Catherine Alcouloumbré
séminaire 1997-98
C'est à la célèbre époque de l'influente école de Charcot que Freud lui-même s'interroge sur l'étiologie de l'hystérie et les mécanismes psychiques en jeu dans une telle affection.
S'opposant à Janet - "l'Etat mental des hystériques" date de 1894 - dans la mesure où ce dernier considère l'existence chez l'hystérique de cette sorte de clivage de conscience comme un trait primaire, et tente d'en rendre compte par ses notions d'étroitesse de champ de conscience, de faiblesse de la capacité de synthèse psychique, signant ainsi sa fidélité à l'idée d'une dégénérescence des hystériques, Freud, dès ses articles de 1894 à 1896, et dans le recueil publié avec Breuer "Etudes sur l'hystérie" en 1895, adopte la perspective de ce dernier, selon laquelle ce clivage de conscience n'est pas inné mais s'avère au contraire un processus secondaire et acquis.
Dans "Psychonévroses de défense"[105], il affirme qu'à ses yeux un tel clivage ne peut résulter que d'un acte de volonté du sujet. Telle est l'approche par laquelle Freud aborde la symptomatologie hystérique. Le premier pas qu'il franchit à ce moment est bien d'envisager ce clivage, cette division, comme le résultat d'une décision lui-même, décision qui engage sa responsabilité.
La notion de champ de conscience, dans le contexte de l'époque, est encore appréhendée par Freud comme un lieu, celui des représentations. Il les décrit comme pouvant s'associer les unes aux autres, se lier, jusqu'à former un réseau. Parfois, il peut se produire qu'une représentation ne soit pas acceptée par le moi, d'où une contradiction fondamentale que le moi, - soit das Ich, à ne pas encore entendre dans l'acception précise de la seconde topique, à partir des années 20 - cherchant à se défendre, ne peut résoudre qu'en attribuant à cette représentation un caractère dit unverträglich, inconciliable. Ce qui semble inacceptable est le contenu sexuel de cette représentation. Mais pour qu'une représentation soit dotée d'un tel caractère conciliable/inconciliable avec d'autres, il faut d'une part admettre qu' elle est déjà rentrée dans le champ de la conscience, et d'autre part que le sujet a pris parti, a pris la décision de ne pas consentir à considérer cette représentation comme arrivée; il la traite comme "non arrivée", - en français dans le texte allemand -.
Face à un tel dilemne, à une telle contradiction devant cette représentation, qui reste toujours présente, mais insupportable à soutenir, la solution est de s'en séparer, de la rejeter par un processus de refoulement dont la modalité n'est encore guère précisée. Freud propose alors de considérer qu'à chacune des représentations s'associant les unes aux autres est toujours lié un affect : là se trouve justifiée la motivation à refuser telle représentation ... C'est lorsque l'affect qui lui est lié lui semble désagréable, source de déplaisir, en opposition à l'affect de plaisir accompagnant d'autres représentations, condition qui leur permet de se lier les unes aux autres. Par suite, ce qui permet d'affaiblir une représentation, c'est d'opérer une séparation, un arrachement, (entreissen) de l'affect à sa représentation, de manière à rejeter celle-ci hors de sa place : ainsi n'y a-t-il plus qu'une lacune, (eine Lücke), à cette place d'où la représentation est expulsée, représentation dont ne subsiste alors qu'une trace, sous forme lacunaire.
A partir de là, c'est en comparaison et en opposition avec la névrose obsessionnelle que Freud élabore la suite de sa théorie : une fois réalisée - de par une décision du sujet - cette opération de séparation entre l'affect et sa représentation, chez le sujet hystérique, la représentation devient inoffensive (unschädlich) et l'affect est transposé dans le corporel, passe du registre de la pensée vers le corps comme sous l'effet d'une conversion, terme utilisé pour la première fois en 1893,106. Jusque là, tout va bien, le sujet, par cette opération de séparation et de conversion de l'affect parvient non pas à résoudre la contradiction initiale insupportable, mais plutôt à s'en libérer, à s'en débarrasser, se déchargeant ainsi de cette question du côté de son corps.
