[Lutecium-group] Naccache

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Fri Dec 29 17:18:45 GMT 2006


 

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JP B

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« Sigmund Freud s’est trompé en pensant avoir découvert l’inconscient. Ce
qu’il a découvert, c’est le conscient. » 

Clause de conscience 

L’inconscient freudien est-il compatible avec les neuro-sciences ? Entretien
avec Lionel Naccache. 

Par Natalie LEVISALLES

QUOTIDIEN : jeudi 21 décembre 2006

Lionel Naccache Le Nouvel Inconscient. Freud, Christophe Colomb des
neurosciences Odile Jacob, 464 pp., 29 € 

La scène se passe dans un laboratoire américain. À la suite d’une lésion
cérébrale, un malade, G.Y., est devenu aveugle dans la partie droite de son
champ visuel. Si on lui présente une image, un visage par exemple, et qu’on
lui demande ce qu’il voit, il répond : « Rien, bien sûr ! » Mais si on
insiste : « D’accord, mais quand même, ce visage, il est apeuré ou neutre ?
», G.Y. répond, au hasard, croit-il, mais sans jamais se tromper. La raison
de ce phénomène stupéfiant, explique le neurobiologiste Lionel Naccache au
début de son livre, le Nouvel Inconscient, c’est que la partie du cerveau
qui lui permet de voir consciemment a été détruite. Mais d’autres régions
celle qui permet de voir inconsciemment, celle qui permet de reconnaître les
émotions sont intactes, même si leurs performances ne peuvent accéder à la
conscience. Voici une expérience parmi les dizaines que Naccache raconte et
qui l’aident à faire petit à petit apparaître devant nos yeux ce qui, dans
nos pensées et comportements de chaque instant, est conscient et ce qui est
inconscient, ce qu’est la conscience et ce qu’est l’inconscient. Une
exploration qui démarre dans le monde des neurosciences et qui emmène le
lecteur jusqu’à la psychanalyse.

Lionel Naccache, 37 ans, est un spécialiste de la conscience, c’est un
concept qu’il fréquente quotidiennement. En tant que neurologue, il voit
tous les jours des malades qui, d’une manière ou d’une autre, ont des
troubles de la conscience. En tant que chercheur en neurosciences
cognitives, il travaille depuis des années sur des expériences qui
permettent d’isoler les particules élémentaires de la conscience, et de
l’inconscient. « Sommes-nous capables de parler de la conscience autrement
qu’en termes subjectifs ? » demande-t-il au début de son livre. La suite
montre que la réponse est évidemment oui. La conscience et l’inconscient ont
longtemps été la propriété exclusive de la philosophie, puis de la
psychanalyse. Depuis une vingtaine d’années, avec l’arrivée de la
neuropsychologie clinique et des techniques d’imagerie qui permettent de
voir le cerveau penser en temps réel, ils appartiennent aussi aux
neurosciences. Dans les premiers chapitres, Naccache commence par nous
dévoiler, une à une, les propriétés du conscient et de l’inconscient
neurologiques et cognitifs. Certaines nous semblent évidentes, d’autres
moins. On apprend ainsi qu’est conscient ce qui est rapportable (« je vois
un oiseau », « je pense à mes vacances »), que l’évanescence est la marque
même de l’inconscient (pour qu’une représentation devienne consciente, il
faut, notamment, qu’elle ait une durée minimale), que les processus
inconscients sont incapables d’engendrer des pensées originales, y compris
dans le fameux cas de l’idée de génie. L’intuition mathématique qui semble
surgir des profondeurs de l’inconscient est toujours précédée d’un très long
et très intense travail conscient, on n’a jamais vu d’idée mathématique
surgir chez un charcutier, ni même chez un génie de la musique.

Pour chaque concept avancé, Naccache raconte des cas cliniques saisissants
ou des expériences fascinantes d’ingéniosité et de subtilité. Il arrive que
ce soit un peu technique, on peut passer, mais, la plupart du temps, on est
en terrain connu, après tout ce livre nous parle de quelque chose qui nous
est absolument familier : nos idées, comment elles se forment et où elles
naissent. Mais, surtout, il y a dans ce livre un vrai projet pédagogique, un
désir de convaincre en partageant des connaissances. On a le sentiment de
participer à une discussion avec un auteur qui n’est pas seulement un
chercheur brillant, mais aussi un esprit particulièrement humain et curieux.

La deuxième partie du livre met en place une confrontation de l’inconscient
neurologique avec l’inconscient psychanalytique, tel que Freud l’a décrit.
Naccache le dit dès le départ : il n’est pas analyste et n’a pas été
analysé, il a juste beaucoup lu Freud, et il a aimé cette lecture, ça se
voit. Il parle de Freud avec chaleur et empathie. Comment, se demande-t-il,
quelqu’un qui était, comme lui-même, neurologue, a-t-il pu évoluer de cette
manière ? « Qu’a-t-il pu comprendre d’essentiel qui permette d’établir un
lien direct entre ses premières motivations et ses premières théories de la
psychologie des profondeurs ? […] Pourquoi a-t-il choisi cette voie ? Cette
question ainsi entendue est à l’origine de mon envie d’écrire cet essai. »
Ce qui est intéressant, c’est que Naccache utilise la démarche
intellectuelle de la méthode expérimentale pour questionner les concepts et
les contenus de la psychanalyse. Il met ses pas dans les pas de Freud,
refait le même chemin, s’oriente avec les mêmes points de repère, qu’il
regarde à la fois avec les yeux de Freud, et avec ceux d’un neurologue qui
dispose des outils et des acquis des neurosciences contemporaines.

