certaine physiologie et s’en libérant à indiquer à ses suivants le phénomène de l’attention pour en découdre.

Index apparemment insuffisant : les psychanalystes ont rarement su se servir d’une clef quand Freud ne leur a pas appris comment elle ouvre. Peut être l’avancée que j’entreprends cette année vers un certain objet dit petit a permettra-t-elle là dessus quelque progrès.

J’espère donc avoir remis à sa place la fonction d’une confusion qui est d’abord dans votre question.

La suite du texte, si c’est bien celui à quoi vous vous référez, montre précisément que ce qu’il vise en ce point, est le danger du ravalement du sujet au moi. C’est cette recentration de la théorie psychanalytique sur le moi, qu’il m’a fallu dénoncer longuement dans une période de sommeil de la psychanalyse, pour rendre possible un retour à Freud.

Cet accessoire désaffecté, le moi nommément, qui n’a plus servi que d’enseigne dans la psychologie elle même dès qu’elle s’est voulu un peu plus objective, par quel sort était-il relevé là où l’on se serait attendu à ce que la critique en fût reprise à partir du sujet ?

Ceci ne se conçoit que du glissement qu’a subi la psychanalyse de se trouver confrontée à l’exploitation managériale de la psychologie, spécialement dans ses usages de recrutement pour les emplois.

Le moi autonome, la sphère libre de conflits, proposé comme nouvel Évangile par Monsieur Heinz Hartmann au cercle de New-York, n’est que l’idéologie d’une classe d’immigrés soucieux des prestiges qui régentaient la société d’Europe centrale quand, avec la diaspora de la guerre, ils ont eu à s’installer dans une société où les valeurs se sédimentent selon l’échelle de l’income tax.

J’anticipais donc sur la mise en garde nécessaire en promouvant dès 1936 avec le stade du miroir un modèle d’essence déjà structurale qui rappelait la vraie nature du moi dans Freud, à savoir une identification imaginaire ou plus exactement une série enveloppante de telles identifications.

Notez pour votre propos que je rappelle à cette occasion la différence de l’image à l’illusoire (l’ « illusion optique » ne commence qu’au jugement, auparavant elle est regard objectivé dans le miroir).

Heinz Hartmann, fort cultivé en ces matières, put entendre ce rappel dès le Congrès de Marienbad où je le proférai en 1936. Mais on ne peut rien contre l’attrait de varier les formes du camp de concentration : l’idéologie psychologisante en est une.

Vous autres philosophes ne me semblez avoir besoin de ce registre de mes remarques que si déjà Alain ne vous a pas suffi.

Êtes-vous assez édifié pour me dispenser de répondre sur les moyens de « faire sortir quelqu’un de sa conscience » ? Je ne suis pas Alphonse Allais, qui vous répondrait : l’écorcher.

Ce n’est pas à sa conscience que le sujet est condamné, c’est à son corps qui résiste de bien des façons à réaliser la division du sujet.

Que cette résistance ait servi à loger toutes sortes d’erreurs (dont l’âme) n’empêche pas cette division d’y porter des effets véridiques, tel ce que Freud a découvert sous le nom dont vacille encore l’assentiment de ses disciples : la castration.

 

II – Psychanalyse et société ?

Quel est le rapport entre le sujet d’une praxis révolutionnaire visant le dépassement de son travail aliéné et le sujet du désir aliéné ?

Quelle est d’après vous, la théorie du langage impliquée par le marxisme ?

Que pensez-vous de cette expression récente du Dr Mannoni qui, parlant de la cure psychanalytique, la caractérise comme « l’intervention d’une institution dans une autre institution (à une récente réunion des psychothérapeutes institutionnels).

Cela pose le problème de la fonction sociale de la « maladie mentale » et de la psychanalyse. Quelle est la signification sociale du fait que le psychanalyste doit être payé par l’analysé ? Le psychanalyste doit il tenir compte du fait que sa cure est une thérapie de classe ?

 

Jacques Lacan – Sujet du désir aliéné, vous voulez dire sans doute ce que j’énonce comme : « le désir de – est le désir de l’Autre », ce qui est juste, à ceci près qu’il n’y a pas de sujet de désir. Il y a le sujet du fantasme, c’est à dire une division du sujet causée par un objet, c’est à dire bouchée par lui, ou plus exactement l’objet dont la catégorie de la cause tient la place dans le sujet.

Cet objet est celui qui manque à la considération philosophique pour se situer, c’est à dire pour savoir qu’elle n’est rien.

