[Lutecium-group] Naccache
kika
mariadsouza at terra.com.br
Fri Dec 29 18:07:57 GMT 2006
JP, je me demande pourquoi la neurologie et ses dérivés veulent prendre la
place de la psychanalyse, en lui déterminant même son "champ" de reflexion.
c'est curieux.
----- Original Message -----
From: "JP Bienvenu" <jp.bienvenu at wanadoo.fr>
To: "'Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne'"
<lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Friday, December 29, 2006 3:18 PM
Subject: [Lutecium-group] Naccache
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
>
>
> Deux articles de « Libé » susceptibles de vous intéresser.
>
> JP B
>
> ____________
>
>
>
> « Sigmund Freud s’est trompé en pensant avoir découvert l’inconscient. Ce
> qu’il a découvert, c’est le conscient. »
>
> Clause de conscience
>
> L’inconscient freudien est-il compatible avec les neuro-sciences ?
Entretien
> avec Lionel Naccache.
>
> Par Natalie LEVISALLES
>
> QUOTIDIEN : jeudi 21 décembre 2006
>
> Lionel Naccache Le Nouvel Inconscient. Freud, Christophe Colomb des
> neurosciences Odile Jacob, 464 pp., 29 €
>
> La scène se passe dans un laboratoire américain. À la suite d’une lésion
> cérébrale, un malade, G.Y., est devenu aveugle dans la partie droite de
son
> champ visuel. Si on lui présente une image, un visage par exemple, et qu’
on
> lui demande ce qu’il voit, il répond : « Rien, bien sûr ! » Mais si on
> insiste : « D’accord, mais quand même, ce visage, il est apeuré ou neutre
?
> », G.Y. répond, au hasard, croit-il, mais sans jamais se tromper. La
raison
> de ce phénomène stupéfiant, explique le neurobiologiste Lionel Naccache au
> début de son livre, le Nouvel Inconscient, c’est que la partie du cerveau
> qui lui permet de voir consciemment a été détruite. Mais d’autres régions
> celle qui permet de voir inconsciemment, celle qui permet de reconnaître
les
> émotions sont intactes, même si leurs performances ne peuvent accéder à la
> conscience. Voici une expérience parmi les dizaines que Naccache raconte
et
> qui l’aident à faire petit à petit apparaître devant nos yeux ce qui, dans
> nos pensées et comportements de chaque instant, est conscient et ce qui
est
> inconscient, ce qu’est la conscience et ce qu’est l’inconscient. Une
> exploration qui démarre dans le monde des neurosciences et qui emmène le
> lecteur jusqu’à la psychanalyse.
>
> Lionel Naccache, 37 ans, est un spécialiste de la conscience, c’est un
> concept qu’il fréquente quotidiennement. En tant que neurologue, il voit
> tous les jours des malades qui, d’une manière ou d’une autre, ont des
> troubles de la conscience. En tant que chercheur en neurosciences
> cognitives, il travaille depuis des années sur des expériences qui
> permettent d’isoler les particules élémentaires de la conscience, et de
> l’inconscient. « Sommes-nous capables de parler de la conscience autrement
> qu’en termes subjectifs ? » demande-t-il au début de son livre. La suite
> montre que la réponse est évidemment oui. La conscience et l’inconscient
ont
> longtemps été la propriété exclusive de la philosophie, puis de la
> psychanalyse. Depuis une vingtaine d’années, avec l’arrivée de la
> neuropsychologie clinique et des techniques d’imagerie qui permettent de
> voir le cerveau penser en temps réel, ils appartiennent aussi aux
> neurosciences. Dans les premiers chapitres, Naccache commence par nous
> dévoiler, une à une, les propriétés du conscient et de l’inconscient
> neurologiques et cognitifs. Certaines nous semblent évidentes, d’autres
> moins. On apprend ainsi qu’est conscient ce qui est rapportable (« je vois
> un oiseau », « je pense à mes vacances »), que l’évanescence est la marque
> même de l’inconscient (pour qu’une représentation devienne consciente, il
> faut, notamment, qu’elle ait une durée minimale), que les processus
> inconscients sont incapables d’engendrer des pensées originales, y compris
> dans le fameux cas de l’idée de génie. L’intuition mathématique qui semble
> surgir des profondeurs de l’inconscient est toujours précédée d’un très
long
> et très intense travail conscient, on n’a jamais vu d’idée mathématique
> surgir chez un charcutier, ni même chez un génie de la musique.