Dans un premier temps, il cherche les convergences sur l’inconscient, et il
en trouve. La psychanalyse, comme la neurobiologie, décrit un inconscient
riche, complexe et divers, toutes deux s’accordent sur le statut
originairement inconscient de toute représentation mentale. Mais, en y
regardant de plus près, c’est autre chose. Au départ, les descriptions de la
conscience et de l’inconscient étaient identiques : la confrontation des
thèses semblait donc légitime, explique-t-il. À l’arrivée, il ne découvre «
pas seulement des oppositions radicales, mais pire », il a l’impression « de
ne pas parler de la même chose ». Deux exemples. Alors que Freud affirme que
les représentations inconscientes sont immortelles, les neurosciences
démontrent l’évanescence de l’inconscient. Mais il y a surtout le
refoulement. Pour Freud, c’est un mécanisme inconscient, qui est doté de
facultés de contrôle cognitif, relève de la stratégie et a une durée de vie
quasiment illimitée. « Si on fait la synthèse de tout ça, dit Naccache, on
arrive à quelque chose qui a une étrange ressemblance avec ce que les
neurobiologistes appellent le conscient. Le gros problème, pour moi, c’est
que le refoulement est un phénomène extrêmement intéressant, mais un
phénomène conscient. » L’inconscient freudien est donc largement
incompatible avec l’inconscient cognitif, conclut-il. Il est évident qu’ «
une bonne partie de l’édifice théorique freudien ne résiste pas à la lumière
de la neurologie d’aujourd’hui. […] Freud a échoué dans son projet de
décentrage du psychisme humain et dans sa tentative de penser l’inconscient
».

Point final ? Pas du tout. Quand il se demande s’il reste quelque chose de
la psychanalyse, la réponse est oui, bien sûr. « Freud s’est trompé en
pensant avoir découvert l’inconscient. Ce qu’il a découvert, c’est le
conscient. » Et, ajoute-t-il, la place centrale de la fiction dans notre
économie psychique. Deux idées qu’il développe dans l’entretien ci-dessous.
On peut ne pas être d’accord avec lui, mais la démonstration est troublante,
extrêmement convaincante. Et surtout, on est impressionné par sa
compréhension et ses intuitions incroyablement justes et fines sur la nature
de la psychanalyse. On est frappé de voir que, de cette position de
neuroscientifique du début du XXIe siècle, il réussit à mettre en lumière,
ou à extraire, des choses qui étaient sous le nez de tous psychanalystes et
neuro-scientifiques, et que personne n’avait vues avant lui, en tout cas pas
aussi explicitement.

 

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« Sigmund Freud s’est trompé en pensant avoir découvert l’inconscient. Ce
qu’il a découvert, c’est le conscient. » 

Neuroscience-fiction

Pour Lionel Naccache, nous sommes constamment en train de scénariser le
réel. 

Par Natalie LEVISALLES

QUOTIDIEN : jeudi 21 décembre 2006

Vous avez explosé la théorie de l’inconscient freudien. Que faites-vous du
reste de la psychanalyse ?

J’ai eu envie de mettre entre parenthèses le contenu de la théorie
freudienne pour voir si on pouvait mettre à nu quelque chose de l’activité
analytique. Et, quand on fait ça, c’est spectaculaire, quelque chose
apparaît, qui est, je crois, le cœur de l’œuvre freudienne : on voit la
posture du psychanalyste. Le psychanalyste, c’est un bonhomme qui, lorsqu’il
est confronté à un phénomène de la vie mentale, la sienne ou celle d’un
autre, est dans une posture où il ne cherche pas à décrire, il cherche à
interpréter, à construire un sens. Ce qui compte, c’est : ce que je raconte,
est-ce que ça fait sens ou pas, par rapport à ce qu’on me donne. Pour moi,
l’inestimable héritage de Freud est précisément cette posture consciente
interprétative.

Quand vous faites ça, la question de savoir si ce que vous dites est vrai ou
faux n’est plus pertinente, ce qui compte, c’est : est-ce que ça vous aide à
produire du sens. Vu sous cet angle, le travail de la psychanalyse est un
travail sur les fictions : on les recueille, on y fait attention et on
essaie d’aider l’analysant à déplacer ces fictions si elles sont pathogènes
pour lui, si elles le fixent quelque part. Le travail psychanalytique est
une tentative d’aider l’analysant à utiliser ses ressources fictionnelles
pour retrouver davantage de liberté dans ses actions et pensées. L’exemple
du rêve est assez génial. Pour Freud, clairement, ce n’est pas le matériau
du rêve qui est le plus important, c’est ce que le sujet fait du rêve,
comment il le raconte. C’est dans la narration même du rêve qu’on voit
apparaître le travail de la conscience du sujet. Cette posture-là est, je
pense, le propre de la psychanalyse, envisagée comme une thérapeutique, mais
aussi comme un rapport à soi, ou une source de connaissance.

