Quoi de plus indiqué à cette fin que
de
partir de la situation où nous voilà : réunis pour
argumenter de la causalité de la folie ? Pourquoi ce
privilège
? Y aurait-il dans un fou un intérêt plus grand que dans
le
cas de Gelb et Goldstein que j'évoquais tout à l'heure
à
grands traits et qui révèle non seulement pour le
neurologiste
mais pour le philosophe, et sans doute au philosophe plus qu'au
neurologiste,
une structure constitutive de la connaissance humaine, à savoir
ce support que le symbolisme de la pensée trouve dans la
perception
visuelle, et que j'appellerai avec Husserl un rapport de Fundierung,
de fondation.
Quelle autre valeur humaine gît-elle dans la
folie?
Quand je passais ma thèse sur la Psychose
paranoïaque
dans ses rapports avec la personnalité, un de mes
maîtres
me pria de formuler ce qu'en somme je m'y étais proposé :
"En somme, Monsieur, commençai-je, nous ne pouvons oublier que
la
folie soit un phénomène de la pensée..." Je ne dis
pas que j'eusse ainsi suffisamment indiqué mon propos : le geste
qui m'interrompit avait la fermeté d'un rappel à la
pudeur
: "Ouais ! et après ? signifiait-il. Passons aux choses
sérieuses.
Allez-vous donc nous faire des pieds-de-nez ? Ne déshonorons pas
cette heure solennelle. Num dignus eris intrare in nostro
docto
corpore cum isto voce pensare !" Je fus nonobstant reçu
docteur
avec les encouragements qu'il convient d'accorder aux esprits
primesautiers.
Je reprends donc mon explication à votre usage
après quatorze ans, et vous voyez qu'à ce train-là
- si vous ne me prenez pas le flambeau des mains, mais prenez-le donc !
- la définition de l'objet de la psychologie n'ira pas loin,
d'ici
que je fausse compagnie aux lumières qui éclairent ce
monde.
Du moins espéré-je qu'à ce moment le mouvement du
monde leur en aura assez fait voir, à ces lumières
elles-mêmes,
pour que nulle parmi elles ne puisse plus trouver dans l'oeuvre de
Bergson
la dilatante synthèse qui a satisfait aux "besoins spirituels"
d'une
génération, ni rien d'autre qu'un assez curieux recueil
d'exercices
de ventriloquie métaphysique.
Avant de faire parler les faits, il convient en effet
de reconnaître les conditions de sens qui nous les donnent pour
tels.
C'est pourquoi je pense que le mot d'ordre d'un retour à
Descartes
ne serait pas superflu.
Pour le phénomène de la folie, s'il ne
l'a pas approfondi dans ses Méditations, du moins,
tenons-nous
pour révélateur le fait qu'il le rencontre, dès
les
premiers pas de son départ, d'une inoubliable allégresse,
à la conquête de la vérité.
"Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains
et ce corps soient à moi, si ce n'est peut-être que je me
compare à certains insensés de qui le cerveau est
tellement
troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile,
qu'ils
assurent constamment qu'ils sont des rois lorsqu'ils sont très
pauvres
; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre lorsqu'ils sont tout nus
ou
qui s'imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre ?
Mais,
quoi ! ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me
réglais sur leurs exemples."
Et il passe, alors que nous verrons qu'il aurait pu,
non sans fruit pour sa recherche, s'arrêter sur ce
phénomène
de la folie.
Reconsidérons-le donc ensemble selon sa
méthode.
Et non pas à la façon du maître
vénéré
qui ne coupait pas seulement les effusions explicatives de ses
élèves,
- lui pour qui celles des hallucinés étaient un tel
scandale
qu'il les interrompait ainsi : "Qu'est-ce que vous me
racontez-là,
mon ami : ça n'est pas vrai, tout ça. Voyons, hein ?" On
peut tirer de cette sorte d'intervention une étincelle de sens :
le vrai est "dans le coup", mais en quel point ? Assurément pour
l'usage du mot, on ne peut ici se fier plus à l'esprit du
médecin
qu'à celui du malade.
