Nombre et père
De l'incidence du discours analytique en tant que
lien social sur les impasses et le malaise actuels
Catherine Alcouloumbré
séminaire 1998-99
III. La logique du signifiant
3. Totem et Tabou
"Au commencement était le verbe", selon le texte johannique, "au commencement était l'action" nous dit Goethe...
Tout mythe est en quelque sorte une élaboration pour appréhender un réel inaccessible, un point d'indicible; sous cette forme d'imaginarisation en réponse à la question énigmatique de l'origine, point d'énigme où l'Autre ne répond pas, là où "ça laisse à désirer", là où il n'est nul garant, en ce point de structure qu'écrit S(A) barré, le mythe comme phénomène de langage[242], construction discursive et construction logique pour répondre à l'impossibilité du "tout dire", vient donc situer la fonction du père en tant que référentiel, en ce qu'il produit du sens, donne sens au désir de la mère; de fait le mythe est ce qui fonde la temporalité. C'est en ce sens que peut s'appréhender cette construction du père réel, originaire, comme le refoulement primordial vient à servir de fondement à l'inconscient, résultant lui du refoulement secondaire.
Le mythe freudien présente le meurtre du père de la horde primitive, jaloux de toutes les femmes qu'il garde pour lui, par les fils envieux s'associant pour en terminer avec une telle tyrannie, et s'ensuit le banquet cannibalique durant lequel ils mangent le cadavre du père. Mais de ce fait la jouissance tant attendue des femmes leur devient inaccessible et du père mort la loi de l'interdit de l'inceste se trouve rétrospectivement instituée: "Le mort devenait plus puissant qu'il ne l'avait jamais été de son vivant ; toutes choses que nous constatons encore aujourd'hui dans les destinées humaines."[243]
L'essentiel dans le mythe du père de la horde primitive réside dans les effets de ce meurtre: le père mort, tout n'est pas permis et l'accès tant désiré à la jouissance se voit à tout jamais interdit. Les fils se découvrent alors frères du seul fait de la production d'un lien signifiant, corrélatif d'un effet de séparation inéluctable de la jouissance de la mère.
Et ce père mort vient alors faire retour comme père de l'amour.
Ce qui n'apparaissait pas encore dans la première élaboration de Freud autour de la tragédie d'oedipe. Dans le complexe oedipien, le père représenté comme possesseur du phallus interdisait l'accès pour l'enfant à la jouissance de la mère: c'est cet interdit et l'angoisse de castration de lui suscitée qui menait l'enfant au renoncement à cette jouissance, d'où sa possible inscription comme sujet dans la dimension de l'avoir et non plus de l'être.[244]
En 1912/1913, quand il travaille à son "Totem et Tabou", Freud, dans le contexte de son opposition à Jung, répond à Jones, rencontré à Vienne en juin 1913, qu'il est passé du désir de tuer le père à la description du fait réel[245] : "après tout, il y a un grand pas à franchir entre le désir et l'acte." Dans le mythe d'Oedipe, ce n'est que le fantasme de tuer le père pour jouir de la mère qu'il élabore alors qu'avec Totem et Tabou, il évoque un fait réel, qui ne serait pas de l'ordre fantasmatique seulement! Et il avance un peu plus tard dans sa préface à l'ouvrage que même si son hypothèse s'avère infirmée, comme "vérité historique", "à supposer même que celle-ci se révèle finalement comme invraisemblable, je n'en estime pas moins qu'elle aura contribué, dans une certaine mesure, à nous rapprocher d'une réalité disparue, et si difficile à reconstituer."[246] Dilemme : réalité psychique ou vérité historique? - question qui revient avec l'homme aux loups, cinq après[247] - Avec le père de la horde primitive, il pense toucher à quelque chose de réel, à un fait historique, réalité disparue, d'où procède tout sujet et par suite l'humanité.
Lacan à l'époque du séminaire sur les psychoses, décentre ce meurtre du fait historique sur le versant strictement mythique, en tant que tout mythe vaut pour sa vérité structurale, et il insiste sur le passage opéré du lien du sang à un lien signifiant : de l'engendrement, de la filiation, quelque chose peut alors s'instituer et la société des fils de se constituer dans un même mouvement dialectique !
