3. Le fantasme
Puis, progressant dans la même voie, en mars 1900 : J'ai été obligé de démolir tous mes châteaux en Espagne et c'est maintenant seulement que je récupère un peu de courage pour les reconstruire.[46]
En fait, ce sur quoi bute Freud cette année-là et ce sur quoi il ne cédera finalement pas dans le débat qui s'ouvre ensuite avec Jung, ne concerne pas seulement les modalités, soient les effets par lesquels les processus sont accessibles, mais la structure même. Son débat avec Jung va l'amener à un nouveau franchissement que son étude de 1914 sur le narcissisme[47] révèle comme décisif après les tâtonnements des années antérieures. En 1907, il présente en effet à Jung la psychose comme l'effet d'un retrait de la libido de l'objet : il devient probable que l'investissement retiré à l'objet est retourné dans le moi, ie est devenu auto-érotique.Aussi le moi paranoïde est-il surinvesti."[48] L'hypothèse précédente, basée depuis 1895 sur l'axiome essentiel du principe de plaisir,[49] stipulait l'existence d'un clivage entre Lust-ich et Real-ichavec passage des pulsions sexuelles de l'auto-érotisme initial à l'amour d'objet qui est au service de la reproduction",[50] d'où l'idée dans la psychose d'une régression à l'auto-érotisme avec retour à la domination des processus primaires.
Et Jung de lui répondre: " Quand vous dites que la libido se retire de l'objet, vous voulez sans doute dire qu'elle se retire de l'objet réel pour des raisons normales de refoulement (...) et qu'elle se tourne vers un démarquage fantasmatique du réel, avec lequel elle commence alors son jeu auto-érotique classique."[51], car pour lui l'auto-érotisme dans la psychose se supporte de l'activité fantasmatique, et c'est de libido d'objet réel qu'il s'agit.
Mais Freud, la semaine suivante, rectifie aussitôt : ce ne serait pas de l'objet réel que la libido se retire mais de la représentation d'objet. Celle-ci, une fois désinvestie, soit dénuée de l'investissement qui la désignait comme intérieure, serait alors traitée comme une perception, pouvant être projetée à l'extérieur.[52]
Lorsque Jung s'appuie sur cette hypothèse de Freud du retrait de la libido des objets sur le moi, ce qui revient pour lui à la désexualiser en la situant dans un registre dit fantasmatique, il ne parvient pas à la notion de libido du moi.
C'est ce pas que Freud franchit avec le narcissisme primaire, qu'il introduit de fait corrélativement à cette notion de libido du moi: en 1907, quand il évoquait l'auto-érotisme à propos du retour de la libido sur le moi, lui échappait encore ce point d'articulation qu'il amène en situant cette libido dans la dimension de l'ordre signifiant, soit en introduisant le rapport à l'Autre.
A cette étape, il ne parvient pas - dans ce second temps en quelque sorte de sa théorie des pulsions - à nettement poser le Ich, le Moi selon l'acception de la seconde topique - comme objet, dans la mesure où il maintient la séparation entre pulsions du moi/ pulsions de l'objet; mais de fait cette hypothèse est déjà là, implicite dans ce texte, avec l'introduction de cette notion de narcissisme primaire: là, Freud touche à une problématique essentielle, - nouveau réel qu'il a fait surgir et contre lequel il vient buter - ce concept de narcissisme primaire, en tant qu'il met en jeu un rapport de complétude du sujet à l'Autre, amène en fait la question de la division du sujet; avancée de la théorie qui touche à un point de béance d'où probablement le rejet de ce concept, difficile à maintenir, par certains courants d'analystes.
C'est autour du Ich que réside ici la problématique à laquelle Freud se trouve confronté, ce qu'il désigne lui-même en 1909 quand il considère ce moi que je n'ai pas suffisamment étudié [53] : il a nettement précisé au début de ce texte [54](1914) que le narcissisme tel qu'il l'entend n'est pas à rapporter à l'image du corps propre, à un amour porté à cette image, comme cette perversion désignée selon le mythe de Narcisse, mais à l'univers du discours, - actes psychiques, pensées, mots, etc.- comme il l'indique en s'appuyant sur une référence à son Totem et Tabou, paru l'année d'avant.[55]
D'une part, son élaboration
métapsychologique précédente, où il avait supposé
l'existence d'une stase de la libido dans le moi (Libidostauung),
soit l'idée d'un barrage qu'opposait le moi à la libido,
se voit totalement remise en question par l'intrusion d'une pulsion sexuelle
originaire du moi, sous la forme de cette Ichlibido, et lui de concevoir
à partir de là la libido comme l'expression dynamique de
la pulsion sexuelle dans le psychisme, d'autre part, les difficultés
autour de ce concept de libido et de narcissisme primaire s'avèrent
intéressantes en tant que se trouve mis en jeu quelque chose de
la dimension du réel.
