Nuit Blanche

31 août 2004

Il compta les coups de cloche : un, deux,…trois.

- Tu ne dors pas ?
- Non, j’ai trop mal.
- Les anti-inflammatoires ne t’ont rien fait ?
- Non. Ca me lance surtout la nuit.
- Tu ne peux pas trouver une position où ça ne te fasse pas mal, et essayer de dormir.
- Ca ne sert à rien. Ca passera. Tu sais, ça dure depuis vingt-huit ans. J’ai fini par m’y faire. Ca vient un peu n’importe quand.
- Tu n’aurais pas du faire ces travaux en toiture. Si ton médecin avait su ça, il aurait été contre.
- Il fallait profiter de l’été pour changer les tuiles, refaire des corniches au ciment. Sinon, cet hiver, il aurait plu dans les chambres du haut. Maintenant, c’est fait.
- Oui, mais tu as vu dans quel état tu es.
- J’ai connu ça des dizaines de fois. Et encore, juste après l’accident de travail tu n’imagines pas comment c’était.

- Pourquoi ne pas avoir confié cela à un couvreur ?
- Tu ne sais pas combien ça coûte d'intervenir sur une toiture.

Des images lui revinrent en tête. Octobre 1976, l ’électro-aimant de 250 kilos qui romp son élingue. Une douleur fulgurante dans les lombaires et puis l’hôpital, couché, des mois durant. Impossible même de s’asseoir. Il en était venu au point qu’il avait, à cette époque, envié ceux qui, dans des petites voitures, pouvaient au moins se déplacer.

Arthrodèse : du Grec arthros, articulation, et dès, poser, fixer. Simple : on gratte deux disques, on coupe à la pince les queues des vertèbres et on fixe de tout avec une plaque, qu’on visse. On envoie de longues vis en inox dans les corps vertébraux, au petit bonheur la chance. C’est une région du corps truffée de nerfs qu'on appelle en médecine « la queue de cheval ». Une fois sur deux le chirurgien loge une vis qui touche un nerf. Et alors c’est l’enfer pour le restant de ses jours, les anti-inflammatoires à haute dose. Il n’y a plus que ce recours. Il avait vu des types dans cet état pendant des mois dans un centre de rééducation, en 76.

A force de rééducation en piscine, à en avoir des écailles il estimait qu’il s’en était bien sorti, au prix d'années d'efforts. En moyenne une fois par an il avait des ennuis, comme en ce moment. Il fallait alors attendre « que ça se remette en place », tant bien que mal, sans se révolter.

Il se souvenait des premiers mois, à l’hôpital. Soudain c’en était fini des randonnées au Kenya, avec les clients. Il ne reverrait plus la rivière Mara, le cratère N’goro n’goro au lever du jour, les Massaï, l’immense migration de gnous et des zèbres, couvrant la savanne jusqu’à l’horizon. Pendant tous ses mois où il était resté grabataire un journaliste s’était bruyamment empli les poches. On disait de celui-ci que dans on le jetait au plafond, il restait accroché. A Toulouse s’était monté un Groupe d’Etude, dans la fièvre. Ses découvertes avaient bougé du monde. Tout d’un coup l’ovni prenait corps. Un lien avec une problématique scientifique était établi. On avait dit aux ministres, aux politiques, aux militaires :

- Il y aura des retombées …

Les rêves des militaires, des politiques ne sont pas les mêmes que ceux des hommes de connaissance. Lui avait pensé qu’une expérience pourrait montrer que le vol supersonique sans onde de choc était possible. Alors l’hypothèse fantastique de la présence de machines volantes venues d’autres systèmes que le nôtre aurait pu prendre corps. Mais les autres avaient d’autres rêves, étonnamment limités. Il ne s’en était pas rendu compte sur le moment. Ceux-là pensaient missiles de croisière hypersoniques, bombes, armes à énergie dirigée. Le malentendu avait été total, pendant des années. Il est curieux de voir comme les champs visuels des hommes peuvent être différent. Son regard à lui plongeait au-delà des années lumières. Il lui suffisait de fermer les yeux pour voir le système solaire s’éloigner, pour que le Soleil, vu d’étoiles voisines, ne soit plus qu’un point minuscule. L’été, la nuit, il s’allongeait dans l’herbe et contemplait la voûte constellée. Pour le simple mortel un ciel étoilé n’est qu’un plafond un peu plus haut que la moyenne. Pour un astrophysicien c’est un monde immense, profond, peuplé. Il se disait « parmi ces millions d’étoiles que je vois, il y en a au moins une, statistiquement qui porte une vie organisée. Et peut-être, à cette même heure, y a-t-il un autre être conscient, intelligent, qui regarde lui aussi sa propre voûte étoilée et se pose les mêmes questions. Son regard balayait alors le ciel. Où pouvait-il être, ce frère inconnu, cet autre rêveur ? A quoi pourrait-il ressembler ?
Mais les militaires et la plupart des hommes n’ont pas ce regard sur le monde. La stratosphère est faite pour porter d’élégants bombardiers, portant dans leur ventre une mort démesurée, qui glissent dans l’air gelé en laissant sur leur passage d’élégantes traînées de condensation que Saint-Exupéry comparait à des voiles de mariée. Au dessus, dans un ciel devenu noir, l’espace abrite le satellite-espion, ou le satellite-tueur, le satellite-n’importe quoi, qui braque ses yeux d’insecte vers la Terre et se moque bien de ce qui se trouve derrière lui. Sous la mer se tapissent pendants des mois les sous-marins nucléaires, qui attendent l’ordre ultime, le rôle décisif qu’ils répètent à longueur de semaines, pour ne pas perdre la main, comme les soldats de la forteresse du Désert des Tartares.
La cloche du village sonna de nouveau. Il essaya de trouver une position où il souffrait moins. Sa compagne s’était rendormie. Les souvenirs défilaient lentement, comme des diapositives. Après l’accident, utilisant une des premières calculettes programmables, une Texas Instrument TI-59 il avait fait des tas de calculs, quinze heures, dix-huit heures par jour. Ses voisins de lit l’observaient avec curiosité. Quand l’infirmière entrait dans la salle, éclairée par les veilleuses, pour les premiers soins, il était déjà à l’ouvrage.