Mais il n'en demeure pas moins que cette opération a eu lieu et que la représentation chassée hors de la pensée par le sujet n'en a pas disparu sans laisser de trace mnésique, ne serait-ce que sous forme d'une lacune ; là, Freud use du terme d'abréaction pour désigner ce retour possible de l'affect à condition qu'il puisse à nouveau s'articuler à la représentation qui lui était initialement liée. Seul le retour de l'affect peut permettre le retour de sa représentation à sa place, à cette place où ne subsiste qu'une lacune ; c'est pourquoi le psychanalyste doit tenir compte du processus de séparation entre affect et représentation, car seul le rétablissement du lien entre les deux peut permettre que la représentation refoulée redevienne pensable et acceptable - ou conciliable - Or le sujet ne veut rien savoir de sa responsabilité relative à cette représentation...
Alors que l'hystérique se décharge de la contradiction intenable dans laquelle il se trouve pris, préférant se séparer de la représentation jugée inconciliable en laissant l'affect se convertir et se manifester avec un symptôme corporel, le névrosé obsessionnel choisit après cette opération de séparation une modalité différente, qui ne consiste plus à convertir l'affect du psychique vers le somatique mais à le déplacer, toujours dans le champ de la pensée, sur une autre représentation d'apparence anodine, voire insignifiante, mais dont l'insistance répétitive vient faire symptôme, fausse connexion donnant lieu à l'idée obsédante.
Dans ce texte de 1894, Freud articule à partir de cette trace mnésique de la représentation refoulée inconciliable la constitution d'un second groupe psychique. Il évoque après ces deux processus, conversion dans l'hystérie, transposition dans la névrose obsessionnelle et la phobie, une troisième forme de défense possible, celle de la fuite dans la psychose, par la confusion hallucinatoire...
Dans l'article de 1896, Nouvelles remarques..107, reprenant ces trois formes de défense, il précise que l'hystérique répète ses symboles mnésiques sans modification tandis que l'hallucination mnésique paranoïaque subit une déformation comme la névrose obsessionnelle.
Dans le "manuscrit K"108,
daté du 1.1.1896, il en vient à spécifier chaque névrose
selon son mode de refoulement : au départ, il s'agit toujours d'une
défense contre des représentations sexuelles et c'est le
problème du déplaisir qui reste agissant dans le refoulement.
Dans un deuxième temps se produit donc le refoulement suivant des
modalités spécifiques, ce qui entraîne la formation
d'un symptôme primaire109 :
* conversion somatique dans
l'hystérie ;
* transposition sur une autre
représentation dans la névrose obsessionnelle ;
* projection dans la paranoïa
;
La défense semble réussie,
mises à part la présence et la persistance du symptôme
:
* blâme du sujet envers
lui-même dans la névrose obsessionnelle
* méfiance vis-à-vis
du prochain dans la paranoïa
* dans l'hystérie, le
symptôme primaire ne serait qu'une manifestation d'effroi avec "lacune"
dans le psychisme.
Ultérieurement, le retour des
représentations refoulées - mais pourquoi font-elles retour?
Il existerait une sorte de propension à revenir vers cette place
originelle et lacunaire, cette place à la fois vidée et conservée,
comme un appel incessant de la représentation au "sujet" - suscite
une nouvelle lutte du moi, entraînant la formation de symptômes
nouveaux, dits secondaires :
* dans la névrose obsessionnelle,
sous la forme de mesures de protection, actions compulsives, rumination
mentale, etc.
* dans la paranoïa par
contre, formation délirante combinatoire, délire d'interprétation
qui aboutit à l'altération du moi.
* l'hystérie, quant
à elle, répète ses symboles mnésiques sans
modification, sans transformation.