En effet,
repoussant fermement l'hypothèse de Jung d'une libido désexualisée,
Freud est amené à rester sur sa position mais ne parvient
pas à surmonter alors cette contradiction entre la distinction qu'il
établit, soit libido d'objet/libido du moi, puisqu'il ne peut se
départir de l'opposition entre pulsions sexuelles et pulsions du
moi, et leur indiscernabilité dans le narcissisme primaire, autrement
dit le fait que ladite libido du moi n'est rien d'autre que libido d'objet,
ce qui suppose de concevoir le moi comme objet. Avant la future réunification
de ces deux courants pulsionnels dans le troisième temps de sa théorie,
suite au courant de la deuxième topique, cette difficulté
même n'est pas anodine, car elle tente de cerner un point de réel
qui peut être resitué dans la perspective du rapport du sujet
à l'Autre, sur le versant objectalisé en quelque sorte du
sujet, dans le sens où ce que Freud indique comme narcissisme primaire
renvoie en d'autres termes à se faire objet du désir de l'Autre
jusqu'à l'extrême issue d'en mourir, ou celle de la psychose,
si la limite et le cadre du fantasme ne viennent faire barrière
à cette jouissance déchaînée, médiatisant
ainsi le rapport du sujet à la pulsion. Point de réel qui
de faire ici butée va mener ensuite Freud sur les traces de l'Au-delà
du principe de plaisir, qui trouvera son nom de pulsion de mort.
Lacan, en 1953-54, souligne à juste titre cette impasse où semble s'arrêter Freud : Le problème est pour lui extrêmement ardu à résoudre. Tout en maintenant la distinction des deux libidos, il tourne pendant tout l'article autour de la notion de leur équivalence."[56] et met en relief la façon dont Freud glisse alors vers un narcissisme secondaire, en laissant dans l'ombre le narcissisme primaire. Mais son commentaire est orienté selon la problématique et les perspectives qui sont les siennes dans les années 1953-55 - à savoir une référence prépondérante à l'imaginaire et l'articulation de cette topique imaginaire au registre symbolique - la pulsion libidinale est centrée sur la fonction de l'imaginaire[57], Cela conduit à une Stauung, à un barrage de la libido, ce qui nous introduit au caractère imaginaire de l'ego, puisqu'il s'agit de sa libido."[58], etc.
Habile distinction de Lacan dont le commentaire de cette époque déplace alors le moi selon l'acception de Freud vers un ego imaginaire! Mais dans cette position originaire du ich valant pour quiconque, la question reste entière du rapport à la pulsion, avant que n'opère la substitution fantasmatique et que ne se mette en place ce cadre de la réalité, permettant alors de se situer dans la structure comme névrosé, psychotique ou pervers, ce qui n'est pas sans rejoindre la problématique et le propos envisagés plus loin à partir du champ des psychoses.
Un retour plus
détaillé au débat entre Freud et Jung et à
la façon dont Freud envisage, pose la structure de la psychose dans
ce texte s'avère nécessaire: il est d'abord à noter
que cette question autour du statut et du rôle du fantasme rejoint
celle des mécanismes d'entrée dans la névrose ou la
psychose[59]
- soit le problème du déclenchement qui sera repris plus
tard [60],
et parcourt les études de Freud depuis plusieurs années sur
le fond du débat poursuivi avec Jung, en particulier le texte déjà
cité de 1911, les deux principes du cours des événements
psychiques, ou celui de 1912, Sur les types d'entrée dans
la névrose71.
