Préface à l’ouvrage de Robert Georgin, Cahiers Cistre, 1977, Lacan, 2me édition, Paris, l’Age d’homme, coll. « Cistre-essai », 1984, pp. 9-17.

 

(9)C’est à la lecture de Freud que reste actuellement suspendue la question de savoir si la psychanalyse est une science – ou soyons modestes, peut apporter à la science une contribution – ou bien si sa praxis n’a aucun des privilèges de rigueur dont elle se targue pour prétendre lever la mauvaise note d’empirisme qui a déconsidéré de toujours les données comme les résultats des psychothérapies. Pour justifier aussi le très lourd appareil qu’elle emploie, au défi semble-t-il parfois, et de son aveu même, du rendement mesurable.

On peut assurément de ce point de vue considérer comme incroyable la faveur qu’elle conserve, si justement ce n’était là ce qui sans doute traduit qu’elle est à juger d’une autre balance. Encore faudrait-il que ses praticiens eux-mêmes sachent de laquelle il s’agit, faute de quoi ils ne peuvent manquer de subir le sort destiné à tout privilège abusif. Si la question n’est pas déjà tranchée, c’est qu’effectivement le domaine qu’ils indiquent, ces praticiens, est celui du véritable ressort des effets dits psychiques, qui n’est aucunement celui auquel restent attachés un enseignement académique et un monde de préjugés. Le terme de psychologie nous parait le plus propice à cumuler tous ces mirages. La psychanalyse survit de contenir encore la promesse d’en consigner la fin.

Ce que préserve la praxis psychanalytique, ce qu’elle comporte de nature à changer les fondements de ce qui est mis au titre de l’universel, c’est l’inconscient. Cet inconscient dont on parle sans faire plus que de se fier à une imagerie aussi antique que grossière, mais qui par Freud a surgi pour désigner quelque chose de jamais dit jusqu’à lui. Ce qu’il convient d’en articuler comme étant sa structure, c’est le langage. C’est là le cœur de ce que j’enseigne. C’est là aussi, sous sa forme la plus tempérée, que je maintiens de cette voix basse où Freud signale le ton de la raison, ce que j’ai (10)trouvé au départ de ce retour à Freud. Il suffit d’ouvrir Freud à n’importe quelle page pour être saisi du fait qu’il ne s’agit que de langage dans ce qu’il nous découvre de l’inconscient. Il faut partir de là pour réviser tout ce qu’il avance dans le progrès d’une expérience dont il ne peut, c’est un signe, rendre compte que dans un discours marqué d’une véritable stylistique, c’est-à-dire tous les registres plus ou moins malmenés et rabaissés dans le compte de ce que le psychanalyste se rend à lui-même de sa pratique, sa théorie des résistances ou du transfert. Il s’en engendre des conséquences incalculables, qui vont de l’éthique à la politique, de la théorie de la science à la logique qui la soutient.

Si les psychanalystes se montrent si inégaux à cette problématique où pourtant les voies se tracent comme d’elles-mêmes, il semble que ce soit pour ce qu’ils ont sur leur terrain fort à faire. Il est remarquable que là-dessus, Freud ait fait preuve d’un manque de naïveté fort remarquable chez un savant. L’inconscient, d’avoir été forcé par nous, annonça-t-il, ne va pas tarder à se refermer. Il voulait dire là quelque chose de tout à fait précis et qui a fait bientôt tout le souci des psychanalystes. L’inconscient ne se laisse plus faire comme au temps de Freud et c’est là le grand tournant, la révision déchirante à quoi, dans les années trente, a dû s’astreindre leur technique. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce serait un jeu d’évoquer ici un de ces retours que nous connaissons dans des domaines différents, qu’on pense aux antibiotiques. Mais il est évident que ce serait se contenter de cette sorte de recours sommaire à un équilibre immanent qui est au principe de tout obscurantisme. Manifestement Freud, à y penser, n’y trouve nul prétexte à se rendormir. Rappelons que le style des interprétations de Freud, dans les cures qu’il nous rapporte, éblouit. Ce qu’elles contiennent reste la matière qui pour le psychanalyste, en quelque sorte atteste ce à quoi il a affaire vraiment, ce qui anime d’être devenu presque familier est comme perfusé dans la conscience commune, mais qui aussi bien masque pour lui l’impensable de ce qu’il vise. Qu’il y ait un rapport entre la neuve résistance qu’il rencontre et le fait que le patient dont il a la charge vient à lui proposer lui-même les clés qui courent maintenant dans le domaine public, il n’en doute pas. Dès lors qu’il n’essaie plus d’imiter Freud, il a raison. Et même raisin, raisin qui est trop vert, mais non pas raison suffisante à siffler d’entre ses dents agacées « psychanalyse sauvage ». Car il est peu conforme à l’inégalité de ce qu’il faut appeler l’information au sens vulgaire chez ceux qu’il va trop vite, dans cette voie, réobjectiver, qu’il doive s’obliger à convertir uniformément sa position vers l’analyse dite des résistances.