Suivons plutôt Henri Ey qui, dans ses premiers
travaux comme Descartes dans sa simple phrase, et non pas sans doute
à
cette époque par une rencontre de hasard, met en valeur le
ressort
essentiel de la croyance.
Ce phénomène avec son
ambiguïté
dans l'être humain, avec son trop et son trop peu pour la
connaissance
- puisque c'est moins que savoir, mais c'est peut-être plus :
affirmer,
c'est s'engager, mais ce n'est pas être sûr -, Ey a
admirablement
vu qu'il ne pouvait être éliminé du
phénomène
de l'hallucination et du délire.
Mais l'analyse phénoménologique
requiert
qu'on ne saute aucun temps et toute précipitation y est fatale.
Je dirai que la figure n'y apparaît qu'à une juste
accommodation
de la pensée. Ici Ey, pour ne pas tomber dans la faute, qu'il
reproche
aux mécanistes, de délirer avec le malade, va commettre
la
faute contraire d'inclure trop vite dans le phénomène ce
jugement de valeur dont l'exemple comique qui précède, et
qu'il goûtait à son prix, eût dû l'avertir que
c'était en exclure du même coup toute
compréhension.
Par une sorte de vertige mental, il résout la notion de
croyance,
qu'il tenait sous son regard, dans celle de l'horreur qui va l'absorber
comme la goutte d'eau une autre goutte qu'on la fait toucher.
Dès
lors toute l'opération est manquée. Figé, le
phénomène
devient objet de jugement, et bientôt objet tout court.
"Où serait l'erreur, s'écrit-il, page
170
de son livre Hallucinations et Délire,1
où serait l'erreur, et le délire d'ailleurs, si les
malades
ne se trompaient pas ! Alors que tout dans leurs assertions, dans leur
jugement, nous révèle chez eux l'erreur
(interprétations,
illusions, etc.)" Et encore page 176, posant les deux attitudes
possibles
à l'endroit de l'hallucination, il définit ainsi la
sienne
: "On la considère comme une erreur qu'il faut admettre et
expliquer
comme telle sans se laisser entraîner par son mirage. Or son
mirage
entraîne nécessairement si on n'y prend garde, à la
fonder sur des phénomènes effectifs et par là
à
construire des hypothèses neurologiques tout au moins inutiles,
car elles n'atteignent pas ce qui fonde le symptôme
lui-même
: l'erreur et le délire."
Comment dès lors ne pas s'étonner que,
si bien prévenu contre l'entraînement de fonder sur une
hypothèse
neurologique le "mirage de l'hallucination conçue comme une
sensation
anormale", il s'empresse de fonder sur une hypothèse semblable
ce
qu'il appelle "l'erreur fondamentale" du délire, et que
répugnant
à juste titre page 168 à faire de l'hallucination comme
sensation
anormale "un objet placé dans les plis du cerveau", il
n'hésite
pas à y placer lui-même le phénomène de la
croyance
délirante, considéré comme phénomène
de déficit ?
Si haute ainsi que soit la tradition où il se
retrouve, c'est là pourtant qu'il a pris la fausse route. Il y
eût
échappé en s'arrêtant avant ce saut que commande en
lui la notion même de la vérité. Or s'il n'y a pas
de progrès possible dans la connaissance si cette notion ne le
meut,
il est dans notre condition, nous le verrons, de risquer toujours de
nous
perdre par notre mouvement le meilleur.
On peut dire que l'erreur est un déficit au
sens
qu'a ce mot dans un bilan, mais non pas la croyance elle-même,
même
si elle nous trompe. Car la croyance peut se fourvoyer au plus haut
d'une
pensée sans déchéance, comme Ey lui-même en
donne à ce moment la preuve.
Quel est donc le phénomène de la
croyance
délirante ? Il est, disons-nous, méconnaissance, avec ce
que ce terme contient d'antinomie essentielle. Car
méconnaître
suppose une reconnaissance, comme le manifeste la méconnaissance
systématique, où il faut bien admettre que ce qui est
nié
soit en quelque façon reconnu.