>
> Pour chaque concept avancé, Naccache raconte des cas cliniques saisissants
> ou des expériences fascinantes d’ingéniosité et de subtilité. Il arrive
que
> ce soit un peu technique, on peut passer, mais, la plupart du temps, on
est
> en terrain connu, après tout ce livre nous parle de quelque chose qui nous
> est absolument familier : nos idées, comment elles se forment et où elles
> naissent. Mais, surtout, il y a dans ce livre un vrai projet pédagogique,
un
> désir de convaincre en partageant des connaissances. On a le sentiment de
> participer à une discussion avec un auteur qui n’est pas seulement un
> chercheur brillant, mais aussi un esprit particulièrement humain et
curieux.
>
> La deuxième partie du livre met en place une confrontation de l’
inconscient
> neurologique avec l’inconscient psychanalytique, tel que Freud l’a décrit.
> Naccache le dit dès le départ : il n’est pas analyste et n’a pas été
> analysé, il a juste beaucoup lu Freud, et il a aimé cette lecture, ça se
> voit. Il parle de Freud avec chaleur et empathie. Comment, se
demande-t-il,
> quelqu’un qui était, comme lui-même, neurologue, a-t-il pu évoluer de
cette
> manière ? « Qu’a-t-il pu comprendre d’essentiel qui permette d’établir un
> lien direct entre ses premières motivations et ses premières théories de
la
> psychologie des profondeurs ? […] Pourquoi a-t-il choisi cette voie ?
Cette
> question ainsi entendue est à l’origine de mon envie d’écrire cet essai. »
> Ce qui est intéressant, c’est que Naccache utilise la démarche
> intellectuelle de la méthode expérimentale pour questionner les concepts
et
> les contenus de la psychanalyse. Il met ses pas dans les pas de Freud,
> refait le même chemin, s’oriente avec les mêmes points de repère, qu’il
> regarde à la fois avec les yeux de Freud, et avec ceux d’un neurologue qui
> dispose des outils et des acquis des neurosciences contemporaines.
>
> Dans un premier temps, il cherche les convergences sur l’inconscient, et
il
> en trouve. La psychanalyse, comme la neurobiologie, décrit un inconscient
> riche, complexe et divers, toutes deux s’accordent sur le statut
> originairement inconscient de toute représentation mentale. Mais, en y
> regardant de plus près, c’est autre chose. Au départ, les descriptions de
la
> conscience et de l’inconscient étaient identiques : la confrontation des
> thèses semblait donc légitime, explique-t-il. À l’arrivée, il ne découvre
«
> pas seulement des oppositions radicales, mais pire », il a l’impression
« de
> ne pas parler de la même chose ». Deux exemples. Alors que Freud affirme
que
> les représentations inconscientes sont immortelles, les neurosciences
> démontrent l’évanescence de l’inconscient. Mais il y a surtout le
> refoulement. Pour Freud, c’est un mécanisme inconscient, qui est doté de
> facultés de contrôle cognitif, relève de la stratégie et a une durée de
vie
> quasiment illimitée. « Si on fait la synthèse de tout ça, dit Naccache, on
> arrive à quelque chose qui a une étrange ressemblance avec ce que les
> neurobiologistes appellent le conscient. Le gros problème, pour moi, c’est
> que le refoulement est un phénomène extrêmement intéressant, mais un
> phénomène conscient. » L’inconscient freudien est donc largement
> incompatible avec l’inconscient cognitif, conclut-il. Il est évident qu’ «
> une bonne partie de l’édifice théorique freudien ne résiste pas à la
lumière
> de la neurologie d’aujourd’hui. […] Freud a échoué dans son projet de
> décentrage du psychisme humain et dans sa tentative de penser l’
inconscient
> ».
>
> Point final ? Pas du tout. Quand il se demande s’il reste quelque chose de
> la psychanalyse, la réponse est oui, bien sûr. « Freud s’est trompé en
> pensant avoir découvert l’inconscient. Ce qu’il a découvert, c’est le
> conscient. » Et, ajoute-t-il, la place centrale de la fiction dans notre
> économie psychique. Deux idées qu’il développe dans l’entretien
ci-dessous.
