[Lutecium-group] RE : La voix de la raison

JP Bienvenu jp.bienvenu at wanadoo.fr
Mon Dec 18 17:06:27 GMT 2006


Je ne sais pas si le titre est bien choisi pour ce message... Les voies de
la raison sont décidément impénétrables ! Voici un exemple de la tendre
délicatesse qui caractérise certains débats qui opposent psychiatres et
psychanalystes : la réponse de Yves Ferroul, médecin comportementaliste, à
Steven Wainrib, psychiatre et psychanalyste, membre de la Société
psychanalytique de Paris. 

Se munir de bromure avant de lire ces proses. 

JP B 

_________________

1) Psychiatrie : vers le nouveau "sujet TOC", par Steven Wainrib 
LE MONDE | 05.12.06 : 

La Haute Autorité de santé (HAS) a récemment adressé aux psychiatres une
brochure intitulée Trouble obsessionnel compulsif (TOC) résistant : prise en
charge et place de la neurochirurgie fonctionnelle. Sous le couvert bien
anodin d'une "évaluation des technologies de santé" s'y déploie la nouvelle
collection d'hiver des thérapies du comportement. Elle concerne les "sujets
TOC" (sic), présentés comme des "handicapés" à qui on se propose d'infliger
des traitements de plus en plus cauchemardesques, surtout s'il leur venait
l'idée saugrenue de résister au premier degré. [...] 
Voici venu enfin le temps des méthodes efficaces et de la technologie de
santé appliquée au psychisme. Premier degré, on nous propose une association
musclée entre une thérapie comportementale intensive, une thérapie cognitive
et des antidépresseurs. Nous voilà loin des premières affirmations
triomphales des comportementalistes nous décrivant des guérisons quasi
miraculeuses en quelques séances, type Orange mécanique. L'intérêt de ce
document est de nous révéler que rien de tout cela ne marche sans
antidépresseurs. Personne n'a d'ailleurs pu montrer que ces médicaments
agissaient sur les mécanismes causant les obsessions, mais tout donne à
penser qu'ils sont devenus indispensables aux comportementalistes, tellement
les patients risquent de se déprimer gravement, si on s'emploie ainsi à
raboter sauvagement leur symptôme, sans les accompagner dans une
reconnaissance profonde de leur être. Il a été démontré scientifiquement que
les prescriptions d'antidépresseur créent une véritable toxicomanie, tant
ils entraînent très rapidement une dépendance physique et psychique générant
un syndrome de sevrage. Mais c'est une bonne nouvelle qu'on veut nous
annoncer : les patients réfractaires, ces "sujets TOC" qui ont le culot de
résister n'ont encore rien vu. Nos savants ont fait une longue revue de la
littérature mondiale et nous annoncent avec délectation qu'on va pouvoir les
opérer en neurochirurgie. Sans craindre le ridicule, emportés sans doute par
l'aveuglement de leur volonté de puissance, ils nous annoncent un florilège
de techniques, les unes plus mutilantes que les autres. Ils ne savent même
pas si l'on doit faire une "capsulotomie antérieure, une cingulotomie
antérieure, une tractomie subcaudée ou une leucotomie bilimbique", c'est au
petit bonheur la chance qu'on opère. 
On se croirait revenu au temps des médecins de Molière, mais l'envie d'en
rire se fige lorsque ces longs couteaux audacieux nous expliquent, sans
affect, que des lésions irréversibles sont causées lors de cette chirurgie
d'ablation, évoquant pudiquement des "complications", dont il nous sera fait
grâce, sans doute pour ne pas rompre le charme. Si vous avez froid dans le
dos, nos comportementalistes sont ravis de présenter aux tièdes une
technique chirurgicale optionnelle, supposée réversible cette fois-ci. Si
vous avez peur de détruire des zones cérébrales de vos patients, et bien
vous pouvez toujours les stimuler avec des électrodes implantées dans le
cerveau. On a même la possibilité d'ajuster les différents paramètres du
courant électrique (fréquences, voltage, durée d'impulsion), ce qui nous
rappelle tous quelque chose. 
Bien sûr, des complications existent, il y a un peu de casse, tout juste un
petit 1 % à 2 % d'hémorragies intracérébrales, et 3 % à 4 % d'infections du
cerveau. Au fait, après avoir subi ces "traitements", vous continueriez à
dire à votre docteur que vous avez des obsessions, histoire de se payer une
tractomie subcaudée, à peine rescapé d'une capsulotomie antérieure ? Les
statistiques de résultats seront excellentes. 
[...] La prise du pouvoir thérapeutique par les comportementalistes passe
d'abord par l'affirmation que nous devons nous moquer du sens des symptômes.
Ce ne sont que simples comportements erronés ou "cognitions" distordues. Si
vous admettez ces prémisses, vos thérapeutes ont les moyens de vous faire
rectifier de telles erreurs. Vous avez aimé Le Livre noir de la
psychanalyse, vous adorerez la chirurgie des obsessions et ses délicates
leucotomies bilimbiques. Un film d'horreur, mais en version réalité, très
XXIe siècle. 