(11)J’indique dans mes Écrits ce que signifie ce propos et dans les termes où certains psychanalystes, qui le font d’ailleurs en sachant ce qu’ils font, le proclament réintégration de la psychanalyse dans les catégories de la psychologie générale. Mais devant le virage en entier d’un champ d’observation, la question se posera partout où règne la méthode dite expérimentale de se mettre à l’abri de ce qu’on appelle erreur subjective. C’est qu’aussi bien cette expression aurait ici une tout autre valeur. Nul n’ignore qu’il faut être en règle avec son propre inconscient pour pouvoir ne pas se tromper à le repérer opérant dans la trame de ce que le patient fournit dans l’artifice analytique. II se pourrait que le psychanalyste ne soit si inégal au chemin qu’il a pris de concentrer ses feux sur les résistances que pour méconnaître qu’il ne suffit pas de s’acquitter à l’endroit de cette exigence par une psychanalyse didactique, que la résistance majeure se manifeste peut-être dans son refus de pousser l’examen de la question de l’inconscient au-delà de ce qu’on éclaire de la caverne à y laisser choir une torche. Ce n’est pas cela qui vous apprend la géologie. Or il y a dans Freud tout ce qu’il faut pour s’apercevoir que ce dont il parle réellement, ce sont des murs de la caverne, il suffit de ne pas en rester au niveau descriptif. C’est d’autant plus facile qu’ici la structure s’intègre de la description même puisque ce que celle-ci sert, ce sont des effets de structure en tant que ces effets ressortissent au langage. Bref, pour Freud, comme pour tous ceux qui eurent dans la pensée une fonction de fondateurs, sa lecture par elle-même a valeur de formation. La résistance qui a fait que les psychanalystes se sont refusés jusqu’à moi à entrevoir cette voie, qui pourtant colle en quelque sorte à la peau de son texte, est suffisamment indiquée dans la colère que cette voie provoque depuis qu’on ne peut ignorer que certains y sont entrés. De l’ostracisme porté sur ce qui sans doute requiert un effort nouveau, mais un effort aussi combien rénovant, la paresse ni la sclérose mentales ne suffisent pas à rendre compte. La psychanalyse en France a préféré se rompre en plusieurs tronçons que de saisir sa chance dans un enseignement qui, vu certaines exigences du polissage philosophique que l’instruction classique y distribue aux écoliers, a sûrement permis dans ce pays à la psychanalyse de respirer. Un trait détecte qu’il s’agit bien là de quelque chose de lié au refus de l’inconscient, c’est que la parenté didactique, si je puis dire, le didacticien qui a formé le psychanalyste, reste là perceptible.

La grave dégradation théorique qui marque l’ensemble du mouvement psychanalytique, pour qu’on la sache, l’institution est très utile, l’institution psychanalytique s’entend. Il s’agit là de sa fonction d’expression. Sans les moyens dont elle dispose, l’institution, on ne pourrait pas savoir jusqu’où ça va. Les comptes rendus des (12)congrès internationaux de psychanalyse, lisez cela, je vous en prie. Vous vous rendrez compte en lisant ce qu’on y communique sur Freud, par exemple. C’est ce que j’appelle l’anafreudisme, ou freudisme à l’usage d’Anna. Vous savez ce que c’est que des anas, des petites histoires qu’un nom propre groupe. Pour le profane, c’est ce qui lui donnera au plus près le niveau où est prise aussi la pratique. Disons qu’elle ne manifeste dans l’institution aucun signe inquiétant de progrès. Mes élèves sont bien gentils, ils en rient sous cape. Mais ils se réconfortent à témoigner du caractère très ouvert de l’entretien qu’ils ont eu, avec tel ou tel – entretien privé naturellement. J’engendre des esprits bienveillants.

