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des Grandes Têtes Molles de notre époque
PETITE
BIBLIOTHÈQUE DE PSYCHANALYSE
Entre
tous les problèmes
de la création artistique, celui du style requiert le plus
impérieusement,
et pour l'artiste lui-même, croyons-nous, une solution
théorique.
L'idée n'est pas sans importance en effet qu'il se forme du
conflit,
révélé par le fait du style, entre la
création
réaliste fondée sur la connaissance objective d'une part,
et d'autre part la puissance supérieure de signification, la
haute
communicabilité émotionnelle de la création dite
stylisée.
Selon la nature de cette idée, en effet, l'artiste concevra le
style
comme le fruit d'un choix rationnel, d'un choix éthique, d'un
choix
arbitraire, ou bien encore d'une nécessité
éprouvée
dont la spontanéité s'impose contre tout contrôle
ou
même qu'il convient d'en dégager par une ascèse
négative.
Inutile d'insister sur l'importance de ces conceptions pour le
théoricien.
Or, il nous paraît
que le sens pris de nos jours par la recherche psychiatrique offre
à
ces problèmes des données nouvelles. Nous avons
montré
le caractère très concret de ces données dans des
analyses de détail portant sur des écrits de fous. Nous
voudrions
ici indiquer en termes forcément plus abstraits quelle
révolution
théorique elles apportent dans l'anthropologie.
La
psychologie d'école,
pour être la dernière venue des sciences positives et
être
ainsi apparue à l'apogée de la civilisation bourgeoise
qui
soutient le corps de ces sciences, ne pouvait que vouer une confiance
naïve
à la pensée mécaniste qui avait fait ses preuves
brillantes
dans les sciences de la physique. Ceci, du moins, aussi longtemps que
l'illusion
d'une infaillible investigation de la nature continua de recouvrir la
réalité
de la fabrication d'une seconde nature, plus conforme aux lois
d'équivalence
fondamentales de l'esprit, à savoir celle de la machine. Aussi
bien
le progrès historique d'une telle psychologie, s'il part de la
critique
expérimentale des hypostase du rationalisme religieux, aboutit
dans
les plus récentes psychophysique à des abstractions
fonctionnelles,
dont la réalité se réduit de plus en plus
rigoureusement
à la seule mesure du rendement physique du travail humain. Rien,
en effet, dans les conditions artificielles du laboratoire, ne pouvait
contredire à une méconnaissance si systématique de
la réalité de l'homme.
Ce
devait être le rôle des psychiatres, que cette
réalité
sollicite de façon autrement impérieuse, de rencontrer et
les effets de l'ordre éthique dans les transferts
créateurs
du désir ou de la libido, et les déterminations
structurales
de l'ordre nouménal dans les formes primaires de
l'expérience
vécue : c'est-à-dire de reconnaître la
primordialité
dynamique et l'originalité de cette expérience (Erlebnis)
par
rapport à toute objectivation d'événement
(Geschebnis).
Nous
serions pourtant en présence de la plus surprenante exception
aux
lois propres au développement de toute superstructure
idéologique,
si ces faits avaient été aussitôt reconnus que
rencontrés,
aussitôt affirmés que reconnus. L'anthropologie qu'ils
impliquent
rend trop relatifs les postulats de la physique et de la morale
rationalisantes.
Or ces postulats sont suffisamment intégrés au langage
courant
pour que le médecin, qui entre tous les types d'intellectuels
est
le plus constamment marqué d'une légère
arriération
dialectique, n'ait pas cru naïvement les retrouver dans les faits
eux-mêmes. En outre il ne faut pas méconnaître que
l'intérêt
pour les malades mentaux est né historiquement de besoins
d'origine
juridique. Ces besoins sont apparus lors de l'instauration
formulée,
a la base du droit, de la conception philosophique bourgeoise de
l'homme
comme doué d'une liberté morale absolue et de la
responsabilité
comme propre à l'individu (lien des Droits de l'homme et des
recherches
initiatrices de Pinel et d'Esquirol). Dès lors, la question
majeure
qui s'est posée
pratiquement à la science des psychiatres, a été
celle,
artificielle, d'un tout-ou-rien de la déchéance mentale
(art.