Le document cité est consultable sur
http://www.has-sante.fr/portail/display.jsp?id=c_272448
.
Steven Wainrib est psychiatre, psychanalyste, membre de la Société
psychanalytique de Paris.


2) Les psychanalystes auraient-ils peur de la confrontation scientifique ?,
par Yves Ferroul 
LE MONDE | 18.12.06 

Le point de vue du docteur Steven Wainrib, médecin qui a tout oublié de ses
études scientifiques (les pages Débats du Monde du 6 décembre), est très
représentatif de la façon d'agir des psychanalystes : non pas réfléchir et
argumenter, en comparant deux méthodes thérapeutiques, mais insulter ceux
qui proposent de soigner en dehors de la psychanalyse, les caricaturer en
"adversaires" [...]. 
Faut-il préférer à ce vocabulaire le langage si humain de la psychanalyse,
comme cette explication de l'innocente crampe musculaire entraînant le
vaginisme par l'inénarrable Françoise Dolto : "Chez les vaginiques, on
retrouve toujours le fantasme précoce du viol éviscérateur par la mère,
alors que la petite fille... désire le viol trucidant par le père"
(Sexualité féminine : libido, érotisme et frigidité, chapitre III) ? [...] 
D'ailleurs, depuis 1900, il n'y a aucun article, dans toute la littérature
mondiale, apportant la preuve qu'une méthode psychanalytique ait guéri
quiconque. Alors que des milliers de Français ont une vie équilibrée après
une prise en charge comportementale, avec ou sans médicaments. Car la prise
de médicaments n'est pas une preuve d'échec de la thérapie comportementale !
Elle est, pour un vrai scientifique, la prise en compte d'une réalité
objective, complémentaire de l'action comportementale : à la base du trouble
obsessionnel il y a une pathologie cérébrale que certains produits peuvent
affaiblir ou éliminer. 
Il n'y a que les psychanalystes pour refuser cette dualité et croire qu'un
être humain est ému, se souvient, raisonne, etc. avec une pensée éthérée,
sans support organique : comme si le mauvais état de marche du cerveau
n'avait aucun impact sur le comportement ! Les comportementalistes sont des
scientifiques. [...] 
Il n'y a que la psychanalyse qui, depuis Freud, crie au loup à chaque fois
que l'on propose une autre explication des faits psychiques que la sienne :
pour la première fois dans l'histoire de l'humanité une connaissance serait
définitive, et tout ce que l'on a découvert après sa proclamation ne la
concernerait pas ! 
Pour finir, je suppose que le docteur Wainrib est respectueux de ses
patients et les informe, avant toute prise en charge, qu'il est en totale
contradiction avec son code de déontologie, qui lui impose d'assurer des
soins "fondés sur les données acquises de la science" (titre II, article
32), mais qu'il agit ainsi par conviction profonde. Curieusement, des
tribunaux américains ont condamné à de lourdes amendes des psychiatres ayant
traité par psychanalyse et qui n'ont pas pu apporter la preuve du fondement
scientifique de cette thérapie. 
Je conseillerais bien volontiers aux patients des médecins pratiquant la
psychanalyse de leur intenter des procès pour faute professionnelle, les
juges français n'étant a priori pas plus émus que les Américains par les
convictions profondes dans ces circonstances. Et peut-être que par l'argent
on fera redescendre sur terre les psychanalystes, qui en ont décollé depuis
plus d'un siècle. 

Yves Ferroul, médecin, est maître de conférences à l'université de Lille.


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