analyse critique de la distinction
structurelle névrose - psychose
depuis l'approche différentielle
de Freud dès ses premiers textes sur les psycho-névroses
(1893...),
Catherine Alcouloumbré
1997-98
Il est donc une différence
essentielle que Freud n'a cessé de cerner peu à peu depuis
le tout début de son oeuvre, - comme le parcours qui précède
tente d'en retrouver les étapes et les tâtonnements successifs
depuis 1894 - en se trouvant toujours renvoyé par sa pratique clinique
psychanalytique[75]
à dégager une spécificité radicale des processus
psychotique et névrotique par la nécessaire distinction de
leur temps premier[76],
alors même que son désir se maintient d'élaborer une
théorie de l'appareil psychique qui rendraient compte des mécanismes
en jeu tant dans la névrose que dans la psychose, en particulier
quand il s'appuie dès 1900 sur l'analogie entre le rêve et
le psychose
[77]
puis en 1907 à partir de son étude de la Gradiva de Jensen
: le rêve et le délire procèdent de la même
source, du refoulé; le rêve est, pour ainsi dire, le délire
physiologique de l'homme normal."
[78],
ou dans son article sur le narcissisme, en 1914, quand son objectif est
d'accéder par la voie de la démence précoce et de
la paranoïa "à l'intelligence de la psychologie du moi": Une
fois de plus, il nous faudra retrouver l'apparente simplicité du
normal par conjecture à partir des distorsions et exagérations
du pathologique."
[79]
et qu'il écarte alors la tentation facile de poser l'hypothèse
d'une énergie psychique, non sexualisée : au fondement,
une énergie psychique d'un seul type cela n'épargnerait-il
pas toutes les difficultés qu'il y a à distinguer énergie
des pulsions du moi et libido du moi, libido du moi et libido d'objet?"80
et ce jusqu'à la fin, comme il l'indique dans son Abrégé
de psychanalyse, en 1938, en disant du rêve qu'il est une psychose
avec toutes les extravagances, toutes les formations délirantes,
toutes les erreurs sensorielles inhérentes à celles-ci, une
psychose de courte durée, il est vrai, inoffensive et même
utile, acceptée par le sujet qui peut, à son gré,
y mettre un point final, mais cependant une psychose qui nous enseigne
qu'une modification, même aussi poussée de la vie psychique
peut disparaître et faire place à un fonctionnement normal."
[81]
etc.
De 1918 à 1938 : l'Homme aux loups
Cette différence essentielle, qui situe radicalement la psychose non comme une variante pathologique de la névrose, selon d'éventuels degrés de gravité, mais comme une structure autre, trouve son expression la plus nette dans l'étude sur l'homme aux loups[82] parue en 1918. C'est d'ailleurs à partir de ce texte que Lacan reprend le terme de Verwerfung et propose alors de le traduire en français par forclusion.
Dans le séminaire qu'il tient en 1952-53, durant lequel il s'intéresse au cas de l'Homme-aux-loups,[83] Lacan ne semble pas noter ce terme de Verwerfung: c'est en février 54, en présence de Jean Hyppolite, qu'il apparaîtrait pour la première fois. "Ce sujet, nous dit Freud, de la castration ne voulait rien savoir au sens de refoulement, er von ihr nichts wissen wolte im Sinne der Verdrängung. Et pour désigner ce processus, il emploie le terme de Verwerfung, pour lequel nous proposerons à tout prendre le terme de retranchement. Son effet est une abolition symbolique."[84] Lors de cette étape, au début de l'année 1954, l'on voit peu à peu se conceptualiser la différence entre Verwerfung et Verdrängung:
* Eine Verdrängung ist etwas anderes als eine Verwerfung,
* cet au-delà du refoulement, ce premier noyau de refoulé, est littéralement comme si cela n'existait pas
* Aucun jugement (Urteil) n'a été porté sur l'existence du problème de la castration., etc.[85] Lacan aborde ce moment singulier de l'Homme-aux-loups par le biais de la parole : c'est l'arrêt et le rejet de la parole qui signaleraient ici le processus à l'oeuvre: Ce qui est là exclu de l'histoire du sujet, et qu'il est incapable de dire..."[86]. Insistance portée sur la signification de la parole non-dite parce que refusée, parce que verworfen, rejetée par le sujet."[87] Et il distingue ensuite radicalement cette Verwerfung, en tant que non-Bejahung, d'une dénégation, eine Verneinung, supposant, elle, que la Bejahung primaire a déjà opéré.[88]
Mais ce ne serait qu'en 1956, deux ans plus tard, dans son séminaire sur les psychoses qu'il l'élève en fait au niveau d'un concept véritablement opératoire dans la psychose, au sens d'un nouage des registres réel et symbolique sans médiation imaginaire, ce qui rejoint sous un autre angle la fonction du temps, temps intensionnel, selon l'acception augustinienne[89], unarité temporelle manquant dès lors à venir se représenter dans une temporalité chronologique, en termes d'étendue hors desquels cependant elle ne serait nullement accessible, représentable, ou unarité non plus temporelle mais signifiante qui manquerait à venir se représenter, soit se binariser, - ie passer à la dimension binaire du signifiant - dans la chaîne signifiante du langage.
Et Lacan de proposer alors de passer du retranchement à la forclusion![90]
Freud, dans le cas de l'Homme aux loups, n'évoque pas là directement la perte de la réalité mais le rejet d'une réalité précise, celle de la castration dans des termes analogues à ceux qu'il a déjà utilisés en 1894 ou en 1911. Cette acception du rejet telle qu'elle paraît dans l'homme aux loups met d'ailleurs plus l'accent dans un premier temps sur un mouvement initial de reconnaissance de la castration, mais sans qu'ait eu lieu cette seconde décision de la fonction de jugement, celle qui porte sur l'existence réelle d'une chose représentée,91 d'où l'hallucination du petit doigt resurgissant plus tard.