6 du Code pénal).
Il
était donc naturel que les psychiatres empruntassent d'abord
l'explication
des troubles mentaux aux analyses de l'école et au schéma
commode d'un déficit quantitatif (insuffisance ou
déséquilibre)
d'une fonction de relation avec le monde, fonction et monde
procédant
d'une même abstraction et rationalisation. Tout un ordre de
faits,
celui qui répond au cas clinique des démences, s'y
laissait
d'ailleurs assez bien résoudre.
C'est
le triomphe du génie intuitif propre à l'observation,
qu'un
Kraepelin, bien que tout engagé dans ces préjugés
théoriques, ait pu classer, avec une rigueur à laquelle
on
n'a guère ajouté, les espèces cliniques dont
l'énigme
devait, à travers des approximations souvent bâtardes
(dont
le public ne retient que des mots de ralliement : schizophrénie,
etc.) engendrer le relativisme nouménal inégalé
des
points de vue dits phénoménologiques de la psychiatrie
contemporaine.
Ces espèces cliniques ne sont autres que les psychoses
proprement
dites (les vraies "folies" du vulgaire). Or les travaux
d'inspirationphénoménologique
sur ces états mentaux (celui tout récent par exemple d'un
Ludwig Binswanger sur l'état dit de "suite des idées"
qu'on
observe dans la psychose maniaque-dépressive, ou mon propre
travail
sur "la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la
personnalité"
ne détachent pas la réaction locale, et le plus souvent
remarquable
seulement par quelque discordance pragmatique, qu'on peut y
individualiser
comme trouble mental, de la totalité de l'expérience
vécue
du malade qu'ils tentent de définir dans son originalité.
Cette expérience ne peut être comprise qu'à la
limite
d'un effort d'assentiment ; elle peut être décrite
valablement
comme une structure cohérente d'une appréhension
nouménale
immédiate de soi-même et du monde. Seule une
méthode
analytique d'une très grande rigueur peut permettre une telle
description
; toute objectivation est en effet éminemment précaire
dans
un ordre phénoménal qui se manifeste comme
antérieur
à l'objectivation rationalisante. Les formes explorées de
ces structures permettent de les concevoir comme
différenciées
entre elles par certains hiatus qui permettent de les typifier.
Or
certaines de ces formes de l'expérience vécue, dite
morbide,
se présentent comme particulièrement fécondes en
modes
d'expression symboliques, qui, pour être irrationnels dans leur
fondement,
n'en sont pas moins pourvus d'une signification intentionnelle
éminente
et d'une communicabilité tensionnelle très
élevée.
Elles se rencontrent dans des psychoses que nous avons
étudiées
particulièrement, en leur conservant leur étiquette
ancienne
et étymologiquement satisfaisante de "paranoïa".
Ces
psychoses se manifestent cliniquement par un délire de
persécution,
une évolution chronique spécifique et des
réactions
criminelles particulières. Faute d'y pouvoir déceler
aucun
trouble dans le maniement de l'appareil logique et des symboles
spatio-temporo-causaux,
les auteurs de la lignée classique n'ont pas craint de rapporter
paradoxalement tous ces troubles à une hypertrophie de la
fonction
raisonnante.
Pour
nous, nous avons pu montrer non seulement que le monde propre à
ces sujets est transformé bien plus dans sa perception que dans
son interprétation, mais que cette perception même n'est
pas
comparable avec l'intuition des objets, propre au civilisé de la
moyenne normale. D'une part, en effet, le champ de la perception est
empreint
chez ces sujets d'un caractère immanent et imminent de
"signification
personnelle" (symptôme dit interprétation), et ce
caractère
est exclusif de cette neutralité affective de l'objet qu'exige
au
moins virtuellement la connaissance rationnelle. D'autre part
l'altération,
notable chez eux des intuitions spatio-temporelles modifie la
portée
de la conviction de réalité (illusions du souvenir,
croyances
délirantes).
