freud-lacan: sur le masochisme
Elisabeth GALLET
elisabeth.gallet at wanadoo.fr
Mon Nov 18 23:41:12 GMT 2002
Le 17 novembre 2002,
Chère Liliane,
Je réponds tardivement à vos messages, car le temps manque, et les fortes
pressions de la vie professionnelle n'aident pas beaucoup pour prendre le
temps de continuer à réfléchir calmement. Tout d'abord merci pour vos
éclairages et sur les repères que vous donnez qui sont toujours d'une grande
clarté. Je vais donc essayer de répondre à l'ensemble de vos messages.
En ce qui concerne l'extrait de Lacan que vous citez, en attendant de le
lire en entier, pour l'instant je retiendrai :
I) - Effectivement Freud a dans les "Trois Essais" primitivement attribué à
la femme des dispositions perverses. Et ce, en utilisant le même glissement
qu'on observe dans le texte sur le masochisme écrit en 1924 alors que les
Trois Essais sont antérieurs. Dans le passage auquel je fais référence,
(p.86/87) il parle dans un premier temps de l'enfant face à un séducteur.
Point qui, me semble-t-il sera repris Par Ferenczi dans son texte "la
confusion des langues".
Pour Freud : "il est intéressant de constater que l'enfant, par suite d'une
séduction, peut devenir un pervers polymorphe et être amené à toutes sortes
de transgressions. Il y est donc prédisposé ; les actes pervers rencontrent
des résistances, les digues psychiques qui s'opposeront aux excès sexuels
(pudeur dégoût, morale) n'étant pas établies ou n'étant qu'en voie de
formation. L'enfant, dans la circonstance, ne se comporte pas autrement que
ne le ferait, vis-à-vis du séducteur, la moyenne des femmes n'ayant pas subi
l'influence de la civilisation et conservant ainsi une disposition perverse
polymorphe. Une femme ainsi disposée peut sans doute, dans les circonstances
ordinaires de la vie rester sexuellement normale; mais sous l'empire d'un
séducteur averti, elle prendra goût à toutes les perversités et en fera
désormais usage dans son activité sexuelle...." et quelques lignes plus
loin, il ajoute : "on devra reconnaître que cette disposition à toutes les
perversions est quelque chose de profond et de généralement humain." Freud
considère que la prédisposition aux perversions est uniquement du côté des
femmes, mais il me semble que là, il s'agit plutôt d'une métaphore de la
soumission, voire de la passivité. Mais peut-être que je me trompe. Il me
semble qu'à cette époque, Freud n'a pas encore élaboré sa théorie des
pulsions. mais dans le texte sur le masochisme Freud (p.290) ajoute "....on
découvre facilement qu'ils placent la personne dans une position
caractéristique de la féminité et donc qu'ils signifient castré, subir le
coït,...C'est pour cette raison que j'ai nommé pour ainsi dire a potiori,
masochisme féminin dont tant d'éléments renvoient à la vie infantile." Ce
que vous rappelez dans votre dernier mail en insistant sur le fait que ce
masochisme féminin a un lien avec la castration sur laquelle je reviendrai.
Dans ce passage, il y a me semble-t-il une allusion à l'excitation, que les
"barrières" amplement décrites par Freud dans ses premiers textes, et plus
tard dans le Moi et le Ça. De même, cette notion n'est pas sans évoquer la
notion de pare-excitation de Winnicott, et plus récemment la notion du
Moi-Peau de Anzieu. Mais, il me semble que pour que ces barrières de
protection du moi puissent s'instaurer, un travail de psychisation doit
avoir lieu. En d'autres termes, il est nécessaire que l'activité de
représentation s'instaure. C'est je crois à partir de là, que la capacité à
fantasmer s'instaure.
Et là, je crois qu'on peut faire référence au texte de Lacan que vous citez.
Lacan fait allusion à l'importance du fantasme dans la réalisation du
rapport sexuel. Autrement dit à un fantasme fantasmé comme le dit Racamier.
Et effectivement Lacan confirme bien que la névrose "c'est le rêve",
peut-être l'hallucination, autrement dit la capacité à fantasmer, alors que
la perversion serait un anti-fantasme, donc la voie ouverte à toutes les
excitations et au primat de la désintrication pulsionnelle. De ce point de
vue, les névrosés n'ont (en principe!) aucun des caractères du pervers, du
fait de la constitution des barrières de protection du Moi et de
l'intériorisation du surmoi. A l'inverse, Lacan me paraît l'exprimer très
clairement, les pervers ont une tendance à l'agir assez massive, et une
tendance à exercer leur emprise avec un certain plaisir, au mépris de toute
morale. Et là, il me semble que Racamier n'est pas très éloigné du point de
vue de Lacan lorsqu'il parle de fantasme non fantasmé. La "subversion de la
conduite", n'est pas sans évoquer la question des man¦uvres perverses, et
des agirs pervers décrit par Racamier.