Pour l'appartenance du phénomène au
sujet,
Ey y insiste, et on ne saurait trop insister sur ce qui va de soi,
l'hallucination
est une erreur - "pétrie de la pâte de la
personnalité
du sujet et faite de sa propre activité". A part les
réserves
que m'inspire l'usage des mots pâte et activité, il me
paraît
clair en effet que dans les sentiments d'influence et d'automatisme, le
sujet ne reconnaît pas ses propres productions comme étant
siennes. C'est en quoi nous sommes tous d'accord qu'un fou est un fou.
Mais le remarquable n'est-il pas plutôt qu'il ait à en
connaître
? et la question, de savoir ce qu'il connaît là de lui
sans
s'y reconnaître ?
Car un caractère beaucoup plus décisif,
pour la réalité que le sujet confère à ces
phénomènes, que la sensorialité qu'il y
éprouve
ou la croyance qu'il y attache, c'est que tous, quels qu'ils soient,
hallucinations,
interprétations, intuitions, et avec quelque
extranéité
et étrangeté qu'ils soient par lui vécus, ces
phénomènes
le visent personnellement : ils le dédoublent, lui
répondent,
lui font écho, lisent en lui, comme il les identifie, les
interroge,
les provoque et les déchiffre. Et quand tout moyen de les
exprimer
vient à lui manquer, sa perplexité nous manifeste encore
en lui une béance interrogative : c'est-à-dire que la
folie
est vécue toute dans le registre du sens.
L'intérêt pathétique qu'ainsi
elle
comporte, donne une première réponse à la question
par nous proposée de la valeur humaine de son
phénomène.
Et sa portée métaphysique se révèle en ceci
que le phénomène de la folie n'est pas séparable
du
problème de la signification pour l'être en
général,
c'est-à-dire du langage pour l'homme.
Aucun linguiste ni aucun philosophe ne saurait plus
soutenir
en effet une théorie du langage comme d'un système de
signes
qui doublerait celui des réalités, définies par le
commun accord des esprits sains dans des corps sains ; je ne vois
guère
que M.Blondel pour sembler le croire dans cet ouvrage sur la Conscience
morbide qui est bien l'élucubration la plus bornée
qu'on
ait produite tant sur la folie que sur le langage, et pour buter sur le
problème de l'ineffable, comme si le langage ne le posait pas
sans
la folie.
Le langage de l'homme, cet instrument de son
mensonge,
est traversé de part en part par le problème de sa
vérité
:
Les points de structure qui s'y
révèlent
comme essentiels se formulent en effet comme suit :
a) La lignée des
persécutrices
qui se succèdent dans son histoire, répète presque
sans variation la personnification d'un idéal de malfaisance,
contre
lequel son besoin d'agression va croissant.
Or non seulement elle a recherché constamment
la faveur, et du même coup les sévices, de personnes
incarnant
ce type, parmi celles qui lui étaient accessibles dans la
réalité,
- mais elle tend dans sa conduite à réaliser, sans le
reconnaître,
le mal même qu'elle y dénonce : vanité, froideur et
abandon de ses devoirs naturels.
b) Sa représentation
d'elle-même
par contre s'exprime en un idéal tout opposé de
pureté
et de dévouement, qui l'expose en victime aux entreprises de
l'être
détesté.
c) On remarque en outre une
neutralisation
de la catégorie sexuelle où elle s'identifie. Cette
neutralisation,
avouée jusqu'à l'ambiguïté en ses
écrits,
et peut-être poussée jusqu'à l'inversion
imaginative,
est cohérente avec le platonisme de l'érotomanie
classique
qu'elle développe à l'endroit de plusieurs
personnifications
masculines, et avec la prévalence de ses amitiés
féminines
dans son histoire réelle.
d) Cette histoire est
constituée
par une lutte indécise pour réaliser une existence
commune,
tout en n'abandonnant pas des idéaux que nous qualifierons de
bovaryques,
sans mettre dans ce terme la moindre dépréciation.