S’il ne s’agissait de l’association internationale qu’au sens où elle grouperait aussi bien des gastro-entérologistes ou des psychologues, la question ne se poserait même pas. La question de l’institution se pose à une autre échelle, qui n’est pas celle de la foire, mais plutôt de l’arbre généalogique. Et là, ça ne se joue, pas sur la scène du monde, mais au sein de groupuscules faits des nœuds où s’entrecroisent les branches de cet arbre. Il s’agit de la transmission de la psychanalyse elle-même, d’un psychanalyste qui l’est, psychanalyste, à un autre, qui le devient ou s’introduit à l’être. Ces groupes dits encore « sociétés », qui foisonnent dans le monde, ont ce caractère en commun de prétendre assurer cette transmission et de montrer la carence la plus patente à définir cette psychanalyse dite didactique quant aux remaniements qu’on en attend pour le sujet. On sait que Freud a posé cette psychanalyse comme nécessaire, mais pour en dire le résultat, on piétine. Pour le psychanalyste didacticien, au sens d’autorisé à faire des didactiques, il est inutile même d’espérer savoir ce qui le qualifie. Je dis tout haut ces choses, maintenant que j’y ai apporté des solutions à pied d’œuvre pour qu’elles changent. C’est par respect pour cette misère cachée que j’ai mis tant d’obstination à retarder la sortie de mes travaux, jusqu’à ce que le rassemblement en fût suffisant. Peut-être est-ce encore trop présumer de ce qui de mon enseignement est passé dans le domaine commun. Mais quoi, c’est à ce qu’il ne s’y noie pas que j’ai voué toute ma patience. Il me faut bien faire quelquefois un si long effort. Un groupe éprouvé – c’est le mot – m’assiste maintenant. Le prix que j’ai payé pour cela m’est léger, ce qui ne veut pas dire que je l’aie pris à la légère. Simplement, j’ai payé les notes les plus extravagantes pour ne pas me laisser distraire par les péripéties que l’on voulait bien intentionnellement me faire vivre – disons du côté de l’anafreudisme. Ces péripéties, je les ai laissées à ceux qu’elles distrayaient. Prenez ce mot au sens lourd, où il veut dire qu’ils avaient besoin de s’y distraire, de s’y distraire de ce qu’ils étaient appelés à faire par moi. J’apporterai peut-être un jour (13)là-dessus mon témoignage, non tant pour l’histoire, à qui je me fie pour son passé, que pour ce que l’historiole, comme dit Spinoza, a d’instructif sur la trame où elle a pu se broder. Sur les sortes de trous à quoi cette action entre toutes qui s’appelle la psychanalyse prédestine ceux qui la pratiquent. Jeu de l’oie, si on peut dire, où s’appuie une sorte d’exploitation qui, d’être ordinaire à tous les groupes en prend ici une règle particulière. Je m’aperçois, c’est curieux, à vous en parler, que je commencerais par une évocation d’odeur, par ce qui échappe à l’analyse, vous voyez, car bien entendu, ça existe, les jupes de l’anafreudisme. À moins que je n’écrive de l’homme qui avait un rat à la place de tête – car j’ai vu ça, et pas moi tout seul, à Stockholm.

Quelque chose manque à la cité analytique. Elle n’a pas reconstitué l’ordre des vertus que nécessiterait le statut du sujet qu’elle installe à sa base. Freud a voulu la faire sur le modèle de l’église, mais le résultat est que chacun y est maintenu dans l’état où la sculpture chrétienne nous présente la synagogue, un bandeau sur les yeux. Ce qui, bien entendu, est encore une perspective ecclésiastique. On ne peut viser à refaire la structure sans en rester embarrassé pour y fonder un collectif, puisque c’est là ce qui la cache au commun des mortels.

La structure, oui, dont la psychanalyse impose la reconnaissance, est l’inconscient. Ça a l’air bête de le rappeler, mais ça l’est beaucoup moins, quand on s’aperçoit que personne ne sait ce que c’est. Ceci n’est pas pour nous arrêter. Nous ne savons rien non plus de ce que c’est que la nature, ce qui ne nous empêche pas d’avoir une physique, et d’une portée sans précédent, car elle s’appelle la science. Une chance pourtant qui s’offre à nous pour ce qui est de l’inconscient, c’est que la science dont il relève est certainement la linguistique, premier fait de structure. Disons plutôt qu’il est structuré parce qu’il est fait comme un langage, qu’il se déploie dans les effets du langage. Inutile de lui demander pourquoi, car il vous répondra : c’est pour te faire parler. Tout comme il arrive qu’on en use avec les enfants, en se logeant à son enseigne, mais sans savoir jusqu’où va la portée de ce qu’on croit n’être qu’un tour tout juste bon pour se tirer d’affaire. Car on oublie que la parole n’est pas le langage et que le langage fait drôlement parler l’être qui dès lors se spécifie de ce partage. Il est évident que ma chienne peut parler et même que ce faisant, elle s’adresse à moi. Mais que lui manquant le langage, ceci change tout. Autrement dit, que le langage n’est pas réductible à la communication.