Pierre Legendre souligne cette séparation de la dimension signifiante dans "l'avènement d'une conception bouchère de la filiation", chez les nazis, par une "mise en scène de la filiation comme pure corporalité", qui a pour effet de rompre "la ligature généalogique, qui noue le corps et la parole". Dé-Raison nazie qui scinde les rapports signifiants des liens biologiques, et de corps, - au sens de ce qui prend corps de l'incorporation signifiante primordiale, du fait que c'est du langage que du biologique se corporéise, - il n'est plus question: "il ne saurait désormais être question que de viande humaine".[248]
b. Une présence faite d'absence
L'interdiction de manger,
de jouir du totem, produite de l'identification primordiale cannibalique,
est ce qui vient métonymiquement faire lien social à partir
de cette référence commune à tous les fils, à
savoir le père mort. Mais ceci n'est possible qu'à partir
de cette opération radicale de dévoration, d'incorporation
signifiante du fils à ce père unique, désormais mort ;
absent, "rien" positivé qui d'être inclus, incorporé
en chacun ne vaut qu'à titre référentiel, de par cette
opération, Einverleibung. C'est là le premier rapport
synecdochique d'inclusion radicale qui établit suivant cette modalité
identificatoire inaugurale un premier lien signifiant du fils au père,
"par le mot qui est déjà une présence faite d'absence".[249]
Dans un second
mouvement logique, une modalité identificatoire d'un registre différent
assure la connexion des fils entre eux: c'est le trait, la marque à
partir desquels surgira le nom du totem, trait unaire, symbolique, qui
permet aux fils de s'unir comme membres du clan, trait unaire support de
l'idéal du moi, à partir d'un point de renoncement à
la jouissance qui fait institution subjective. C'est de la place vide,
la première, que les fils peuvent désormais apprendre à
se compter et à compter. La dimension unaire du père en tant
qu'il est le seul à échapper à la castration, l'au-moins-un
à n'être pas soumis à la fonction phallique, va se
retrouver par ce rapport d'inclusion, d'identification positive en chacun
de nous, comme ce point de hors-sens, ou d'ab-sens de l'unaire en tant
que tel, point d'exception, d'exclusion, d'où le père va
pouvoir prendre ensuite comme fonction de donner du sens, et à partir
de quoi les fils s'organisent et se reconnaissent tels en se référant
tous au même meurtre du même père.
En 1963, durant
la séance unique du séminaire interrompu cette année-là
"Les Noms-du-Père"[250],
Lacan dégage la double fonction du père, à partir
du mythe freudien du père de la horde : au père, animal,
celui d'où se produit l'identification primordiale, l'identification
de l'amour, celui que l'on retrouve dans les phobies infantiles, "la phobie
n'est qu'un retour"[251],
se noue le père comme nom, à partir de quoi s'institue la
subjectivité, le père ne comptant que comme signifiant, père
tué justement parce qu'impossible, intenable, donc désormais
absent et ne valant plus que par son nom, limite apportée en réponse
à l'énigme de la jouissance originelle.
Alors qu'à
l'époque de son approche par la clinique des psychoses, Lacan dégage
le côté signifiant de la fonction du père, fonction
essentiellement métaphorique, il articule dorénavant les
versants réel et signifiant du père: dans cette unique séance,
il annonce en effet la perspective dans laquelle il pense aborder la fonction
des Noms-du-Père, au pluriel. Un rappel d'abord des repères
qu'il donne dans son enseignement passé :
"- premièrement,
15,22,29 janvier et 5 février 1958 : la métaphore paternelle
;
- deuxièmement,
les séminaires du 20 décembre 1961 et ceux qui suivent concernant
la fonction du
- troisièmement,
les séminaires de mai de mon année sur le transfert concernant
ce qui est intéressé du drame du père dans la trilogie
claudélienne. Enfin, est signalé le séminaire sur
l'angoisse tenu juste avant, en 1962/63.