Puis une intervention progressive de sa soeur
aînée
dans sa vie l'énuclée peu à peu
complètement
de sa place d'épouse et de mère.
e) Cette intervention l'a
déchargée
de fait de ses devoirs familiaux.
Mais à mesure qu'elle la "libérait", se
déclenchaient et se constituaient les phénomènes
de
son délire, qui ont atteint leur apogée au moment
où,
leur incidence même y concourant, elle s'est trouvée tout
à fait indépendante.
f) Ces phénomènes
sont
apparus en une série de poussées que nous avons
désignées
du terme, que certains ont bien voulu retenir, de moments
féconds
du délire.
Certaines résistances que nous avons pu
rencontrer
à comprendre dans une thèse psychogénétique
la présentation "élémentaire", de ces moments,
nous
paraissent se résoudre actuellement dans l'approfondissement que
cette thèse a pris chez nous ultérieurement. Comme nous
le
montrerons tout à l'heure dans la mesure où nous le
permettra
l'équilibre de cet exposé.
g) Il est à noter que bien
que la malade paraisse souffrir de ce que son enfant lui soit soustrait
par cette soeur, dont la seule entrevue même pour nous
dégageait
le mauvais augure, elle se refuse à la considérer comme
à
elle-même hostile ou seulement néfaste, ni sous ce chef,
ni
sous aucun autre.
Par contre elle va frapper dans une intention
meurtrière
la dernière en date des personnes en qui elle a identifié
ses persécutrices, et cet acte, après le délai
nécessaire
à la prise de conscience du dur prix qu'elle le paie dans
l'abjection
de la prison, a pour effet la chute en elle des croyances et des
fantasmes
de son délire.
Nous avons cherché ainsi à cerner la
psychose
dans ses rapports avec la totalité des antécédents
biographiques, des intentions avouées ou non de la malade, des
motifs
enfin, perçus ou non, qui se dégagent de la situation
contemporaine
de son délire, soit, comme l'indique le titre de notre
thèse,
dans ses rapports avec la personnalité.
Il nous semble en ressortir dès l'abord la
structure
générale de la méconnaissance. Encore faut-il bien
l'entendre.
Assurément on peut dire que le fou se croit
autre
qu'il n'est, comme le retient la phrase sur ceux qui se croient
vêtus
d'or et de pourpre, où Descartes se conforme aux plus
anecdotiques
des histoires de fous, et comme s'en contente l'auteur plein
d'autorité
à qui le bovarisme, accommodé à la mesure de sa
sympathie
pour les malades, donnait la clé de la paranoïa.
Mais, outre que la théorie de M. Jules de
Gaultier
concerne un rapport des plus normaux de la personnalité humaine
: ses idéaux, il convient de remarquer que si un homme qui se
croit
un roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l'est pas moins.
Comme le prouvent l'exemple de Louis Il de
Bavière
et de quelques autres personnes royales, et le "bon sens" de tout un
chacun,
au nom de quoi l'on exige à bon droit des personnes
placées
dans cette situation "qu'elles jouent bien leur rôle", mais l'on
ressent avec gêne l'idée qu'elles "y croient 5"
tout de bon, fût-ce à travers une considération
supérieure
de leur devoir d'incarner une fonction dans l'ordre du monde, par quoi
elles prennent assez bien figure de victimes élues.
Le moment de virage est ici donné par la
médiation
ou l'immédiateté de l'identification, et pour dire le
mot,
par l'infatuation du sujet.
