Lettre à Roger Dextre et Jean-Paul Sauzède parue dans La Main de Singe 1991 n° 1 page 15. Ces deux étudiants en philosophie avaient envoyé à J. Lacan une lettre dans les circonstances qu’ils rappellent ainsi en 1991 : « Étudiants en philosophie, pendant l’hiver 68-69, dans l’ennui d’un appartement chauffé péniblement au charbon, derrière la gare de Perruche, tout près de la prison St Paul et du « Cinématographe », nous avons passé une ou deux soirées à écrire à quelques célébrités, sans leur cacher cette situation, dont François Mauriac, alors fanatique admirateur d’Adamo et troublion à l’Olympia, scandalisé par les chansons de Suzanne Gabrielo. Pas de réponse. À Lacan aussi, qui nous répondit par la lettre ci-dessus dans les huit jours. Nous n’avons par gardé copie de notre lettre. Après lui avoir décrit notre zèle (à le lire presque tout) et notre embarras (à tout comprendre), nous le priions de nous indiquer quelques « trucs et combines », afin de ne pas manquer d’impressionner les examinateurs qui nous attendaient au tournant. Avec une plus humble sincérité nous lui demandions « un de ses jolis nœuds papillon », ignorant qu’il n’en portait plus. En 1970 la chemise sans col ne le sauva pourtant pas d’une nouvelle mésaventure à Boston, où un maître d’hôtel exigeant en vain qu’il porte une cravate récolta des débris d’assiette (Magazine Actuel, avril 80). La publication de cette réponse, séductrice, ne devrait pas soulever une ironie facile : nous la placerions volontiers dans le chapitre gombrowiczien des rapports pornographiques éternels entre l’immaturité et la maîtrise.

 

À Messieurs Roger Dextre et Jean-Paul Sauzède

Bien chers amis,

 

Votre lettre m’a bien plu et bien amusé : tant et si bien que je l’ai lue au public de mon séminaire.[1]

Qui s’est tordu de rire, naturellement sans comprendre, comme c’est toujours en pareil cas, qu’il s’ agissait … d’eux-mêmes qui en sont là, tous tant qu’ils sont :

Soit au point que votre humour a épinglé impayablement.

Si vous preniez rang parmi eux, vous profiteriez peut-être mieux qu’eux des « combines », dont vous n’avez en mes Écrits que des extraits – comprimés.

Mettez-les dans l’eau de votre vie de tous les jours. Vous verrez : ça se déploie comme font les fleurs japonaises.

Et ce seront plus piquants ornements pour « épater » vos professeurs que les « jolis nœuds papillons » dont on m’a dégoûté, je vous raconterai une autre fois comment. Il y a plusieurs mois que je ne porte plus que des cols roulés. Faites en autant, c’est beaucoup mieux.

À bientôt, si vous venez à Paris je vous recevrai volontiers. Sinon écrivez-moi.

 

Croyez-moi vôtre,

 

 

Ce 12/2/69



[1] Note Manuscrite de J. Lacan en bas de page : « Sans indication de noms bien entendu ni de provenance : étudiants, comme vous vous êtes présentés. Simplement. »