Nombre et père
De l'incidence du discours analytique en tant que lien social
sur les impasses et le malaise actuel
Catherine Alcouloumbré
1998-99
4. passage du cardinal à l'ordinal
Ainsi en arrive-t-on à cette équivalence logique entre la fonction du père, celle du zéro, ou celle du signifiant unaire, - en un mot l'unarité - dans le passage du signifiant père au signifiant fils, dans le passage du zéro au un, dans le passage du S1 au S2. Reste à préciser comment s'opère le passage du cardinal à l'ordinal, autrement dit le passage d'où s'institue la société des fils, d'où s'introduit la série indéfinie des nombres naturels, d'où s'articule toute la chaîne signifiante, d'où s'instaure la temporalité...
Cette équivalence logique est en l'occurrence explicitée par Lacan à la fin du séminaire "D'un discours qui ne serait pas du semblant" : alors que "la mère, dans sa lignée, est innombrable, [...) parce qu'il n'y a pas de point de départ", le père, lui, n'est jamais que référentiel et rejoint ce "point d'aperception de la série des nombres naturels". C'est à partir des axiomes de Peano que Lacan insiste sur la nécessité de la fonction du zéro pour poser le successeur ; "l'équivalence logique de la fonction du père est très précisément ceci, cette fonction du zéro trop souvent oubliée. [...) Ce zéro est absolument essentiel à tout repérage chronologique naturel. Et alors nous comprenons ce que veut dire le meurtre du père. Il est curieux, singulier, que ce meurtre du père n'apparaisse jamais."[263] Etc.
Le point important ici mis en relief pour éclairer ce passage à l'ordinal et la structure de l'échange qui caractérise toute société humaine réside dans le fait que cette fonction strictement référentielle du père ou de l'unarité du signifiant reste toujours implicite, voilée, comme oubliée dès qu'elle est mise en oeuvre dans l'interlocution et la temporalité chronologique : "Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend."[264]
Ce recouvrement, cet escamotage de la dimension signifiante unaire comme de la modalité de la fonction paternelle, dans le système d'échange de la parole, se produit à l'instar de la confusion entre valeur d'usage et valeur d'échange ou entre temps de travail nécessaire et temps de travail extra dans le système de production capitaliste[265] ; c'est ce à partir de quoi Lacan conceptualise le plus-de-jouir[266], sur le modèle de la plus-value marxiste, plus-de-jouir qui surgit de cette transformation métaphorique de l'unarité, nécessitée par les lois de la structure d'échange, pour que de l'échange puisse effectivement avoir lieu ; pour reprendre des termes de Frege, c'est comme si cette fonction de l'unarité, purement symbolique, devenait elle-même argument d'une nouvelle fonction lors de ce changement de registre, lors de ce nouage à l'imaginaire.
Ainsi la psychanalyse s'appuie-t-elle véritablement sur le caractère "modal, existentiel comme tel" de cet énoncé de l'Etourdit, caractère modal qui demeure masqué quand on en reste au niveau d'une logique propositionnelle classique ; cette dimension de la logique des valeurs modales rejoint la cardinalité du nombre en ce sens que l'une comme l'autre ne se fondent que d'une béance initiale, d'un vide négatif positivé comme manque, d'une absence positivée comme présence.
Ainsi, la
fonction
du trait unaire du cardinal, de l'effacement duquel va se
désigner
le sujet, ne devient effective et opératoire que dans son
actualisation
dans l'ordinal : le passage du singulier au collectif est
organisé
par cette fonction du père absent, ce "Un-père"
tué
puis dévoré, auquel les fils vont tous, un par un, de la
même façon idéelle puis selon les méandres
particuliers
de leur singularité symptomatique, se référer
après
l'avoir incorporé, ce trait d'identification, ce trait de
l'idéal,
fait lien social entre eux comme Freud l'explique dans sa Massenpsychologie[267],
"le collectif n'est rien que le sujet de l'individuel"[268].
La fonction dite
unaire par où s'engage le procès symbolique où
s'inscrit
un sujet se spécifie d'abord d'une double relation : d'une part,
ce rapport d'inclusion identificatoire par incorporation (Einverleibung),
d'autre part le fait que ce qui est incorporé est de l'ordre
d'un
rien, c'est le père mort, le père en tant qu'il n'est
plus
là, autrement dit les fils incorporent, mangent du "rien"!
C'est alors que
peut s'effectuer le passage du cardinal à l'ordinal, ie ce par
quoi
la communauté des fils se constitue, dans la mesure où
ils
sont intimement liés par cette référence commune
au
père mort, à la fois présente, nécessaire,
opératoire, et toujours oubliée dès qu'ils font
lien
social, comme les signifiants - binaires - peuvent s'enchaîner,
s'articuler
entre eux dans la mesure où la modalité unaire reste
implicitement
à l'oeuvre en chaque élément de toute la
chaîne
signifiante.
En d'autres termes,
le Un venant métonymiquement s'articuler en chaque signifiant
est
caractérisé par sa fonction de pure différence, de
coupure, de séparation, ce qui se représente par la barre
portée sur le grand Autre, - S(A) barré - duquel il n'est
plus dès lors que l'élément soustrait, le
signifiant
manquant, l'au-moins-un à échapper à la
castration,
ce qui s'écrit à l'aide des quanteurs de la sexuation :
(il
existe) x, non (phi de) x . C'est à proprement parler cette
fonction
disjonctive qui permet la conjonction et la cohésion imaginaire
des fils, des uns semblables, - ie de tout sujet soumis
à
la castration : (pour tout) x, (phi de) x - de se
différencier,
de se reconnaître, de se nommer, de se compter, de vivre enfin.