- Vous ne dormez pas ?
- Non, je fais des calculs.
- Des calculs ? Avec cette petite boite ?
- Oui, avec cette petite boite…

La nuit, quand tous dormaient, il était encore à pianoter sur les touches, en notant sur son cahier les chiffres affichés sur l'écran à diodes. Pendant ce temps-là les autres tiraient des plans sur la comète, rêvaient d’armements nouveaux, de « juteuses retombées », mettaient en place des structures, avec des polytechniciens, beaucoup de polytechniciens, pour tout contrôler, tout gérer.

- L’intendance suivra, comme disait de Gaulle.

L’intendance, c’était lui. Un type amoché, seul dans sa chambre d’hôpital, sans moyens de recherche, avec un papier et un crayon. Cette pensée le fit sourire, rétrospectivement.

- C’était vraiment des cons…

Maillan, fier de son cynisme, n’avait pas tardé à dire à Pierre Guérin :

- Tôt ou tard, il faudra qu’il soit écarté des recherches, à cause du contexte.

« Le contexte » c’était un des mots-clés, un des mots de code pour désigner l’indicible, ces maudits objets en visite. Ailleurs on parlait du «phénomène », ou de «PAN ».

Dix ans de gâchis avaient suivi, non-stop. Les diapositives se succédaient aux diapositives. De lamentables tentatives de pillage scientifique, formant une suite ininterrompue, jusqu’au scandale étouffé, au bide complet, à Toulouse, au début des années quatre-vingt qui avait entrainé, en catastrophe, la disparition du Gepan. Entre temps il avait vécu l’impensable : le « laboratoire de la rue Aude », au troisième étage d’un immeuble d’Aix en Provence. Un gourbi de 16 mètres carrés, encombrés d’appareils, avec un mini-tour, un mini-fraiseuse EMCO, un établi, une pompe à vide, des sources haute tension, dangereuses dans un local aussi exigu, une petite source hyper-fréquence. Tout cela récupéré dans les poubelles de labos, amenés par quelques amis.

- Comment ai-je pu ?

Oui, comment peut-on atteindre, seul, de tels abîmes de déraison ? Parce qu’il subsistait peut être alors l’ombre d’une illusion ? Le dernier acte restait à jouer, le «projet Rouen », magnifiquement planté une fois de plus par l’insubmersible Maillan, jusqu’à son abandon complet, par K.O. scientifique. De toute façon, tout était joué, depuis vingt ans. C’étaient seulement de vieux souvenirs qui remontaient, comme des bulles qui émergent de la vase, au fond d’un lac redevenu limpide, l'espace d'une nuit blanche. Certains étaient à peine imaginable. Il revoyait l'assistante sociale du Cnrs.

- Vous aurez une pension, pour cet accident du travail.

Oui : quatre vingt dix euros par trimestre, non réévaluables. A chacun ses "retombées". Le responsable de tout, qui avait fini ministre jouissait d'une retraite paisible, sans doute persuadé d'avoir agi au mieux. Tous les autres avaient fini dans des placards et lui avait hérité d'une pension d'invalidité. Quelle mauvaise pièce de théâtre ! Qu'aurait-il fallu faire ? Un procès au Cnrs, qui est son propre assureur en matière d'accidents du travail ? Au bout de trois mois cette même assistante sociale était revenue.

- Vous savez que vous allez passer en demi-salaire ?
- Ah bon, pourquoi ?
- Parce que vous allez atteindre les trois mois d'arrêt.
- Mais je travaille. Je ne fais même que ça et j'ai aligné deux publications scientifiques !
- Bien sûr, vous travaillez. Mais vous êtes aussi en arrêt de travail. Ce sont deux choses différentes. Donc vous allez passer en demi-salaire.

Il lui avait fallu demander à retourner chez lui, toujours grabataire, aidé par des amis, des voisins. Le Cnrs, à la traîne sur la sécu ne pratiquait pas l'hospitalisation à domincile. Il changea une nouvelle fois de position, essayant d'oublier cette douleur lancinante.

En traînant des pieds, le jour finit par se lever.

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