> On peut ne pas être d’accord avec lui, mais la démonstration est
troublante,
> extrêmement convaincante. Et surtout, on est impressionné par sa
> compréhension et ses intuitions incroyablement justes et fines sur la
nature
> de la psychanalyse. On est frappé de voir que, de cette position de
> neuroscientifique du début du XXIe siècle, il réussit à mettre en lumière,
> ou à extraire, des choses qui étaient sous le nez de tous psychanalystes
et
> neuro-scientifiques, et que personne n’avait vues avant lui, en tout cas
pas
> aussi explicitement.
>
>
>
> ____________
>
>
>
> « Sigmund Freud s’est trompé en pensant avoir découvert l’inconscient. Ce
> qu’il a découvert, c’est le conscient. »
>
> Neuroscience-fiction
>
> Pour Lionel Naccache, nous sommes constamment en train de scénariser le
> réel.
>
> Par Natalie LEVISALLES
>
> QUOTIDIEN : jeudi 21 décembre 2006
>
> Vous avez explosé la théorie de l’inconscient freudien. Que faites-vous du
> reste de la psychanalyse ?
>
> J’ai eu envie de mettre entre parenthèses le contenu de la théorie
> freudienne pour voir si on pouvait mettre à nu quelque chose de l’activité
> analytique. Et, quand on fait ça, c’est spectaculaire, quelque chose
> apparaît, qui est, je crois, le cœur de l’œuvre freudienne : on voit la
> posture du psychanalyste. Le psychanalyste, c’est un bonhomme qui, lorsqu’
il
> est confronté à un phénomène de la vie mentale, la sienne ou celle d’un
> autre, est dans une posture où il ne cherche pas à décrire, il cherche à
> interpréter, à construire un sens. Ce qui compte, c’est : ce que je
raconte,
> est-ce que ça fait sens ou pas, par rapport à ce qu’on me donne. Pour moi,
> l’inestimable héritage de Freud est précisément cette posture consciente
> interprétative.
>
> Quand vous faites ça, la question de savoir si ce que vous dites est vrai
ou
> faux n’est plus pertinente, ce qui compte, c’est : est-ce que ça vous aide
à
> produire du sens. Vu sous cet angle, le travail de la psychanalyse est un
> travail sur les fictions : on les recueille, on y fait attention et on
> essaie d’aider l’analysant à déplacer ces fictions si elles sont
pathogènes
> pour lui, si elles le fixent quelque part. Le travail psychanalytique est
> une tentative d’aider l’analysant à utiliser ses ressources fictionnelles
> pour retrouver davantage de liberté dans ses actions et pensées. L’exemple
> du rêve est assez génial. Pour Freud, clairement, ce n’est pas le matériau
> du rêve qui est le plus important, c’est ce que le sujet fait du rêve,
> comment il le raconte. C’est dans la narration même du rêve qu’on voit
> apparaître le travail de la conscience du sujet. Cette posture-là est, je
> pense, le propre de la psychanalyse, envisagée comme une thérapeutique,
mais
> aussi comme un rapport à soi, ou une source de connaissance.
>
> Si je compare Freud à Christophe Colomb, c’est parce qu’il a fait une
> immense découverte, et, en même temps, il ne l’a pas tout à fait
explicitée
> comme telle. Contrairement à ce qu’on pense, Freud n’est pas le découvreur
> de l’inconscient, mais d’une des propriétés fondamentales de notre vie
> consciente : lorsque nous sommes conscients, nous construisons du sens.
>
> Si on vous suit, quelles sont les conséquences pour la psychanalyse ?