C'est en effet
le recours à la "phantasie" qui permet nettement à Freud
d'établir une différence structurale entre les modalités
des mécanismes du retrait de la libido des objets extérieurs
sur le moi, dans la névrose ou dans la psychose ; c'est la façon
dont Jung en proposant le terme d'introversion, à partir du travail
de Freud sur la question du retrait ou de l'investissement libidinal chez
Schreber élargit et généralise le concept de libido
qui amène Freud à reprendre son élaboration, à
la mener plus loin, en s'opposant catégoriquement à "cette
fausse interprétation" de Jung, puis en déplaçant
ce concept d'introversion introduit par Jung - pour rapporter l'activité
fantasmatique dans la psychose à l'auto-érotisme après
retrait de la libido de l'objet qualifié de réel - au champ
de la névrose: l'hystérique ou l'obsessionnel abandonne sa
relation à la réalité mais maintient dans le fantasme
sa relation érotique aux personnes et aux choses, d'où s'ensuivent
:
* une substitution des objets imaginaires aux objets réels,
* un renoncement à l'action motrice visant à la satisfaction
avec l'objet réel,
* et par suite un renoncement à toute mise en acte du fantasme,
ce qui par définition est la fonction même du fantasme.
Le psychotique, quant à lui, celui que Freud désigne alors sous le terme de paraphrène, ne connaît aucune substitution de cet ordre imaginaire après retrait libidinal du monde extérieur.
En ce sens, le fantasme, ou investissement libidinal d'un mode particulier, devient un mécanisme proprement névrotique, dont la fonction essentielle est d'établir une sorte de médiation entre pulsion et réalité, à la différence de la satisfaction hallucinatoire caractéristique du processus primaire, où l'objet est vécu comme réel mais sans lien avec un objet extérieur, où la coupure avec la réalité est effective, et sans substitution fantasmatique.
Freud à propos du délire des grandeurs montre avec finesse qu'il ne peut s'agir dans un tel retour de la libido sur le moi au détriment des objets d'un retour à un état antérieur. Cette survalorisation narcissique ne peut être sa propre cause ! Elle n'est que l'effet d'un investissement d'objet qui rentre sur le moi, et la manifestation en tant qu'état justement secondaire d'un narcissisme dit primaire, le fonctionnement de l'imaginaire opère là dans le sens d'une reconstruction d'une nouvelle réalité, après séparation, rupture totale, ce qui s'avère radicalement différent de la substitution fantasmatique propre à la névrose.
Dans la psychose, la libido après s'être détachée des objets - sans qu'il y ait substitution dans le fantasme - se retrouve comme en excès dans le moi, lieu d'un surinvestissement! Si jamais cette substitution finit par se produire, elle n'est que secondaire au titre d'une tentative de guérison qui se propose de ramener la libido à l'objet.61
Pour le névrosé, en aucun cas la réalité n'est annulée: plus qu'une véritable perte de la réalité, il s'agirait plutôt, grâce à cette substitution imaginaire, de ne plus la voir, de ne rien en savoir, etc.
La remarquable avancée de Freud en 1914 est de percevoir plus nettement la fonction du fantasme dans l'économie de l'appareil psychique, et surtout de dévoiler derrière ce concept de narcissisme primaire que le moi puisse être le premier objet libidinal, fait jusque là méconnu en raison même de cette fonction fantasmatique à l'oeuvre dans les névroses.
Dans ce même article, il distingue ensuite foncièrement ce destin que trouve la pulsion dans le fantasme d'un autre destin possible, la sublimation, sans refoulement à l'origine: La sublimation est un processus qui concerne la libido d'objet et consiste en ce que la pulsion se dirige vers un autre but, éloigné de la satisfaction sexuelle. (...) La sublimation représente l'issue qui permet de satisfaire à ces exigences sans amener le refoulement"[62]
Ainsi dans
la névrose la perte de la réalité s'effectuerait sous
une modalité selon laquelle le monde fantasmatique s'instaurant
pour pallier aux exigences pulsionnelles deviendrait le lieu non d'une
nouvelle réalité sans lien avec le monde extérieur
comme dans les affections dites narcissiques par Freud, mais le lieu d'où
se réagencerait en quelque sorte la réalité, le lieu
ou le cadre d'où pourrait se réordonner le rapport à
la pulsion, d'où une distinction, une division rendue possible pour
un sujet entre de l'intérieur et de l'extérieur. Dès
qu'il existe ainsi de la césure, à la suite d'une première
opération logique, étape par laquelle le procès symbolique
psychique est appelé à se constituer, étape où
vient à opérer cette fonction de l'unarité sans laquelle
nulle subjectivation de la réalité ne peut advenir, étape
de l'incorporation, Einverleibung, de cette fonction unaire, qui
renvoie en d'autres termes à la fonction paternelle...[63].