Si je compare Freud à Christophe Colomb, c’est parce qu’il a fait une
immense découverte, et, en même temps, il ne l’a pas tout à fait explicitée
comme telle. Contrairement à ce qu’on pense, Freud n’est pas le découvreur
de l’inconscient, mais d’une des propriétés fondamentales de notre vie
consciente : lorsque nous sommes conscients, nous construisons du sens.

Si on vous suit, quelles sont les conséquences pour la psychanalyse ? 

D’abord, un constat : la psychanalyse est un travail de construction de nos
fictions conscientes. Freud est vraiment le découvreur du fait que, lorsque
nous sommes conscients, nous passons notre temps à construire des fictions,
à chercher des causalités, à scénariser le réel. Ensuite, une question se
pose. Si on prend au sérieux ce que je dis, quel est le lendemain de la
psychanalyse ? Qu’est-ce que c’est qu’une psychanalyse qui accepte et qui
comprend ça ? Mon intuition et certains des échos que j’ai eus le confirment
est que certains analystes fonctionnent déjà comme ça, ils ont cette vision
de leur pratique et de ce qu’ils manipulent. Par ailleurs, je suis assez
sceptique sur les tentatives d’envisager une cure psychanalytique qui serait
mâtinée d’une approche neuroscientifique, ce n’est pas intéressant. Parce
que le propre de la psychanalyse, c’est de plonger au cœur du sujet, avec ce
qu’il est. Et, quand on est au cœur du sujet, on n’est pas dans des neurones
ou des molécules, on est dans des croyances et des fictions.

En revanche, si on me suit quand je parle de l’importance de la fiction, on
peut se demander quelles sont les conséquences pour les neurosciences. Cette
interprétation fictionnelle, c’est une des pièces manquantes des théories
scientifiques contemporaines de la conscience. Et, lorsqu’on relit les
connaissances actuelles en neurosciences, on ne peut qu’être frappé. Parce
que, en fait, on dispose déjà d’une neurobiologie de la fiction, même si
elle ne dit pas son nom. Grâce à Freud, on peut déjà établir la véracité de
cette propriété dans la conscience. L’étape suivante, c’est d’aller plus
loin dans la recherche en neurosciences.

Cette faculté de scénariser le réel, dites-vous, on la voit à l’œuvre,
d’abord chez les malades, ensuite chez nous-mêmes. 

Chez les malades, une fois qu’on commence à chercher, c’est spectaculaire ce
qu’on trouve. L’histoire la plus merveilleuse est peut-être celle racontée
par le neurobiologiste Gazzaniga (voir ci-contre), où on voit la naissance
d’une fiction en labo. Mais on trouve ce genre de fiction dans quasiment
toutes les maladies neurologiques. Dans le syndrome de Korsakoff, une forme
d’amnésie où le patient n’enregistre plus rien, si on lui demande « Vous
avez fait quoi hier soir ? » au lieu de répondre « Je ne sais pas », il va
inventer quelque chose, raconter qu’il était au cinéma avec un ami par
exemple. Ce qui est extraordinaire, c’est que les patients neurologiques
nous mettent sous les yeux ce que nous avons retenu de Freud : la place des
fictions dans nos pensées et nos discours conscients. On le voit d’autant
mieux chez eux que leurs constructions sont fausses. Mais fictif ne veut pas
dire faux. Simplement, quand c’est faux, c’est plus facile à voir.

Cette croyance-interprétation fonde largement l’économie de notre vie
mentale, chacun d’entre nous est en permanence en train d’élaborer des
hypothèses, des constructions, des fictions. La seule vraie différence,
c’est que, lorsque vous êtes neurologiquement sain, vos fictions sont
contraintes par le réel. Nous incorporons les données du monde extérieur
pour corriger nos scénarios, pour mettre à jour nos fictions. La fiction est
souvent difficile à voir, mais elle apparaît dans les situations où la
réalité extérieure a peu d’effets : les souvenirs anciens, les hypothèses
sur les extra-terrestres, les croyances religieuses… Nous ressemblons alors
davantage aux patients qui déploient leurs interprétations à l’abri de pans
entiers de la réalité.

Vous parlez du libre arbitre. 

Si on regarde les choses du point de vue de la conscience et qu’on se
demande où se loge la liberté humaine, il y a quelque chose de vertigineux.
On peut se dire : on manipule des fictions, on y croit, elles guident notre
vie, et, en même temps, elles sont illusoires, ce sont des faits de
croyance. Et pourtant, du fait même qu’on y adhère, ces fictions nous
permettent de gouverner des comportements, des décisions. Peut-être que
notre seul ressort de liberté, c’est ça, cette illusion première. Notre
liberté est quelque chose d’infime, mais c’est là qu’elle se joue, sur une
illusion qui nous donne une toute petite marge de manœuvre. Cela relativise
la notion de liberté, et pourtant, cette part de fiction est la source même
de notre liberté.

 



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