Ces
traits fondamentaux de l'expérience vécue
paranoïaque
l'excluent de la délibération éthico-rationnelle
et
de toute liberté phénoménologiquement
définissable
dans la création imaginative. Or
nous avons étudié méthodiquement les expressions
symboliques
de leur expérience que donnent ces sujets : ce sont d'une part
les
thèmes idéiques et les actes significatifs de leur
délire,
d'autre part les productions plastiques et poétiques dont ils
sont
très féconds.
Nous
avons pu montrer :
1°
La signification éminemment humaine de ces symboles, qui n'a
d'analogue,
quant aux thèmes délirants, que dans les créations
mythiques du folklore, et, quant aux sentiments animateurs des
fantaisies,
n'est souvent pas inégale à l'inspiration des artistes
les
plus grands (sentiments de la nature, sentiment idyllique et utopique
de
l'humanité, sentiment de revendication antisociale).
2°
Nous avons caractérisé dans les symboles une tendance
fondamentale
que nous avons désignée du terme d' "identification
itérative
de l'objet" : le délire se révèle en effet
très
fécond en fantasmes de répétition cyclique, de
multiplication
ubiquiste, de retours périodiques sans fin des mêmes
événements,
en doublets et triplets des mêmes personnages, parfois en
hallucinations
de dédoublement de la personne du sujet. Ces intuitions sont
manifestement
parentes de processus très constants de la création
poétique
et paraissent l'une des conditions de la typification, créatrice
du style.
3°
Mais le point le plus remarquable que nous ayons dégagé
des
symboles engendrés par la psychose, c'est que leur valeur de
réalité
n'est en rien diminuée par la genèse qui les exclut de la
communauté mentale de la raison. les délires en effet
n'ont
besoin d'aucune interprétation pour exprimer par leurs seuls
thèmes,
et à merveille, ces complexes instinctifs et sociaux que la
psychanalyse
a la plus grande peine à mettre au jour chez les
névrosés.
il est non moins remarquable que les réactions
meurtrières
de ces malades se produisent très fréquemment en un point
névralgique des tensions sociales de l'actualité
historique.
Tous
ces traits propres à l'expérience vécue
paranoïaque
lui laisse une marge de communicabilité humaine, où elle
a montré, sous d'autres civilisations, toute sa puissance.
Encore
ne l'a-t-elle pas perdu sous notrecivilisation
rationalisante elIe-même : on peut affirmer que Rousseau, chez
qui
le diagnostic de paranoïa typique peut être porté
avec
la plus grande certitude, doit à son expérience
proprement
morbide la fascination qu'il exerça sur son siècle par sa
personne et par son style. Sachons aussi voir que le geste criminel des
paranoïaques émeut parfois si loin la sympathie tragique,
que
le siècle, pour se défendre, ne sait plus s'il doit le
dépouiller
de sa valeur humaine ou bien accabler le coupable sous sa
responsabilité.
On
peut concevoir l'expérience vécue paranoïaque et la
conception du monde qu'elle engendre, comme une syntaxe originale, qui
contribue à affirmer, par les liens de compréhension qui
lui sont propres, la communauté humaine. La connaissance de
cette
syntaxe nous semble une introduction indispensable à la
compréhension
des valeurs symboliques de l'art, et tout spécialement aux
problèmes
du style, - à savoir des vertus de conviction et de communion
humaine
qui lui sont propres, non moins qu'aux paradoxes de sa genèse, -
problèmes toujours insolubles à toute anthropologie qui
ne
sera pas libérée du problème naïf de l'objet.
Le
Minotaure - 1933