Cet objet est celui que nous arrivons dans la psychanalyse à ce qu’il saute de sa place, comme le ballon qui échappe de la mêlée pour s’offrir à la marque d’un but.

Cet objet est celui après quoi l’on court dans la psychanalyse, tout en mettant toute la maladresse possible à sa saisie théorique.

C’est seulement quand cet objet, celui que j’appelle l’objet petit a, et que j’ai mis au titre de mon cours de cette année comme l’objet de la psychanalyse, aura son statut reconnu, qu’on pourra donner un sens à la prétendue visée que vous attribuez à la praxis révolutionnaire d’un dépassement par le sujet de son travail aliéné. En quoi peut-on bien dépasser l’aliénation de son travail ? C’est comme si vous vouliez dépasser l’aliénation du discours.

Je ne vois à dépasser cette aliénation que l’objet qui en supporte la valeur, ce que Marx appelait en une homonymie singulièrement anticipée de la psychanalyse, le fétiche, étant entendu que la psychanalyse dévoile sa signification biologique.

Or cet objet causal est celui dont la coupe réglée prend forme éthique dans l’embourgeoisement qui scelle à l’échelle planétaire le sort de ce qu’on appelle, non sans pertinence, les cadres.

Trouvez là un linéament de ce qui pourrait faire passer votre question à l’état d’ébauche.

Mais pour éviter toute méprise, prenez acte que je tiens que la psychanalyse n’a pas le moindre droit à interpréter la pratique révolutionnaire – ce qui se motivera plus loin –, mais que par contre la théorie révolutionnaire ferait bien de se tenir pour responsable de laisser vide la fonction de la vérité comme cause, quand c’est là pourtant la supposition première de sa propre efficacité.

Il s’agit de mettre en cause la catégorie du matérialisme dialectique et l’on sait que pour ce faire les marxistes ne sont pas forts, quoique dans l’ensemble ils soient aristotéliciens, ce qui n’est déjà pas si mal.

Seule ma théorie du langage comme structure de l’inconscient, peut être dite impliquée par le marxisme, si toutefois vous n’êtes pas plus exigeant que l’implication matérielle dont notre dernière logique se contente, c’est à dire que ma théorie du langage est vraie quelle que soit la suffisance du marxisme, et qu’elle lui est nécessaire quel que soit le défaut qu’elle y laisse.

Ceci pour la théorie du langage que le marxisme implique logiquement.

Pour celle qu’il a impliqué historiquement, je n’ai guère encore à vous offrir dans ma modeste information de ce qui se passe au-delà d’un certain rideau doctrinal, que trente pages de Staline qui ont mis fin aux ébats du marrisme (du nom du philologue Marr qui tenait le langage pour une « superstructure »).

Énoncés du bon sens premier concernant le langage et nommément sur ce point qu’il n’est pas une superstructure, par quoi le marxiste se place désormais concernant le langage très au dessus du néopositivisme logicien.

Le minimum que vous puissiez m’accorder concernant ma théorie du langage, c’est, si cela vous intéresse, qu’elle est matérialiste : le signifiant, c’est la matière qui se transcende en langage.

Je vous laisse le choix d’attribuer cette phrase à un Bouvard communiste ou à un Pécuchet qu’émoustillent les merveilles de l’A.D.N.

Car vous auriez tort de croire que je me soucie de métaphysique au point de faire un voyage pour la rencontrer.

Je l’ai à domicile, c’est à dire dans la clinique où je l’entretiens dans des termes qui me permettent de vous répondre sur la fonction sociale de la maladie mentale, lapidairement, sa fonction sociale avez-vous bien dit, c’est l’ironie ! Quand vous aurez la pratique du schizophrène, vous saurez l’ironie qui l’arme, portant à la racine de toute relation sociale.

Quand cette maladie est la névrose pourtant, l’ironie manque sa fonction, et c’est la trouvaille de Freud de l’y avoir reconnue tout de même, moyennant quoi il l’y restaure dans son plein droit, ce qui équivaut à la guérison de la névrose.

Maintenant la psychanalyse a pris la succession de la névrose : elle a la même fonction sociale, mais elle aussi, elle la manque. Je tente d’y rétablir dans ses droits l’ironie, moyennant quoi peut-être aussi guérirons-nous de la psychanalyse d’aujourd’hui.

