Nombre et père
De l'incidence du discours analytique en tant que
lien social sur les impasses et le malaise actuels
Catherine Alcouloumbré
séminaire 1998-99
( formules à scanner)
"Le vrai père,
le père symbolique, est le père mort"[219].
Et il nomme ce signifiant particulier le signifiant du "Nom-du-Père",
dans la méconnaissance, en 55, de ce que seront ses futures élaborations
autour de cette question du père...! Dans un second temps de sa
réflexion, la métaphore paternelle telle qu'il l'a avancée
à partir de la structure psychotique, ne va plus suffire à
rendre compte de ce qui se présente, en particulier dans la clinique
des névroses, et il tentera de résoudre - en particulier
par l'écriture du graphe, entre 1957 et 1960 - cette difficulté
théorique constatée du fait qu'à partir du Nom-du-Père,
il n'est point possible de prendre en compte toute la structure névrotique
et les formations de l'inconscient[220],
il y a quelque chose en reste, ce n'est pas tout du sujet qui serait symbolisé,
ie
pris dans la signification phallique par cette opération métaphorisante
initiale, et demeure alors fondamentalement un point de défaut,
une défaillance, une inconsistance symbolique, qu'il va réinterroger
du côté d'un impossible à dire et de la fonction de
l'écrit[221]:
ce qui a un effet d'institution subjective - à savoir pour Freud
le père mort, puis pour Lacan à partir des psychoses le père
mort en tant que signifiant - devient alors un "moins-un" signifiant, un
signifiant qui manque, ie le signifiant du Nom-du-Père valant
comme inscription du père mort, absent.
A la présence
de la mère a donc succédé pour l'enfant son absence,
et c'est de là qu'il est confronté à une énigme
absolue, irréductible: son absence devient pour lui le signe qu'il
n'est pas l'objet du désir de la mère et qu'elle est appelée
ailleurs par un désir mystérieux, son absence devient pour
lui le signifiant du désir maternel, désir auquel il reste
totalement suspendu dans la mesure où il n'y comprend rien, où
il ne peut rien repérer de ce qui pourrait être signifié
par ce désir foncièrement énigmatique, autrement dit
il ne peut rien articuler à partir de ce signifiant de l'absence,
le "pas-de-sens de l'Autre"[222],
que Lacan nommera plus tard - quand il le situera du côté
du "pas-tout", "ab-sens comme pas un", etc. - le signifiant "d'ab-sens"[223],
en tant qu'il ne peut que rester hors-sens, qu'aucun dire ne peut y prendre
son sens.
En d'autres termes,
quoi que la mère obtienne en réponse à ses demandes,
l'enfant s'aperçoit que ce n'est jamais tout à fait ça,
que "ça laisse toujours à désirer", que ce trait typique
de la répétition, le "ce n'est pas ça!" à chaque
fois que l'on retrouve un objet, - du moins dans la névrose car
ce trait semble faire défaut dans la psychose - est le signe que
l'Autre n'est jamais comblé, non pas seulement parce qu'elle désire
ailleurs, mais parce qu'elle ne peut demander ce qu'elle désire,
parce qu'elle ne sait pas ce qu'elle désire, - ce que Lacan va développer
à partir de la lecture en 1958/59 du rêve du "père
mort" rapporté par Freud, "il ne savait pas qu'il était mort"[224],
notant sur son graphe la distinction entre les deux niveaux de l'énoncé
et de l'énonciation, le désir venant s'articuler dans son
rapport au sujet de l'énonciation, donc à l'étage
supérieur du graphe, où il situe le syntagme "il ne savait
pas", etc.[225].
C'est en ce point, repéré par l'enfant, point de manque d'où
l'Autre désire, à cette place symbolique, qu'intervient -
ou non - l'opération de la métaphore paternelle :
* comme opération de substitution signifiante, elle consiste à substituer au signifiant de l'absence, comme tel, à ce signifiant, à tout jamais hors-sens, un autre signifiant, désigné comme signifiant du Nom-du-Père;
* comme opération de nouage entre la mère, l'enfant et le phallus, elle permet à l'enfant de se séparer de son assujettissement à être le signifié du désir maternel, de ne pas rester "assujetti au caprice de ce dont il dépend"226, d'être "profondément ébranlé dans sa position d'assujet"[227].
L'intérêt de cette réponse de Lacan à la question de ce qui ne semble pas opérer dans la structure psychotique - soit réponse élaborée en deux étapes : en 55, à savoir c'est en tant que signifiant que le père est mort, puis un second pas lors de son enseignement, en 57/58, avec la structure de la métaphore, "le père est une métaphore"[228], ie un signifiant substitué à un autre signifiant - s'entend si l'on n'oublie pas que le propre de toute métaphore par définition ne réside pas seulement dans le fait de la substitution signifiante, mais dans l'effet de production qui s'ensuit, effet d'émergence d'une signification nouvelle. Toute métaphore produit plus que les termes là au départ. C'est là sa fonction créatrice.