On peut partir sans doute de ce qu’il faille être un sujet pour faire usage du langage. Mais c’est franchir d’abord ce qui complique la chose, à savoir que le sujet ne peut malgré Descartes être (14)pensé, si ce n’est comme structuré par le langage. Descartes déduit justement que le sujet est, du seul fait qu’il pense, mais il omet que de penser est une opération logique dont il n’arrive nullement à purifier les termes seulement pour en avoir évacué toute idée de savoir. Il élide, que ce qui est comme sujet, c’est ce qui pense, ouvrez les guillemets « donc je suis ». Mais il arrive que ça pense là où il est impossible que le sujet en articule ce « donc je suis ». Parce que là est exclu structuralement qu’il accède à ce qui depuis Descartes est devenu son statut sous le terme de conscience de soi. Quel est le statut du sujet là où ça pense sans savoir, non seulement ce que ça pense mais même que ça pense ? Entendez sans pouvoir jamais le savoir. Ce que cela suggère à tout le monde, c’est que là, ça est encore plus fortement, à condition que quelqu’un d’autre puisse en savoir quelque chose. Et comme c’est fait depuis Freud, puisque c’est ça l’inconscient, tout le monde en est bien content. Il n’y a qu’une chose qui cloche, c’est que ça ne peut dire d’aucune façon « donc je suis », c’est-à-dire se nommer comme étant ce qui parle. Un amoureux sur le retour de la philosophie – du moins s’annonce-t-il comme tel – nous ramène l’intuition de l’être, sans trouver mieux maintenant que de l’attribuer à Bergson, qui se serait seulement trompé d’enseigne, et non pas de porte – comme le même pourtant le lui avait signifié autrefois. Ne nous croyons pas au bout avec l’intuition de l’être, ce n’est jamais son dernier couac. Nous établissons seulement ici, d’un ton qui n’est pas le nôtre, mais de celui qui évoque un Docteur Pantalon dans l’avatar qui nous retient, tout le cortège d’impasses manifestes qui s’en développent, avec une cohérence, il faut le dire, conservée. On en fera le compte à s’y reporter. Cette comédie pour nous recouvre simplement l’absence encore dans la logique d’une négation adéquate. J’entends de celles qui seraient propres à ordonner un vel, je choisis vel et non pas aut en latin, d’un vel à poser la structure en ces termes : ou je ne suis pas, ou je ne pense pas – dont le cogito cartésien donnerait l’intersection. Je pense que des logiciens m’entendent et l’équivoque du mot « ou » en français est seule propice à brocher là la structure de cette indication topologique : je pense , là où je ne puis dire que je suis. Où, là il me faut poser dans toute énoncé le sujet de l’énonciation comme séparé de l’être par une barre. Plus que jamais, évidemment, ressurgit là non l’intuition, mais 1’exigence de l’être. Et c’est ce dont se contentent ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

L’inconscient reste le cœur de l’être pour les uns, et d’autres croiront me suivre à en faire l’autre de la réalité. La seule façon de s’en sortir, c’est de poser qu’il est le réel, ce qui ne veut dire aucune réalité, le réel en tant qu’impossible à dire, c’est-à-dire en tant que (15)le réel c’est l’impossible, tout simplement. Mais impossible qu’on ne se trompe encore à ce que je dis ici. Peut-il se constituer dans la psychanalyse la science de l’impossible comme telle ? C’est en ces termes que la question vaut d’être posée, puisque dès son origine, Freud n’a pas défini la psychanalyse autrement. C’est aussi pourquoi après quinze ans pour adapter cette question à une audience certes ingrate, mais de ce fait bien méritante, j’arrive à l’articuler par la fonction du signifiant dans l’inconscient. Ce que je fais a pourtant la prétention d’opposer un barrage, non pas au Pacifique, mais au guano qui ne peut manquer de recouvrir à bref délai, comme il se fit toujours, l’écriture fulgurante où la vérité s’origine dans sa structure de fiction. Je dis qu’à l’être succède la lettre, qui nous explique beaucoup plus de choses, mais que ça ne durera pas bien longtemps, si nous n’y prenons garde. J’abrège beaucoup en de tels mots, on le sent.