>
> D’abord, un constat : la psychanalyse est un travail de construction de
nos
> fictions conscientes. Freud est vraiment le découvreur du fait que,
lorsque
> nous sommes conscients, nous passons notre temps à construire des
fictions,
> à chercher des causalités, à scénariser le réel. Ensuite, une question se
> pose. Si on prend au sérieux ce que je dis, quel est le lendemain de la
> psychanalyse ? Qu’est-ce que c’est qu’une psychanalyse qui accepte et qui
> comprend ça ? Mon intuition et certains des échos que j’ai eus le
confirment
> est que certains analystes fonctionnent déjà comme ça, ils ont cette
vision
> de leur pratique et de ce qu’ils manipulent. Par ailleurs, je suis assez
> sceptique sur les tentatives d’envisager une cure psychanalytique qui
serait
> mâtinée d’une approche neuroscientifique, ce n’est pas intéressant. Parce
> que le propre de la psychanalyse, c’est de plonger au cœur du sujet, avec
ce
> qu’il est. Et, quand on est au cœur du sujet, on n’est pas dans des
neurones
> ou des molécules, on est dans des croyances et des fictions.
>
> En revanche, si on me suit quand je parle de l’importance de la fiction,
on
> peut se demander quelles sont les conséquences pour les neurosciences.
Cette
> interprétation fictionnelle, c’est une des pièces manquantes des théories
> scientifiques contemporaines de la conscience. Et, lorsqu’on relit les
> connaissances actuelles en neurosciences, on ne peut qu’être frappé. Parce
> que, en fait, on dispose déjà d’une neurobiologie de la fiction, même si
> elle ne dit pas son nom. Grâce à Freud, on peut déjà établir la véracité
de
> cette propriété dans la conscience. L’étape suivante, c’est d’aller plus
> loin dans la recherche en neurosciences.
>
> Cette faculté de scénariser le réel, dites-vous, on la voit à l’œuvre,
> d’abord chez les malades, ensuite chez nous-mêmes.
>
> Chez les malades, une fois qu’on commence à chercher, c’est spectaculaire
ce
> qu’on trouve. L’histoire la plus merveilleuse est peut-être celle racontée
> par le neurobiologiste Gazzaniga (voir ci-contre), où on voit la naissance
> d’une fiction en labo. Mais on trouve ce genre de fiction dans quasiment
> toutes les maladies neurologiques. Dans le syndrome de Korsakoff, une
forme
> d’amnésie où le patient n’enregistre plus rien, si on lui demande « Vous
> avez fait quoi hier soir ? » au lieu de répondre « Je ne sais pas », il va
> inventer quelque chose, raconter qu’il était au cinéma avec un ami par
> exemple. Ce qui est extraordinaire, c’est que les patients neurologiques
> nous mettent sous les yeux ce que nous avons retenu de Freud : la place
des
> fictions dans nos pensées et nos discours conscients. On le voit d’autant
> mieux chez eux que leurs constructions sont fausses. Mais fictif ne veut
pas
> dire faux. Simplement, quand c’est faux, c’est plus facile à voir.
>
> Cette croyance-interprétation fonde largement l’économie de notre vie
> mentale, chacun d’entre nous est en permanence en train d’élaborer des
> hypothèses, des constructions, des fictions. La seule vraie différence,
> c’est que, lorsque vous êtes neurologiquement sain, vos fictions sont
> contraintes par le réel. Nous incorporons les données du monde extérieur
> pour corriger nos scénarios, pour mettre à jour nos fictions. La fiction
est
> souvent difficile à voir, mais elle apparaît dans les situations où la
> réalité extérieure a peu d’effets : les souvenirs anciens, les hypothèses
> sur les extra-terrestres, les croyances religieuses… Nous ressemblons
alors
> davantage aux patients qui déploient leurs interprétations à l’abri de
pans
> entiers de la réalité.
>
> Vous parlez du libre arbitre.
>
> Si on regarde les choses du point de vue de la conscience et qu’on se
> demande où se loge la liberté humaine, il y a quelque chose de
vertigineux.
> On peut se dire : on manipule des fictions, on y croit, elles guident
notre
> vie, et, en même temps, elles sont illusoires, ce sont des faits de
> croyance. Et pourtant, du fait même qu’on y adhère, ces fictions nous
> permettent de gouverner des comportements, des décisions. Peut-être que
> notre seul ressort de liberté, c’est ça, cette illusion première. Notre
> liberté est quelque chose d’infime, mais c’est là qu’elle se joue, sur une
> illusion qui nous donne une toute petite marge de manœuvre. Cela
relativise
> la notion de liberté, et pourtant, cette part de fiction est la source
même
> de notre liberté.
>
>
>
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