Que la psychanalyse doive être payée n’implique pas que ce soit une thérapie de classe, mais les deux sont tout ce qui y reste actuellement de l’ironie. Ceci peut passer une réponse trop ironique. Si vous y réfléchissez, elle vous paraîtra sûrement plus authentique que si je vous renvoyais à ce que j’ai dit plus haut de la fonction du fétiche.

Je m’aperçois que j’ai laissé de côté Mannoni, faute de savoir ce qu’il a dit exactement. Nous le trouverons bientôt au Temps Modernes.

 

III – Psychanalyse et philosophie ?

Jusqu’à quel point la psychanalyse peut-elle rendre compte de la philosophie et en quel sens est elle habilitée à dire que la philosophie, c’est de la paranoïa (dans un texte inédit de Freud que commente Kaufmann) ?

Si l’illusion est le dernier mot de la sublimation, quel rapport entretient-elle avec l’idéologie ? La sublimation n’est elle pas une forme d’aliénation ? Comment, à l’intérieur de l’enseignement de la philosophie, concevez-vous celui de la psychanalyse ?

 

Jacques Lacan – J’en ai déjà assez dit pour être court, car tout ceci ne me plaît guère.

Que la philosophie relève de la paranoïa, relève de l’étape sauvage de l’ironie freudienne, ce n’est certainement pas un hasard quand Freud la réserve à l’inédit (la référence Alphonse Allais ne serait pas ici encore hors de saison, ne nous étonnons donc pas d’y rencontrer Kaufmann, qui connaît l’ironie).

Je regrette que vous croyiez que la sublimation est une illusion. La moindre lecture de Freud vous convaincrait qu’il dit exactement le contraire.

La religion, oui, une illusion, dit Freud, mais c’est qu’il y voit une névrose.

Je ne sais pas ce que l’on peut attendre de l’intérieur de l’enseignement de la philosophie, mais j’y ai fait récemment une expérience qui m’a laissé la proie d’un doute : c’est que la psychanalyse ne puisse y contribuer à ce qu’on appelle l’herméneutique, qu’à ramener la philosophie à ses attaches d’obscurantisme.

Car faire état de l’économique en la matière, c’est à dire de l’obscur (puisqu’en même temps, l’on se targue de n’en avoir pas l’expérience), au point même où l’on devrait comme philosophe se confronter à l’achoppement du sujet, ceci relève de la même opération dont se forme le fantasme célèbre de l’homme aux rats, qui mit deux paquets de merde sur les yeux qui, comme par hasard, étaient ceux d’Anna Freud, la fille de son psychanalyste

Ainsi le philosophe opérerait-il avec la vérité, quand elle risque de le voir dans sa pauvreté particulière. Mais tout ceci n’est pas aussi grave, et les visées religieuses sont ici assez avouées (elles ne se cachent guère de nos jours) pour qu’on puisse dire que la psychanalyse n’y est pas intéressée.

 

IV – Psychanalyse et anthropologie ?

Peut-il y avoir ou y a-t-il une discipline fondamentale qui rendrait compte de l’unité des sciences humaines ? Y a t-il un objet unique des sciences humaines ?

La psychanalyse peut elle fonder une anthropologie ?

 

Jacques Lacan – L’anthropologie la meilleure ne peut aller plus loin que de faire de l’homme l’être parlant. Je parle moi-même d’une science définie par son objet.

Or le sujet de l’inconscient est un être parlé, et c’est l’être de l’homme ; si la psychanalyse doit être une science, ce n’est pas là un objet présentable.

En fait la psychanalyse réfute toute idée jusqu’ici présentée de l’homme. Il faut dire que toutes, tant qu’elles fussent, ne tenaient plus à rien dès avant la psychanalyse.

L’objet de la psychanalyse n’est pas l’homme ; c’est ce qui lui manque, – non pas manque absolu, mais manque d’un objet. Encore faut il s’entendre sur le manque dont il s’agit, c’est celui qui met hors de question qu’on en mentionne l’objet.

Ce n’est pas le pain rare, c’est la brioche à quoi une Reine renvoyait ses peuples en temps de famine.

C’est là l’unité des sciences humaines si vous voulez, c’est à dire qu’elle fait sourire si l’on n’y reconnaît la fonction d’une limite.

Elle fait sourire d’un certain usage de l’interprétation, comme passez-muscade de la compréhension. Une interprétation dont on comprend les effets, n’est pas une interprétation psychanalytique. Il suffit d’avoir été analysé ou d’être analyste pour savoir cela.

C’est pourquoi la psychanalyse comme science sera structuraliste jusqu’au point de reconnaître dans la science un refus du sujet.