Après
qu'il est revenu sur la fonction du petit a, il recentre son propos autour
de "l'inévitabilité" de cette question du père, restée
en suspens depuis Freud, tout en critiquant ce terme même de "question
du père": mauvaise formule, voire même contresens puisqu'il
Sans développer ici - ce qui serait alors l'objet d'un autre chapitre dans cette première partie sur "Le choix de la structure à travers quelques mécanismes fondamentaux" - les trois modalités de l'identification telles que Freud les précise depuis son Totem et Tabou à la seconde topique, sous le mode de l'Einverleibung, inaugurale du procès symbolique, sous le mode de l'unarité du trait, constitutive de la communauté sociale, et celui par lequel le sujet se constitue comme désir, "mode d'identification original" qui est celui de l'hystérique, une remarque permet néanmoins de souligner en ce point la relation entre désir et temporalité, telle que Lacan la met en relief dans son enseignement, en 1961/62; allons directement à la fin de ce parcours suivi dans ce séminaire sur l'identification: il s'appuie à nouveau sur la structure de l'homme aux loups, à partir de ce rêve des loups, pour rappeler que l'objet du désir est numérique, - à défaut d'être dénombrable - en ce sens qu'il "porte le nombre avec lui comme une qualité". Et il distingue cette fonction, dite de l'unarité, celle du nombre et de la temporalité: "Ce que nous trouvons, c'est assurément ici l'espace même topologique qui définit l'objet du désir, il est probable que ce nombre étant inhérent n'est que la marque de la temporalité inaugurale qui constitue ce champ", de cet élément temporel, du temps développé, ie ici linéaire, et de son mode discursif, ce qui caractérise le double, c'est la répétition - si l'on peut dire - radicale ; il y a dans sa structure le fait de deux fois le tour et le noeud ici constitué dans ce deux fois le tour, c'est à la fois cet élément du temporel, de temporel puisqu'en somme la question reste ouverte de la façon où le temps développé qui fait partie de l'usage courant, où notre discours s'y insère;257
C'est la fonction
de la lettre et la structure logique du signifiant - telle que cette dernière
a été mise en relief dans ce chapitre - qu'il avance alors
comme réponse avec "la possibilité logique de la constitution
de l'objet à la place même de cette différence du signifiant
avec lui-même, dans son effet subjectif"[258].
Le sujet est uniquement coupure de cet objet en ce point de perte du signifiant,
en ce point de défaillance de l'Autre, en ce point de non-sens ou
d'impossible à dire. C'est dans le temps même où de
l'objet vient à se constituer, dans sa fonction de coupure, barre,
intervalle séparant S1 et S2, comme une imaginarisation de ce trait
pur symbolique de l'unaire, que du sujet vient alors s'y articuler,
[
formule à scanner : S1----
(
)------> S2,
]
dans cette relation
particulière du fantasme,
$<> a, propre à la névrose. Il devient plus facile à
ce niveau de repérer en quoi - à défaut de comprendre
comment! - une défaillance, un déficit de cette étape
logique-là, au niveau du point où opère l'unarité,
peut ne pas permettre la constitution du fantasme et caractériser
la structure psychotique. C'est pourquoi l'on peut dire que le névrosé
est normal dans sa névrose, dans le désir il a affaire à
l'Autre, et que le psychotique est normal dans sa psychose, dans le désir
il a affaire au corps[259],
- aspect que je reprendrai et développerai, à travers des
observations cliniques dans un chapitre suivant sur "des effets de la forclusion",
en particulier en 2.8. corps/corporéisation, et à partir
du syndrome de Cotard.
Ainsi, de même
que le père originaire, le "vrai père est le père
mort"[261],
n'existe pas en soi, ne fonctionne qu'incorporé par les fils, le
signifiant unaire est de structure le seul à ne pas renvoyer à
un autre puisqu'il est lui-même cette fonction d'articulation, de
"représenter pour...", il n'existe pas en soi, de la même
façon, le zéro est aussi ce qui n'existe pas en soi mais
ne vaut que par sa présentification dans tout nombre, d'où
se fonde par sa récurrence implicite la suite des nombres.