Dans le chapitre I des "Etudes sur
l'hystérie", intitulé Les mécanismes psychiques des
phénomènes hystériques, un lien évident est
supposé entre un traumatisme sexuel initial, incident causal, et
le symptôme à venir. Ce que Freud rectifiera plus tard dans
sa théorie, comme le soulignent de petites notes en bas de page,
datées de 1924, dans des articles110
de 1896, erreur d'avoir pris un fantasme pour un souvenir réel,
de ne pas s'être libéré de la surestimation de la réalité
et de la sous-estimation du fantasme...
Cherchant alors sous hypnose à
combler des trous de mémoire, il constate que chacun des symptômes
hystériques disparaissait immédiatement et sans retour quand
on réussissait à mettre en pleine lumière le souvenir
de l'incident déclenchant".
C'est en effet par la mémoire
à cette époque-là qu'il aborde le problème
de la répétition. La mémoire, présentée
dans "l'Esquisse d'une psychologie scientifique" comme métaphore
de quelque chose qui s'imprime et automatisme de répétition
qui se met en place pour retrouver un objet foncièrement perdu.
Et là réside sa découverte dans le champ de la psychanalyse
: re-lier l'affect séparé à cette représentation
; vient alors pour le malade la nécessité de donner à
son émotion une expression verbale pour parvenir à une ab-réaction.
Alors que les souvenirs habituels sont soumis à l'usure, curieusement les souvenirs traumatiques gardent intacte toute leur intensité ! Et ce, parce que ne s'est pas produite l'ab-réaction nécessaire, soit par décharge motrice, soit par le langage.
Par suite, pour parvenir à la disparition d'un symptôme hystérique, il faut que le processus psychique originel se répète avec autant d'intensité que possible, qu'il soit remis in statum nascendi puis verbalement traduit"111. Là, déjà, à la véritable remémoration opérant dans l'analyse se trouvent opposées les simples réminiscences, " symboles mnésiques " que l'hystérique va répétant...
C'est de réminiscences que souffre l'hystérique.112
Telle est, dans l'évolution de la théorie freudienne, la première étape où vient se mettre en place le concept de répétition.
Avant de poursuivre ce cheminement, un temps d'arrêt momentané permettra de mieux saisir ensuite d'autres aspects de ce concept de répétition, tel qu'il se présente dans la théorie lacanienne, et tel qu'il est possible de le comprendre chez Freud.
Lorsque Freud, à la suite de Breuer, fait sienne l'idée d'une division (Spaltung) du champ de conscience, acquise, secondaire, etc. et qu'il y situe le champ, le lieu des représentations (Vorstellungen), cela n'est pas sans rappeler ce que Lacan définit comme l'ensemble des signifiants, chaîne des signifiants, nommée le grand Autre. La division qui se rencontre au coeur de l'hystérie, écrit Breuer, concerne le champ de la conscience, c'est donc là une division introduite entre les signifiants.
Or pour qu'un refoulement se produise, il s'avère logiquement nécessaire que ce signifiant soit d'abord entré dans le champ de la pensée du sujet et que ce dernier ait préféré prendre le parti de ne pas le supporter, lui attribuant par le fait même ce caractère d'inconciliable. De cette division dans le champ de la conscience, Freud situe la contradiction où se trouve le "sujet" devant l'inacceptable comme inaugurale, c'est à ce point, nous dit Freud, qu'il est appelé à décider - d'un acte de volonté! - c'est donc là qu'il se trouve engagé.
Que le sujet décide ou non d'attribuer ce caractère inconciliable à telle représentation, elle n'en demeure pas moins présente! S'il veut échapper à la contradiction, il s'agit pour lui d'opérer une véritable séparation, coupure, pour arracher (entreißen) l'affect de déplaisir à la représentation qualifiée d'inconciliable ; c'est là le refoulement à proprement parler, autrement dit ce que Lacan formule par cette barre sous laquelle le signifiant inconciliable va tomber, se trouvant lui-même barré du fait de sa chute.