La signification en plus, nouvelle, produite du fait de la métaphore paternelle est la signification phallique : si "le signifié des allées et venues de la mère, c'est le phallus, c'est dorénavant à partir de cette signification phallique que l'enfant va se repérer, en termes signifiants, là où il était avant confronté à l'innommable, l'indicible, le rien qu'il était dans le désir de la mère et que vient justement s'inscrire son manque à être - manque à être de ne plus être identifié à l'objet comblant l'Autre -, précisément à cette place symbolique du manque dans l'Autre, de ce point d'où l'Autre désire...
C'est des diverses façons dont peut s'opérer le franchissement de ce point nodal que Lacan propose (Cf. séance du 15/1/58) de repérer la voie imaginaire qui mène à la perversion, avec la fixation de se faire le phallus pour la mère, et la voie symbolique de cette métaphore qui caractérise la structure névrotique. De même dans la psychose, c'est lorsque ce manque à être du sujet ne viendrait pas à s'inscrire dans une place symbolique - par cette opération métaphorique - que, toujours impossible à nommer, à désigner, à fixer, cela resterait comme une marge de réel non inscriptible sur le grand Autre, en ce point de manque d'où l'Autre désire, d'où l'Autre se voit barré, ce qui est une lecture de S(A) barré.
C'est durant son enseignement sur les Formations de l'inconscient, en 1957/58, et dans le texte rédigé en décembre 57 - janvier 58, "D'une question préliminaire..."[229] que Lacan précise la "formule de la métaphore ou de la substitution signifiante": il développe d'abord longuement ce qu'est l'effet métaphorique, à partir de Booz endormi et de sa gerbe[230], en insistant sur le fait qu'un signifiant venant remplacer un autre signifiant crée nécessairement un surplus de signification. Après une première formule proposée dans "L'Instance de la lettre"[231], en mai 57, il modifie quelque peu son écriture en fin 57 :
S . $' S I
$' x s
où x est la signification
inconnue et l'élision du signifiant $ est représentée
par ce qu'il appelle "sa rature" pour développer la formule de la
métaphore paternelle à proprement parler :
(x = signifié
au sujet ; D.M. = Désir de la Mère)[232]
Dans les "formations
de l'inconscient", Lacan insiste sur cette distinction déjà
mise en place dans le séminaire IV entre le père réel
ou imaginaire[233]
et cette fonction paternelle qui intervient symboliquement dans le complexe
d'oedipe en tant que structure métaphorique.
Le signifiant Nom-du-Père
est venu se substituer au signifiant primordial du désir de la mère
qui fait donc les frais de cette opération en devenant oublié,
refoulé. Refoulement originaire au principe même de cette
première étape dans le processus de symbolisation, à
rapprocher de l'incorporation signifiante, Einverleibung[234]
ou identification fondatrice du sujet parlant, telle que le mythe freudien
de Totem et Tabou vient en illustrer la structure métaphorique,
sorte de contre-partie positive corrélative de cette forme de négation
initiale qu'est la Verwerfung, étape d'où s'engendre
tout le procès logique de l'accès du sujet au symbolique,
ce qui renvoie à la Bejahung primaire.
... ce signifiant
particulier qui permet l'accès d'un sujet à la parole, ie
que ce dernier vienne comme sujet parlant s'inscrire dans la chaîne
signifiante, dans l'intervalle entre deux signifiants,
[ ...
S2 /$ S'2 _-$__> S"2 _-$_-> ...),
comme signifié
de cette unarité implicite à chaque signifiant, puisqu'un
"signifiant représente toujours le sujet pour un autre signifiant";
... ce signifiant qui le fait donc advenir comme sujet désirant et par là même irrémédiablement aliéné aux rets des lois de l'ordre signifiant;
... ce signifiant particulier qui n'est pas sans évoquer dans son passage métonymique à tout autre signifiant binaire la particularité du passage du cardinal marqué du trait unaire à l'ordre - au sens de l'ordinal - binaire, etc.
Ce qui est intéressant à noter lorsque Lacan conceptualise ainsi ce statut particulier du signifiant du Nom-du-Père à l'aide de la structure métaphorique en 1955, à partir de la psychose, c'est qu'il s'agit alors d'un signifiant valant comme signifiant de l'Autre de la loi, ie permettant la médiation du sujet avec l'objet de son désir d'une part, avec ses semblables d'autre part... C'est en effet sur cette notion qu'il laisse "cette question préliminaire à tout traitement des psychoses":
D'autre part, c'est dans les mêmes années de son élaboration théorique - alors que le Nom-du-Père est caractérisé par sa fonction métaphorisante - qu'il avance aussi le symptôme comme une structure métaphorique[238], en 1953, dans le rapport de Rome[239], ou en 1957, à la fin de "L'instance de la lettre :