Pour me faire entendre, j'évoquerai la
sympathique
figure du godelureau, né dans l'aisance, qui, comme on dit, "ne
se doute de rien", et spécialement pas de ce qu'il doit à
cette heureuse fortune. Le bon sens a la coutume de le qualifier selon
le cas de "bienheureux innocent" ou de "petit c..tin". Il "se croit 6"
comme on dit en français : en quoi le génie de la langue
met l'accent où il le faut, c'est-à-dire non pas sur
l'inadéquation
d'un attribut, mais sur un mode du verbe, car le sujet se croit en
somme
ce qu'il est un heureux coquin, mais le bon sens lui souhaite in
petto
l'anicroche qui lui révélera qu'il ne l'est pas tant
qu'il
le croit. Qu'on n'aille pas me dire que je fais de l'esprit, et de la
qualité
qui se montre dans ce mot que Napoléon était un type qui
se croyait Napoléon. Car Napoléon ne se croyait pas du
tout
Napoléon, pour fort bien savoir par quels moyens Bonaparte avait
produit Napoléon, et comment Napoléon, comme le dieu de
Malebranche,
en soutenait à chaque instant l'existence. S'il se crut
Napoléon,
ce fut au moment où Jupiter eut décidé de le
perdre,
et sa chute accomplie, il occupa ses loisirs à mentir à
Las
Cases à pages que veux-tu, pour que la postérité
crût
qu'il s'était cru Napoléon, condition requise pour la
convaincre
elle-même qu'il avait été vraiment Napoléon.
Ne croyez pas que je m'égare, dans un propos
qui
ne doit nous porter à rien de moins qu'au coeur de la
dialectique
de l'être, - car c'est bien en un tel point que se situe la
méconnaissance
essentielle de la folie, que notre malade manifeste parfaitement.
Cette méconnaissance se révèle
dans
la révolte, par où le fou veut imposer la loi de son
coeur
à ce qui lui apparaît comme le désordre du monde,
entreprise
"insensée", - mais non pas en ce qu'elle est un défaut
d'adaptation
à la vie, formule qu'on entend couramment dans nos milieux,
encore
que la moindre réflexion sur notre expérience doive nous
en démontrer la déshonorante inanité, - entreprise
insensée, dis-je donc, en ceci plutôt que le sujet ne
reconnaît
pas dans ce désordre du monde la manifestation même de son
être actuel, et que ce qu'il ressent comme loi de son coeur,
n'est
que l'image inversée, autant que virtuelle, de ce même
être.
Il le méconnaît donc doublement, et
précisément
pour en dédoubler l'actualité et la virtualité. Or
il ne peut échapper à cette actualité que par
cette
virtualité. Son être est donc enfermé dans un
cercle,
sauf à ce qu'il le rompe par quelque violence où, portant
son coup contre ce qui lui apparaît comme le désordre, il
se frappe lui-même par voie de contre-coup social.
Telle est la formule générale de la
folie
qu'on trouve dans Hegel 7,
car ne croyez pas que j'innove, encore que j'aie cru devoir prendre
soin
de vous la présenter sous une forme illustrée. Je dis
formule
générale de la folie, en ce sens qu'on peut la voir
s'appliquer
particulièrement à une quelconque de ces phases, par quoi
s'accomplit plus ou moins dans chaque destinée le
développement
dialectique de l'être humain, et qu'elle s'y réalise
toujours,
comme une stase de l'être dans une identification idéale
qui
caractérise ce point d'une destinée particulière.
Or, cette identification dont j'ai voulu bien faire
sentir
tout à l'heure le caractère sans médiation et
"infatué",
voici qu'elle se démontre comme le rapport de l'être
à
ce qu'il a de meilleur, puisque cet idéal représente en
lui
sa liberté.
Pour dire ces choses-là en termes plus
galants,
je pourrais vous les démontrer par l'exemple auquel Hegel
lui-même
se reportait en esprit, quand il développait cette analyse dans
la Phénoménologie8,
c'est-à-dire, si mon souvenir est bon, en 1806, tout en
attendant
(ceci soit noté au passage pour être versé à
un dossier que je viens d'ouvrir), tout en attendant, dis-je,
l'approche
de la Weltseele, l'Ame du monde, qu'il reconnaissait en
Napoléon,
aux fins précises de révéler à celui-ci ce
qu'il avait l'honneur d'incarner ainsi, bien qu'il parût
l'ignorer
profondément. L'exemple dont je parle est le personnage de Karl
Moor, le héros des Brigands de Schiller, familier
à
la mémoire de tout Allemand.