Cette précision mènerait à rapprocher davantage ce que Freud désigne alors en 1918 sous le terme de Verwerfung de ce qu'il dégagera ensuite sous le terme de Verleugnung, en particulier dans le texte sur le fétichisme en 1927: Si l'on veut séparer [...] le destin de la représentation de celui de l'affect et réserver l'expression REFOULEMENT pour l'affect, pour le destin de la représentation, il serait juste de dire en allemand Verleugnung,(déni)."[92]. Dans ce cas, la perception du manque de pénis chez la femme demeure, et a été entreprise une action très énergique pour maintenir son déni. En maintenant la coexistence des deux positions fondées respectivement sur désir et sur réalité, Freud évoque ce clivage pour rendre compte du fait qu'aussi bien le déni que l'affirmation de la castration ont trouvé accès. Alors que dans la psychose, l'un des courants, celui fondé sur la réalité, a vraiment disparu."[93]
L'année d'avant, en 1926,
il a comparé dans son ouvrage "Inhibition, Symptôme, Angoisse"[94]
la phobie animale dans les cas du petit Hans et de l'homme aux loups, et
il parle chez Hans d'une régression signifiante qu'il oppose à
la régression réelle du jeune Russe: Au demeurant, s'agit-il
uniquement d'une substitution au représentant d'une expression régressive,
ou la motion orientée vers la génitalité subit-elle
une dégradation régressive réelle dans le ça?
C'est un point qu'il ne semble pas du tout facile de décider.[95]
Pour Hans, c'est le signifiant cheval qui vient à la place
du père ; ce déplacement introduit donc une place pour le
symptôme et la phobie résulte du conflit entre les deux courants
que sont l'amour pour le père et la jalousie foncière envers
ce même père. La phobie est sous-tendue par la peur d'être
mordu : chez Hans, c'est être mordu par le cheval à la place
d'aimer le père et en être jaloux. Pour l'Homme aux loups,
la phobie du loup garde la même valeur de substitut paternel, mais
sans angoisse de castration; il y a certes angoisse d'être dévoré,
mais c'est tout! L'idée angoissante du Russe - être dévoré
par le loup - ne contient à vrai dire aucune allusion à la
castration, car la régression orale l'a par trop éloignée
de la phase phallique.[96]
S'il y a régression, c'est dans la mesure où ce qui est refusé
au stade génital - être coïté par le père
- fait retour au stade oral - être dévoré par le loup
-. Cette hypothèse d'une régression différente chez
le Russe de la régression signifiante chez Hans le mène à
l'existence, pour le moi, de moyen de défense autre que le refoulement:
En
tout cas, cela nous permet de voir que le refoulement n'est pas l'unique
moyen que le moi ait à sa disposition pour se défendre contre
une motion pulsionnelle déplaisante. S'il parvient à amener
la pulsion à régresser, il lui a porté une atteinte
au fond plus énergique que ne le permettrait le refoulement.[97].
Il s'agit donc pour Freud d'une sorte de régression topique; c'est
toujours cette question du refoulement qui l'intéresse, et le pas
nouveau qu'il franchit est de poser que la castration n'est pas en jeu,
du moins pas sous le même mode que dans la névrose, mais il
n'en est pas encore à élaborer ce deuxième type de
négation que sera la Verleugnung dans les dix dernières
années de son oeuvre.
En janvier 1938, quand il rédige son article Clivage du moi dans le processus de défense[98], Freud poursuit sa différenciation des modalités de clivage (Spaltung) et modalités de refoulement pour spécifier psychose et névrose : en fait, il est alors sur le point de mettre en place et de formaliser deux sortes de négation pour expliquer sous quel mode la castration est reconnue. En 1918, avec la publication de l'Homme aux loups, il n'effectue pas véritablement le rapprochement avec la Verwerfung comme autre mode de négation, puisque l'accent est surtout porté sur la reconnaissanice : la façon dont il évoque, dans son étude de 1938,[99] le fétiche de l'homme aux loups, ie le derrière de la femme, s'inscrit dans la perspective de cet effort pour élaborer une autre négation que la Verneinung, qui colligerait reconnaissance puis détournement de la castration sous forme d'un refus, double opération dont le fétiche est la trace et que Freud avait déjà signalée en 1924, comme point commun entre le psychotique et le fétichiste (ie ne pas vouloir reconnaître la castration).
Cet autre mode de négation
est donc décrit comme Verleugnung, et c'est plutôt
par le versant de la perversion, depuis 1926-27, dans le contexte de la
seconde topique, que Freud approche dorénavant cette question des
modalités sous lesquelles est reconnue ou non la castration, et
repose le statut de la psychose. Dans tout ce va-et-vient entre le déni
et la reconnaissance,100 et face à leur existence paradoxale,
c'est le concept de clivage du moi, une déchirure qui ne guérira
plus jamais[101],
qui permet à Freud d'avancer. Mais dans L'Abrégé
de psychanalyse[102],
il finit par étendre cette notion de clivage à toutes les
structures: Nous disons donc que dans toute psychose existe un clivage
du moi et si nous tenons tant à ce postulat, c'est qu'il se trouve
confirmé dans d'autres états plus proches des névroses
et finalement dans ces dernières aussi."[103]