Ainsi, à cette étape
de sa théorisation, Freud met l'accent sur cette contradiction inaugurale
d'un choix que le sujet se trouve forcé de faire pour échapper
à sa situation intenable. C'est ce que reprend le schéma
de l'aliénation proposé plus tard par Lacan, quand à
l'aide des cercles eulériens ou du quadrangle[113],
il illustre ce même choix forcé où le sujet ne peut
que s'aliéner puisqu'il y va toujours d'une perte irrémédiable,
perte de ce signifiant, soit ce que Freud appelle représentation
maintenue dans les dessous et exclue du souvenir[114].
La bourse ou la vie ? De préférer rester en vie, le sujet
se voit lesté de la bourse. De là s'articule la dialectique
entre aliénation et séparation, en passant par l'opération
de la répétition.
Lors de la première grande
étape de sa recherche, dont L'Esquisse et les travaux de ces années-là
sur les psycho-névroses de défense, ou la correspondance
avec Fliess présentée dans la Naissance de la psychanalyse [115]
sont les témoignages essentiels, l'épreuve de la satisfaction
joue un rôle fondamental dans le développement fonctionnel
de l'individu, en tant qu'une action spécifique[116]
doit pouvoir répondre aux exigences de l'urgence de la vie [117],
et que c'est par ce moyen de la satisfaction que le moi est amené
à agir sur la répétition des expériences douloureuses
et des affects, en tentant une inhibition. Celle-ci ne peut avoir lieu
que lorsque le moi apprend à distinguer la perception émanant
de l'extérieur de la représentation surgissant par image
mnémonique de l'appareil psychique, trace mnémonique, et
non perception, à l'origine du proton-pseudos hystérique...
Ainsi le processus secondaire
de la pensée reproductive va contraster avec la succession primaire
des associations, il est donc une répétition du phénomène
originel d'excitation en u 118.
Cette action spécifique, dans l'Esquisse en particulier,
est donc au titre de la recherche de satisfaction, au principe même
de la répétition. L'exemple qu'il choisit pour illustrer
comment peut s'opérer la reconnaissance d'une identité entre
la représentation et ce qui est représenté est l'image
mnémonique désirée du sein maternel dans le cas de
l'infans. Déjà se trouve implicite le point nodal essentiel
au principe de la répétition, à savoir cette condition
nécessaire de l'épreuve de réalité que les
objets ayant jadis procuré quelque satisfaction réelle aient
été perdus.119
Dans ce sens, Freud quand il
utilise le terme de représentation (Vorstellung) s'inscrit
dans la tradition philosophique du XIXè siècle, où
l'acception de ce terme renvoie à la reproduction d'une perception
antérieure. Sens que l'on trouve chez Taine, par exemple : Il y
a une différence entre cette représentation et les sensations
anciennes dont elle est l'écho actuel.120
104. Cf.infra,
chapitre 2.2. effets cliniques de la forclusion, le déclenchement.
[105].
S.FREUD op.cit.
[106].
à vérifier...!
[107].
S.FREUD op.cit.
[108].
S.FREUD op.cit.
[109].
Cf. supra: 1.1.1.a.
[110].
S.FREUD "L'Etiologie de l'hystérie", op.cit. p.66 et "Nouvelles
remarques ..." op.cit. p.96
111.
FREUD-BREUER "Etudes sur l'hystérie", op.cit. Ch.1, p.4
112. ibid. Ch.1,
p.5
[113].
J.LACAN Séminaire XI "Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse",
1963/64, Paris, Seuil, 1973, p.192-193 et surtout Séminaire XIV
"La logique du fantasme", inédit, cf. en particulier la séance
du 11/1/67
[114].
S.FREUD "L'Esquisse..." op.cit. pp.363 à 369
[115].
S.FREUD op.cit.
[116].
S.FREUD "L'Esquisse..." op.cit. L'épreuve de satisfaction (II),
p.336
[117].
ibid. p.317
[118].
ibid. p.351
119.
S.FREUD "La dénégation", 1925, in Résultats, Idées,
Problèmes Tome II, P.U.F. Paris, 1985, pp.135/139. Cité in
"l'Esquisse", op.cit. p.345, note 1
120.
TAINE "De l'intelligence" II.239, cité in "Vocabulaire de la philosophie"
Lalande, PUF, Paris.