Plus accessible à la nôtre et, aussi
bien,
plus plaisant à mon goût, j'évoquerai l'Alceste de
Molière. Non sans faire d'abord la remarque que le fait qu'il
n'ait
cessé d'être un problème pour nos beaux esprits
nourris
"d'humanités" depuis son apparition démontre assez ce que
ces choses-là que j'agite, ne sont point aussi vaines que les
dits
beaux-esprits voudraient le faire accroire, quand ils les qualifient de
pédantesques, moins sans doute pour s'épargner l'effort
de
les comprendre que les douloureuses conséquences qu'il leur
faudrait
en tirer pour eux-mêmes de leur société,
après
qu'ils les auraient comprises.
Tout part de ceci que la "belle âme" d'Alceste
exerce sur le bel esprit une fascination à laquelle il ne
saurait
résister en tant que nourri d'humanités. Molière
donne-t-il
donc raison à la complaisance mondaine de Philinte ? Est-ce
là
Dieu possible ! s'écrient les uns, tandis que les autres doivent
reconnaître, avec les accents désabusés de la
sagesse,
qu'il faut bien qu'il en soit ainsi au train d'où va le monde.
Je crois que la question n'est pas de la sagesse de
Philinte,
et la solution peut-être choquerait ces messieurs : c'est
qu'Alceste
est fou et que Molière le montre comme tel, - très
justement
en ceci que dans sa belle âme il ne reconnaît pas qu'il
concourt
lui-même au désordre contre lequel il s'insurge.
Je précise qu'il est fou, non pas pour aimer
une
femme qui soit coquette ou le trahisse, ce que nos doctes de tout
à
l'heure rapporteraient sans doute à son inadaptation vitale, -
mais
pour être pris, sous le pavillon de l'Amour, par le sentiment
même
qui mène le bal de cet art des mirages où triomphe la
belle
Célimène : à savoir ce narcissisme des oisifs qui
donne la structure psychologique du "monde" à toutes les
époques,
doublé ici de cet autre narcissisme, qui se manifeste plus
spécialement
dans certaines par l'idéalisation collective du sentiment
amoureux.
Célimène au foyer du miroir et ses
adorateurs
en un rayonnant pourtour se complaisent au jeu de ces feux. Mais
Alceste
non moins que tous, car s'il n'en tolère pas les mensonges,
c'est
seulement que son narcissisme est plus exigeant. Certes il se l'exprime
à lui-même sous la forme de la loi du cœur :
1. Chez
Alcan, 1934, dans la petite
collection verte.
2. "Les formes verbales
de l'interprétation délirante", Ann.
médico-psychol.,
1921, 1er semestre, p. 395, 412.
3. Dans le numéro
1 de la Revue : 14, rue du Dragon (Editions Cahiers d'Art).
4. Paul Eluard,
Poésie
involontaire et poésie intentionnelle, plaquette
éditée
par Seghers (Poésie 42).
5. note CA : y croient :
cf. séance du ?? début avril 74 ?? RSI??
Différence
entre le y croire et le vous croire, etc. retrouver le passage à
indiquer.
6. idem
7. Cf. La philosophie de
l'esprit, trad. Véra, parue chez Germer Baillière
en
1867 - Et la Phénoménologie de l'esprit, ouvrage sur
lequel
nous revenons plus loin, dont Jean Hyppolite a donné en 1939 une
excellente traduction en 2 volumes chez Aubier.
8. Les lecteurs
français
ne pourront plus ignorer cette oeuvre après que Jean Hyppolite
l'a
mise à leur portée, et de façon à
satisfaire
les plus difficiles, dans sa thèse qui vient de paraître
chez
Aubier, et quand auront paru à la N.R.F. les notes au cours que
M. Alexandre Kojève lui a consacré pendant cinq ans aux
Hautes
Etudes.
9. In Evolution
psychiatrique,
mars 1931. Cf. également Guiraud et Cailleux, "le meurtre
immotivé
réaction libératrice de la maladie", Ann. Medico-psych.,
nov.1928.
10. Vide supra, p.157.