C'est cette
même
fonction dont la défaillance[269]
signale la psychose, - car son absence complète, en terme de
forclusion,
pose question : si nulle articulation modale, nulle fonction
d'échange
ne se mettent en oeuvre pour un être humain, que reste-t-il?
C'est
là que l'idée avancée par Nasio d'une forclusion
locale[270]
me semble tout à fait pertinente pour rendre compte des effets
cliniques
de cette défaillance symbolique particulière et
contourner
cet écueil lié à la notion d'une forclusion
radicale
ne rendant guère compte d'une clinique différentielle des
psychoses, si radicale qu'il ne resterait que l'état de mort, ou
peut-être certains "cas-limite" d'enfants sauvages[271].
En effet, sans unarité, rendant possible un minimum
d'échange,
peut-on encore parler d'humanité?
Mais les termes qu'il utilise sont, à mon avis, tout à fait impropres quand il tente ainsi à juste titre de décrire "un mécanisme local, déterminant des faits locaux". En effet, la forclusion, justement entendue comme mécanisme, soit ici dans l'acception d'une fonction symbolique, ne peut en aucun cas - au même titre d'ailleurs que l'opération symbolique de la castration - passer ainsi au pluriel, "des castrations"[272], ni être partielle ou totale, locale ou généralisée, etc. elle est ou n'est pas effective, elle opère, est mise en jeu comme fonction ou non, point ! C'est là confondre l'opération elle-même et ses effets, et faire glisser subrepticement de ce qui est de l'ordre d'une opération purement symbolique au niveau de son imaginarisation et des effets qui s'en trouvent produits.
Par contre, la forclusion peut opérer effectivement en divers points de la structure, et à divers moments logiques dans le procès de symbolisation, depuis sa forme la plus massive rencontrée dans la schizophrénie, jusqu'à des effets très ponctuels dans le cas de certains délires réduits à un champ extrêmement limité de la réalité. Envisagée dans cette perspective, la "forclusion locale", telle que Nasio en a l'intuition, mérite notre attention pour rendre compte des effets cliniques repérables dans le champ des psychoses et je préfère plutôt parler de forclusion en termes structurels, à divers moments logiques, pour éviter l'impasse d'une pente fréquente à la spatialisation, selon un raisonnement réducteur obéissant plus aux lois d' une logique propositionnelle qu'il ne tente de répondre aux structures freudiennes et à la logique asphérique que nécessite la psychanalyse.
... C'est
donc
cette même fonction dont la défaillance ou l'insuffisance
signent la psychose : difficulté pour le psychotique à
modaliser
ses énoncés, difficulté de l'ordre de
l'existentiel,
ce que Lacan désignait déjà en 1960, treize ans
avant
l'Etourdit, comme ce "défaut d'existence"273.
[262].
J.LACAN: "L'Etourdit", op.cit. p.43
[263].
J.LACAN: "D'un discours qui ne serait pas du semblant",
séminaire
inédit, 1970/71, séance du 16 juin 1971
[264].
J.LACAN: "L'Etourdit", op.cit. p.5
[265].
K.MARX: "Le Capital" T.1, In Oeuvres, Economie I, La
Pléïade,
Gallimard 1977, en particulier sur les temps de travail et sur la
plus-value
relative, pp.849/859
[266].
Se référer en particulier au séminaire "La logique
du fantasme", sur valeur de jouissance, valeur d'usage,
d'échange,
etc. séances du 12/4, 19/4, 26/4, puis 24, 31/5, et celles de
juin,
surtout le 7/6/67.
[267].
S.FREUD: op.cit. ch.7
[268].
J.LACAN: "Le temps logique", in Ecrits, op.cit. p.213. Il s'agit
là
d'une référence à la fin de ce texte: "Mouvement
qui
donne la forme logique de toute assimilation "humaine", en tant
précisément
qu'elle se pose comme assimilatrice d'une barbarie, et qui pourtant
réserve
la détermination essentielle du "je"...", et d'une note
ajoutée
en bas de page: "Que le lecteur qui poursuivra dans ce recueil revienne
à cette référence au collectif qui est à la
fin de cet article, pour en situer ce que Freud a produit sous le
registre
de la psychologie collective (Massen: Psychologie und Ichanalyse,
1920):
le collectif n'est rien, que le sujet de l'individuel."
[269].
Cf.infra : Ch.2.2.3. la modalisation en défaut
[270].
J.D.NASIO : "Les yeux de Laure", Paris, Aubier, 1987, pp.107/132
[271].
MALSON : "Les enfants sauvages", Paris, 10-18, 1969 ?
[272].
J.D.NASIO, op.cit. pp.115/117
273.
J.LACAN : "Remarque sur le rapport de D.Lagache", in Ecrits, op.cit.
p.670.
Il écrit à propos de la forclusion: "C'est dans la
symphise
même du code avec le lieu de l'Autre que gît le
défaut
d'existence que tous les jugements de réalité où
se
développe la psychose n'arriveront pas à combler."