Précédemment, s'est trouvée évoquée
cette lettre de Freud à Jung de mai 1907 dans laquelle il rappelle
que le retrait ou désinvestissement de la libido ne se fait pas
de l'objet réel mais de sa représentation[64]
:
il s'agit donc de ce qu'il nomme "investissement" dans ses écrits
métapsychologiques de 1915, et qui correspond à la fonction
de Repräsentanz dans la Vorstellungsrepräsentanz,
ou représentance[65],
soit la dimension unaire du signifiant qui seule permet l'articulation,
le renvoi d'un signifiant à un autre, unarité sans l'opération
de laquelle toute la chaîne signifiante ne pourrait s'ordonner, pour
un sujet bien entendu.
C'est du ratage
de cette opération symbolique inaugurale désignée
l'année d'avant dans le mythe de son " Totem et Tabou[66]"
par le terme d'Einverleibung, ou incorporation signifiante, que
la perte de la réalité dans la psychose s'ensuivrait, sous
la forme d'une absence de borne, de contien67],
hors de tout processus de refoulement/retour du refoulé, comme si
rien ne pouvait soutenir une division entre de l'intérieur et de
l'extérieur, équivalente à celle que rend possible
le fantasme dans la névrose.
Dans quelle mesure la notion d'unarité permet-elle ici de rendre compte de ce concept de narcissisme primaire?
C'est la barre, et par suite le fantasme qui autorise la sortie du narcissisme primaire - non d'en sortir, mais plutôt de le mettre en fonction différemment - par l'opération de la coupure, ce qui vient le limiter, et de ce fait produit, à partir d'une perte qui s'objectalise en petit a, de l'articulation $<> a, comme si la fonction inaugurale du narcissisme primaire pouvait devenir argument dans le fantasme, par substitution, ie objectalisation de la perte de la réalité, suivant un nouage particulier du symbolique à l'imaginaire, qui n'est pas sans rejoindre la dialectique de l'aliénation signifiante et de la séparation. Dans la psychose, la faillite de la séparation entraînerait une difficulté à mettre en oeuvre le narcissisme primaire comme nouvelle fonction dans une structure moebienne d'échange, d'où la fréquence de ces énoncés paranoïaques qui disent et sont des vérités sans être véritablement articulés asphériquement, dans la mesure où l'énonciation n'y est pas assumée dans le même temps et le même mouvement que les énoncés dont elle assure la production. Cela peut se repérer en particulier dans ces moments particuliers de déclenchement: moments difficiles à rencontrer puisque les phénomènes élémentaires viennent en général très vite les recouvrir, avec la disparition du sujet qui se laisse tomber dans cette faille, cette coupure, se faisant objet pour en viser l'obturation, ou utilisant parfois son nom propre, comme réel, pour contenir la jouissance déferlante et couturer cette faille entraperçue dans l'Autre, non au niveau de l'absence d'un signifiant, mais au niveau de l'absence de la trace de ce signifiant, du bord ou du cadre de ce vide[68]. Ces moments de déclenchement ne s'appréhendent guère que par les discours et reconstructions des patients, après-coup. En effet, revient de façon récurrente une perplexité manifeste et ce sentiment de grande fragilité, de solitude absolue, perplexité devant cette absence, ce vide, ce hors-temps, et ce trou, dont la trace même vient à manquer : si les énoncés à tenter d'en témoigner restent valides en eux-mêmes, sauf dans certains troubles schizophasiques par exemple, se repère néanmoins une faillite de leur articulation subjective et des opérations énonciatives[69]. La métaphore délirante vient alors en réponse à cette faillite, avec ce qui sous cet angle lui est nécessairement corrélatif de certitude... C'est à de tels signes cliniques et non au seul fait du délire que se distingueraient structurellement psychose et névrose[70].