Mes derniers mots me serviront de court-circuit pour centrer ma réponse sur la critique littéraire, car il se motive que comme telle, cette critique soit intéressée dans la promotion de la structure du langage, telle qu’elle se joue en ce temps dans la science. Mais nulle chance qu’elle en profite si elle ne se met pas à l’école de cette logique étirable que j’essaie de fonder. Logique telle qu’elle puisse recouvrir ce sujet neuf à se produire, non pas en tant qu’il serait dédoublé comme étant – un double sujet ne vaut pas mieux que le sujet qui se croit un de pouvoir répondre à tout, c’est aussi bête et aussi trompeur – mais en tant que sujet divisé dans son être. La critique, comme aussi bien la littérature, trouvera l’occasion d’y achopper dans la structure elle-même. C’est parce que l’inconscient nécessite la primauté d’une écriture que les critiques glisseront à traiter l’œuvre écrite comme se traite l’inconscient. Il est impossible que l’œuvre écrite n’offre pas à tout instant de quoi l’interpréter, au sens psychanalytique. Mais s’y prêter si peu que ce soit est la supposer l’acte d’un faussaire, puisqu’en tant qu’elle est écrite, elle n’imite pas l’effet de l’inconscient. Elle en pose l’équivalent, pas moins réel que lui, de le forger dans sa courbure. Et pour l’œuvre est aussi faussaire celui qui la fabrique, de l’acte même de la comprendre en train de se faire, tel Valéry à l’adresse des nouveaux cultivés de l’entre-deux-guerres. Traiter le symptôme comme un palimpseste, c’est dans la psychanalyse une condition d’efficacité. Mais ceci ne dit pas que le signifiant qui manque pour donner le trait de vérité ait été effacé, puisque nous parlons quand nous savons ce que dit Freud, de ce qu’il a été refoulé et que c’est là le point d’appel du flux inépuisable de significations qui se précipite dans le trou qu’il produit. Interpréter consiste certes, ce trou, à le clore. Mais l’interprétation n’a (16)pas plus à être vraie que fausse. Elle a à être juste, ce qui en dernier ressort va à tarir cet appel de sens, contre l’apparence où il semble fouetté au contraire. Je l’ai dit tout à l’heure, l’œuvre littéraire réussit ou échoue, mais ce n’est pas à imiter les effets de la structure. Elle n’existe que dans la courbure qui est celle même de la structure. Ce n’est pas là une analogie. La courbure en question n’est pas plus une métaphore de la structure que la structure n’est la métaphore de la réalité de l’inconscient. Elle en est le réel et c’est en ce sens que l’œuvre n’imite, rien. Elle est, en tant que fiction, structure véridique. Qu’on lise ce que je mets en tête de mon volume sur La lettre volée d’Edgar Poe. Éclairons-nous de ce que j’y articule de l’effet qu’une lettre doit à son seul trajet de faire virer à son ombre la figure même de ses détenteurs. Ceci sans que personne, peut-on dire, n’ait l’idée de ce qu’elle enveloppe de sens, puisque personne ne s’en soucie. La personne même à qui elle a été dérobée n’ayant pas eu le temps de la lire, comme c’est indiqué pour probable. Qu’ajouterait au conte d’en imaginer la teneur ? Qu’on se souvienne aussi de la façon dont j’ai désigné dans mon analyse de la première scène d’Athalie ce qui est resté acquis dans mon école sous le terme du point de capiton. La ligne de mon analyse n’allait pas à chercher les replis du cœur d’Abner, ou de Joad, non plus que de Racine, mais à démontrer les effets de discours par où un résistant, qui connaît sa politique, parvient à hameçonner un collaborateur en veine de se dédouaner, jusqu’à l’amener à faire tomber lui-même sa grande patronne dans la trappe, avec en somme exactement le même effet sur l’assistance sans doute que la pièce où Sartre faisait gicler jusqu’au portrait de Pétain les insultes de ses propres miliciens, devant une assistance qui bénissait le sus-dit encore par devers soi de lui avoir épargné le spectacle de ces choses pendant qu’elles se passaient. Il s’agit là bien sûr de la tragédie moderne qui joue de la même purge de l’horreur et de la pitié que l’ancienne, bien sûr, mais à les détourner de la victime sur le bourreau – autant dire d’assurer le sommeil des justes. Ceci pour dire que Racine comme Sartre sont dépassés sans doute dans leur intention, mais de ce qui la dépasse, ils n’ont pas à répondre, mais seulement ce genre qui s’appelle le théâtre, et est fort véridique en ce qu’il démontre à l’assistance, et fort crûment, comment on la joue. Moi aussi sans doute, je suis dépassé par mon intention quand j’écris. Mais s’il est légitime de m’interroger comme analyste, quand on est en analyse avec moi, sur mon effort d’enseignement dont tous tant (16)qu’ils sont se grattent la tête, il n’est pour aucun critique aucun mode d’abord légitime de mes énoncés ni de mon style, que de situer s’ils sont dans le genre dont ils relèvent. Peut-être à m’entendre y gagneraient-ils quelque rigueur – avec ma considération.

 

Jacques Lacan