Catherine Alcouloumbré
séminaire 1997-98
LA TRAME
La présence de phénomènes répétitifs dans la psychose est certes manifeste, mais c'est la particularité avec laquelle ils semblent parfois s'inscrire dans l'histoire de tel ou tel psychotique, avec une sorte d'a-temporalité, de rupture temporelle, de télescopage chronologique et un rapport parfois particulier à l'actualité qu'un détour préalable par les étapes dont Freud a ponctué sa réflexion sur le rôle de la répétition dans les processus psychiques humains en général.
Trois étapes peuvent être dégagées : dès l'Entwurf, en 1895, quand il repère qu'au principe de la répétition est liée une certaine satisfaction, puis en 1914, quand il distingue la remémoration de la répétition, cette dernière mise en acte venant faire obstacle à la véritable remémoration, et c'est de cette constatation qu'il en vint à l'abandon de l'hypnose pour adopter la règle de l'association libre, enfin quand se marque le tournant de 1920 et de la seconde topique : la répétition vient alors s'articuler Au-delà du principe de plaisir, non seulement comme insistance signifiante, mais surtout en rapport avec l'objet à jamais perdu, conceptualisé par Freud, manque devenu irrémédiable pour l'enfant dès le moment où il symbolise par la répétition de son "Fort-Da" cette mise en jeu de la présence et de l'absence. Tournant essentiel dans sa recherche dans la mesure où c'est à partir de l'Au-delà qu'il énonce cette caractéristique que ce qui est plaisir dans un système peut être déplaisir dans l'autre...
C'est l'histoire d'Albertine, patiente
de 41ans, - dont la maladie a débuté à l'âge
de 22 ans par un épisode aigu à type d'angoisse de morcellement,
déclenchement qu'elle situe lors d'un "stage de clown" - qui peut
introduire ici cette question : certes quelque chose ne manque pas de se
répéter d'une rechute à l'autre mais sur un mode qui
évoque plutôt l'expérience de l'homme aux loups lors
de l'hallucination du petit doigt, non
plus sur le mode d'une insistance signifiante telle que Freud la présente
chez le névrosé, mais plutôt répétition
comme mode de retour du réel, brusque passage d'un mode de relations
apparemment médiatisées à autrui à un autre
mode de relation, immédiat, au sens où nulle médiation
symbolique n'intervenait plus : pour elle, faire le clown, ce n'était
plus faire semblant de l'être, y croire, c'était plutôt,
sans médiation métaphorique, se transformer littéralement
en cet objet de risée qu'est le clown devant ses spectateurs, dans
une certitude absolue.
De cette oscillation entre une position
de domination sur des spectateurs qu'il tient à sa merci - par le
rire qu'il suscite - et une position de semblant à laquelle il s'aliène
et se condamne en même temps, naît un équilibre instable
et fragile d'où se supporte la position du clown, drame existentiel
de l'aliénation du névrosé, comme l'illustre le magnifique
film de V.Sjöström, Larmes de clown, réalisé
en 1924 (He who get slapped). Choix forcé de l'aliénation
qui le contraint à répéter son numéro indéfiniment,
à défaut de préférer la mort, seule issue qui
s'avère encore supportable au héros de ce film, à
la suite d'Empédocle se jetant du haut de l'Etna...
Pour Albertine, en effet, c'est plutôt comme si faire le clown avait provoqué un franchissement, une rencontre réussie avec le réel, à l'inverse de la répétition signifiante, présentée par Lacan comme rencontre manquée justement avec le réel. La particularité répétitive qui s'observe dans l'histoire d'Albertine est d'un registre autre que celui des variations cycliques habituelles dans la psychose maniaco-dépressive. Ce stage de clown, entendu comme paradigme de toutes les crises - selon son propre terme - à venir ou advenues dans la vie de cette patiente, pourrait correspondre à une rencontre réussie avec le réel de la jouissance, là où elle n'a plus sa place si ce n'est comme objet de risée, de rebut, venant combler ce vide, ce désert, ce trou alors entrevu, là où nul signifiant, rien ne vient répondre à l'appel au lieu de l'Autre. Elle est alors ce clown dans le réel, clown qui répond présent ![104]
Il est un autre exemple : l'acte violent pris comme paradigme de toutes ces scènes, bagarres, brutalités dont Albertine se fait la protagoniste... Même s'il est difficile de faire la part dans son discours entre violence effectivement agie dans la réalité et violence vécue sur un mode fantasmatique, même si les deux semblent s'entremêler, ces actes répétés paraissent évocateurs d'un franchissement qui se produirait lors de ces scènes de violence ponctuant la vie d'Albertine, violence sous la fascination de laquelle elle demeure, fascination intense où s'entendent une angoisse manifeste et une jouissance indicible, passages à l'acte qui l'agissent autant qu'elle s'y agite, dans une sorte de précipitation. Phénomène de précipitation dans les diverses acceptions du terme :
* là où, actrice, elle se jette dans une certitude totale ;
* quand glisse dans le réel une scène où elle se produit, autrement, dont elle sort autre, spectatrice, au sens du précipité d'une réaction chimique, image illustrant une collusion entre réel et symbolique, dans l'immédiateté d'une rencontre, seule solution à l'issue pulsionnelle, sans la mise à distance du fantasme ;
* enfin, au sens étymologique d'une chute, d'un renversement, praecipitatio qui la laisse renversée, radicalement anéantie, laissée tombée, abandonnée à cet état de rien, de vide, de désert,...".
Même s'il n'est point question pour Albertine d'un acte meurtrier, son voeu meurtrier revient avec force et de façon répétitive dans une parole qui tente vainement de l'assumer quand il fait brutalement irruption, amenant à interroger de quel ordre est la répétition qui se manifeste chez cette patiente à travers ses actes de violence...
En effet, plus que les quelques éléments répétitifs déjà soulignés - citations littéraires, un certain poème à la mère par elle rédigé, etc. reparaissant au fil des entretiens de façon quasi-identique et réitérative - qui ne paraissent guère significatifs, si ce n'est en tant que répétition imaginaire, telle qu'elle peut se manifester dans la mythologie de l'éternel retour ou comme ritournelle dans le contenu d'un délire, c'est cette particularité ici repérée de la répétition qui semble plus spécifiquement opérante chez Albertine, et peut-être propre à la psychose...
De quel type de retour s'agirait-il, si ce n'est d'un retour propre au réel, dans un franchissement échappant à un moment précis à toute symbolisation ?
