de Catherine Alcouloumbré
séminaire 1997-98
Les faits cliniques lui assurent que névrose comme psychose présentent au niveau phénoménologique des troubles dans le rapport à la réalité et que dans les deux cas peut se produire une perte de la réalité. Freud s'intéresse alors aux modalités de cette perte, et son abord structural lui permet de toujours chercher des mécanismes spécifiques qui permettraient de différencier névrose et psychose: tout en repérant peu à peu divers types de négation opérant dans le champ symbolique dont elles s'avéreront diversement constitutives - en particulier, le renversement freudien à partir de la dénégation entre attribution et existence n'est effectué que l'année d'après![30]- il ne parvient néanmoins pas encore à des critères structuraux véritablement différentiels.
Il situe d'abord dans Névrose et psychose le conflit névrotique entre le moi et le ça 30 : après le refoulement d'une motion pulsionnelle refusée par le moi, le refoulé se révolte, se fait représenter, et c'est de son retour sous le masque du symptôme de compromis que se voit perturbée la relation du moi à la réalité: le tout donne le tableau de la névrose"30a. Dans la psychose par contre, c'est entre le moi et le monde extérieur que d'emblée se situe le conflit, d'où ce détachement entre un fragment de réalité et le moi, allié pour cette entreprise au ça.
A la fin de cet article, Freud dans son effort incessant pour aborder la genèse des psychoses semble en être toujours à la même question : Pour finir, demandons-nous quel peut être le mécanisme analogue à un refoulement, par lequel le moi se détache du monde extérieur, (...) il devrait consister, comme le refoulement, dans un retrait par le moi de l'investissement qu'il avait placé au-dehors.40b Pourtant, il vient de proposer une métaphore pour évoquer fonction du délire et genèse des formations délirantes qui révèle à nouveau son intuition de ce que Lacan élaborera sous le terme de forclusion[31]: en ce qui concerne les délires, quelques analyses nous ont appris que la folie y est employée comme une pièce qu'on colle là où initialement s'était produite une faille dans la relation du moi au monde extérieur.[32] Le délire s'avère une sorte de raccommodage, de rapiéçage, de collage sur une faille, une déchirure préalable dans la trame des relations entre le monde extérieur et le moi.
Alors que dans la névrose, s'il existe faille ou discordance avec la réalité, elle n'est que le résultat de l'échec du refoulement, par ignorance volontaire ou fuite d'une réalité préalablement reconnue, sur le mode d'un je n'en veux rien savoir[33], dans la psychose, il s'agit bien d'une faille initiale, soit quelque chose de l'ordre d'un défaut de fabrication de l'étoffe, - pour filer la même métaphore ! - et non d'une déchirure secondairement produite sur un tissu déjà correctement tressé, fabriqué. Quand le moi crée ainsi autocratiquement une nouvelle réalité, en totale soumission aux désirs et exigences du ça, le délire devient une tentative de construction d'une faille originelle entre le moi et le monde extérieur ; dans ces deux types de perte de la réalité, il ne s'agit nullement d'une différence de degré, de gravité, mais bien de deux modes distincts d'inscription subjective, de modes de subjectivation de la réalité qui diffèrent fondamentalement dans la névrose et dans la psychose.
Ainsi, le critère
différentiel n'est-il plus véritablement abordé par
Freud sous l'angle d'une perte de la réalité envisagée
comme processus de défense, ou sur le versant d'un retrait d'investissement
libidinal du monde extérieur, comme il l'envisageait dans ses travaux
des années 1914/1915, etc. - selon des considérations métapsychologiques[34]-
mais à un niveau strictement structural, il devient implicitement
une modalité différente dans le procès de symbolisation
constitutif du sujet parlant, ce que la logique de l'ordre signifiant va
permettre d'éclairer par la suite, en particulier à partir
du rôle essentiel de la négation.[35]
A cette étape,
la perte de réalité - au même titre que ce qui vient
dans un temps second y répondre - reste dans la névrose ce
que Freud nommait refoulement et retour du refoulé, mais devient
dans la psychose un mécanisme structurellement différent
que Freud désigne maintenant du terme de Verleugnung, traduit
en français par déni ou démenti, quand il propose
à titre d'exemple le cas clinique déjà évoqué
en 1895 de la jeune fille amoureuse de son beau-frère[36]:
hystérique qui à la mort de sa soeur refoule l'idée
de son amour. Refoulement de la motion pulsionnelle qui la conduit sur
la voie du symptôme! Par contre, la réaction psychotique,
dit Freud, aurait été de dénier le fait de la mort
de sa soeur."[37]
En 1911, lorsque
Freud revient une nouvelle fois sur cette question de la perte de la réalité
dès le début de son article Formulations sur les deux
principes du cours des événements psychiques [38],
il fait tout d'abord référence à Janet, dont l'ouvrage
sur les névroses date de 1909 : il (P.Janet) parlait d'une
perte de la fonction du réel comme d'un caractère
propre aux névrosés, mais sans dévoiler la connexion
de ce trouble avec les conditions fondamentales de la névrose."[39]
C'est en s'intéressant au développement de la relation de
l'humain, névrosé ou non, à la réalité
extérieure qu'il cherche à édifier cette "connexion"
que Janet n'a point dévoilée, glissant peu à peu vers
une différence structurale qu'il ne parvient pas pourtant pas à
mettre en place à cette époque pour ce qu'il considère
encore le principe de plaisir comme principe fondamental. Dans ce cadre
théorique, la défense, - qu'elle soit pathologique ou non
- vient toujours s'opposer à toute source de déplaisir, soit
ce qui empêche la constance d'un niveau de tension le plus bas possible,
en l'occurrence le conflit psychique. Le névrosé se détourne
de la réalité, parce qu'il la trouve intolérable,
dans sa totalité ou en partie. Le type le plus extrême de
cette façon de se détourner de la réalité nous
est proposé par certains cas de psychose hallucinatoire dans lesquels
doit être dénié l'événement qui a provoqué
la folie. Mais en vérité, chaque névrosé agit
de même à l'égard d'un petit fragment de la réalité.[40]
Comme il l'avait
déjà pressenti avant, en 1896, il persiste à repérer
un processus inaugural de la psychose qui serait de l'ordre d'une non-inscription
de l'événement causal. Et la façon dont la démarche
de Freud tend à rendre compte de ce processus spécifiquement
en jeu dans la psychose s'inscrit encore dans un rapport de causalité
logique autour de l'événement initial et de la perte de réalité,
dans un raisonnement spatialisant, - ce qui est d'ailleurs patent avec
la petite note qu'il propose en bas de page[41]-
En effet, tant que
sont maintenus les processus psychiques inconscients comme régis
par cette tendance maîtresse à laquelle ils obéissent
et désignée "comme principe de plaisir"[42],
ie
tant que Freud n'a pas véritablement laissé produire des
impasses antérieures auxquelles il était confronté
cet au-delà du principe de plaisir, tout critère différentiel,
quelles qu'en soient les premières intuitions, les premières
traces, ne peut que rester latent en ses textes. Néanmoins, son
élaboration théorique dans les années 1910 à
1920 environ, autour du concept de libido, témoigne de son évolution
cruciale autour de la question du fantasme, le menant finalement à
l'abandon de son idée sur la séduction.
C'est pourquoi cette question mérite de suite un détour, en tant qu'elle n'est pas sans poser des jalons nouveaux dans cette quête freudienne, toujours - selon ce qui fait le propos de cette première partie - sous l'angle de cette perspective différentielle qui reste la sienne.