Mais revenons à la question du masochisme :
- Sur la question du masochisme féminin : je suis d'accord avec vous ; Freud
utilise le terme de féminité en la mettant en relation avec le complexe de
castration. Mais, j'ai l'impression que l'utilisation du terme féminin est
également en relation avec la dualité activité/passivité. Il en parle
également en référence à la réalité. C'est, me semble-t-il ce que Lacan
rappelle à propos de la castration dans son séminaire (IV p.218) " Dans
l'enseignement des textes de Freud, l'expérience de la castration tourne
autour de la référence au réel."
Cependant, il me semble que pour Freud, sa théorie concernant la castration
insiste plus sur les blessures narcissiques, voire même sur ce qu'on
pourrait appeler la régression narcissique. C'est à dire, entre autre, le
refus de l'altérité, la crainte de l'objet, et parfois l'inversion du
complexe d'¦dipe. Par contre, dans l'inquiétante étrangeté, il articule
vivant/mort (pour ce qui concerne le père) avec phallique/châtré (concernant
la mère) "la création d'un tel dédoublement (donc du moi) pour se garder de
l'anéantissement a son pendant dans une mise en scène de la langue du rêve
qui aime exprimer la castration par redoublement ou multiplication du
symbole génital" (p.237 de l'inquiétante étrangeté édition 1985 Gallimard)
Ces représentations dit Freud conduisent sur "le terrain de l'amour illimité
de soi". Autrement pousse le moi dans la direction du pouvoir et de la
puissance, dans l'illimité. En poussant à l'extrême au parricide qui serait
l'acte extrême et ultime de la toute-puissance, du déni de la castration et
la mise en acte de l'auto-engendrement au sens décrit par Racamier, et qui
peut-être pourrait être mis en relation avec ce que Lacan appelle la
"père-version". Là, peut-être que je m'avance un peu trop, car je n'ai pas
suffisamment lu et travailler le texte de Lacan. Mes souvenirs d'étudiante,
me rappellent une question que j'avais eu à une u.v. de maîtrise : la
perversion est-elle le renversement du sens ? Je ne me souviens plus de ce
que j'avais répondu à l'époque, mais presque 20 ans après, je parlerai
presque "d'un retour vers" le père, d'un retour à l'envers ; je soutiendrai
une idée, où ce retour à l'envers vers le père serait une forme de déni, du
père de l'enfance entre autre, un auto-engendrement, peut-être de parricide.
Peut-être que vous pourrez rectifier.
- Quant au masochisme érogène, je crois que finalement c'est un des point
les plus importants. Il y a bien la notion d'angoisse (d'être dévoré,
battu...), mais également le fantasme d'être battu, désiré,... avec le désir
de voir ce fantasme se réaliser. Dit par des raccourcis rapides de voir la
réalisation de ces fantasmes là dans la réalité. Il s'agirait là, d'une
désarticulation fantasme/réalité, voire peut-être réel/imaginaire, qui
mettrait en évidence le déni. Déni de la castration, de la différence des
sexes, et de la différence de génération. On serait peut-être du côté de la
psychose.
D'autre part, le masochisme érogène a comme vous le rappelez un lien avec la
dualité pulsion de vie/pulsion de mort. Alliage primaire, comme vous le
dites, mais dans la mesure où cette dualité pulsionnelle est maintenue.
Autrement dit, lorsque les barrières du moi sont suffisamment solides pour
qu'il y ait une élaboration, et que le moi puisse avoir à proximité un
support externe qui puisse recevoir ses projections. Un support capable de
mettre à distance les éléments de la pulsion de mort. Je pense que là, il
s'agit de ce qu'il peut y avoir de mieux pour le moi.
Par contre, l'inverse de l'alliage primaire, serait pour ma part la
désintrication pulsionnelle. Je pense même qu'on peut parler des pulsions
partielles, voire d'un rassemblement pulsionnel impossible et impensable. A
ce sujet, je poserai volontiers les questions suivantes : la projection peut
être considérée comme une défense face aux menace de la pulsion de mort.
Mais, écrit Freud, si la "plus grande partie" de ces menaces est projetée
hors du moi, "une autre partie (qui) ne participe pas à ce déplacement vers
l'extérieur, elle demeure dans l'organisme et se trouve liée libidinalement
à l'aide de la coexcitation sexuelle dont nous avons parlé ; c'est en elle
que nous devons reconnaître le masochisme originaire érogène" Alors, la
première question qui vient, quelle est la qualité de ce masochisme érogène
originaire ? n'y aurait-il pas différentes formes du masochisme érogène
originaire ? Peut-on envisager un masochisme érogène normal et un
pathologique ? j'ai même entendu dans un groupe de travail parler de
masochisme pervers... je ne sais pas si ce terme convient au regard de la
théorie.
Voilà un peu les quelques réflexions que me suggèrent vos différents mails.
Mais je m'aperçois qu'il s'agit en faite d'un vaste sujet et qu'il est
difficile de ne pas partir "dans tous les sens".
Cordialement, -- Elisabeth --
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