[Lutecium-group] Séminaire XX ?

kika mariadsouza at terra.com.br
Sun Apr 29 21:54:09 GMT 2007


David, merci pour les images, mais j'ai pas très bien compris pourquoi tu
les as envoyé... c'était juste pour les partager?

quant à tes observations au sujet de l'assepsie réalisée par Miller je suis
totalement d'accord... on ne reconnait pas Lacan dans les versions
"établies" (ce dont sont capables les établissements!)... mais je crois que
cela paraissait, malheureusement, intéressant à Lacan, voire nécessaire
pourqu'il se fasse "cientifique"... c'est vraiment dommage, car on perd la
possibilité de le suivre, car "entrecoupé" par un formalisme qui n'est pas
toujours fidèle, c'est ce qui me parait le plus étrange...

on pourrait peut-être faire ça, identifier les passages, des versions
établies, qui ne sont pas du tout fidèles aux versions sonores qui sont,
inélutablement, fidèles à la voix de Lacan!


----- Original Message -----
From: "David" <davidrenaut at wanadoo.fr>
To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
<lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Sunday, April 29, 2007 2:33 PM
Subject: Re: [Lutecium-group] Séminaire XX ?


> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---


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ENCORE






SEUIL

Remarque : Par rapport à la version S.D./G.Taillandier, établie en
1972-1973, presque toutes les phrases de Lacan, telles que la transcription,
à partir de lâ?Tenregistrement en donne la continuité, sont modifiées,
coupées, réorganisées par JA Miller, presque toutes les répétitions de
mot
et interjections sont supprimées. Le style parlé de Lacan disparaît
complètement. On trouvera, dans le premier séminaire, en « commentaire »
quelques unes des modifications vraisemblablement effectuées par JAM)



LIVRE XX









                                                            1972-1973





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I DE LA JOUISSANCE[jpb1]


Il m'est arrivé de ne pas publier l'�thique de la psychanalyse. En ce
temps
là , c'était chez moi une forme de la politesse - après vous j' vous en
prie,
j' vous en pire... Avec le temps, j'ai appris [jpb2] que je pouvais en dire
un peu plus. Et puis, je me suis aperçu que ce qui constituait mon
cheminement était [jpb3] de l'ordre du je n'en veux rien savoir.

C'est sans doute ce qui, avec le temps, fait qu'encore je suis là , et que
vous aussi, vous êtes là . Je m'en étonne toujours... encore.

 Ce qui, depuis quelque temps, me favorise, c'est qu'il y a aussi chez vous,
y dans la grande masse de ceux qui sont là , un [jpb4] je n'en veux rien
savoir. Seule­ment, tout est là , est-ce bien le même?

 Votre je n'en veux rien savoir d'un certain savoir qui vous est transmis
par  bribes, est-ce de cela qu'il s'agit chez moi? Je ne crois pas, et c'est
bien de me  supposer partir d'ailleurs que vous dans ce je n'en veux rien
savoir que  [jpb5] vous vous trouvez liés à moi. De sorte que, s'il est
vrai
qu'à votre égard  je ne puis être ici qu'en position d'analysant de mon je
n'en veux rien savoir, d'ici que vous atteigniez le même il y aura une
paye.

 C'est bien ce qui fait que c'est seulement quand le vôtre vous apparaît
suffisant que vous pouvez, si vous êtes de mes analysants, vous détacher
normalement de votre analyse. J'en conclus qu'il n'y a, contrairement à ce
qui s'émet, nulle impasse de ma position d'analyste avec ce que je fais
ici.



 I



L'année dernière, j'ai intitulé ce que je croyais pouvoir vous dire â?"
... ou
pire, puis â?" Ã?a s'oupire. Ã?a n'a rien à faire avec je ou tu - je ne
t'oupire
pas, ni tu ne m'oupires. Notre chemin, celui du discours analytique, ne
progresse

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que de cette limite étroite, de ce tranchant du couteau, qui fait
qu'ailleurs ça ne peut que s'oupirer.

C'est ce discours qui me supporte, et pour le recommencer cette année, je
vais d'abord vous supposer au lit, un lit de plein emploi, Ã deux.

A quelqu'un, un juriste, qui avait bien voulu s'enquérir de ce qu'est mon
discours, j'ai cru pouvoir répondre - pour lui faire sentir, à lui, ce qui
en est le fondement, à savoir que le langage n'est pas l'être parlant - que
je ne me trouvais pas déplacé d'avoir à parler dans une faculté de droit,
puisque c'est celle où [jpb6] l'existence des codes rend manifeste que le
langage, ça se tient là , à part, constitué au cours des âges, tandis que
l'être parlant, ce qu'on appelle les hommes, c'est bien autre chose. Alors,
commencer par vous supposer au lit, cela demande qu'Ã son endroit je m'en
excuse.

Je n'en décollerai pas, de ce lit, aujourd'hui, et rappellerai au juriste
que, au fond, le droit parle de ce dont je vais vous parler- la jouissance.

Le droit [jpb7] ne méconnaît pas le lit - prenez par exemple ce bon droit
cou­tumier dont se fonde l'usage du concubinat, ce qui veut dire coucher
en­semble. Pour ma part, je vais partir de ce qui, dans le droit, reste
voilé, à savoir de ce qu'on y fait, dans ce lit - s'étreindre. Je [jpb8]
pars de la limite, d'une limite dont en effet il faut partir pour être
sérieux, c'est-à -dire pour établir la série de ce qui s'en approche.

J'éclaircirai d'un mot le rapport du droit et de la jouissance.
L'usufruit -
c'est une notion de droit, n'est-ce pas? - réunit en un mot ce que j'ai
déjÃ
évoqué dans mon séminaire sur l'éthique, à savoir la différence qu'il y
a de
[jpb9] l'utile à la jouissance. L'utile, ça sert à quoi? C'est ce qui n'a
jamais été bien défini en raison du respect [jpb10] prodigieux que, du
fait
du langage, l'être parlant a pour le moyen. L'usufruit veut dire qu'on peut
jouir de ses moyens, mais qu'il ne faut pas les gaspiller. Quand on a
l'usufruit d'un héritage, on peut en jouir à condition de ne pas trop en
user. C'est bien là qu'est l'essence du droit [jpb11] - répartir,
distribuer, rétribuer ce qu'il en est de la jouissance.

Qu'est-ce que c'est que la jouissance ? Elle se réduit ici à n'être qu'une
instance négative. La jouissance, c'est ce qui ne sert à rien[jpb12] .

Je pointe là la réserve qu'implique le champ du droit-à -la jouissance. Le
droit n'est pas le devoir. Rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi.
Le surmoi, c'est l'impératif de la jouissance [jpb13] â?" Jouis!

C'est bien là que se trouve le point tournant qu'interroge le discours
analytique. Sur ce chemin, dans ce temps de l'après-vous que j'ai laissé
passer, j'ai essayé de montrer que l'analyse [jpb14] ne nous permettait pas
de nous en tenir à ce dont j'étais parti, respectueusement certes, soit Ã
l'éthique d'Aristote. Un glissement au cours des âges s'est fait,
glissement
qui n'est pas progrès, mais contour, qui, de la considération de l'être
qui
était celle d'Aristote, a conduit à l'utilitarisme de Bentham,
c'est-Ã -dire
à la théorie des fictions, démontrant du langage la valeur d'usage, soit
le
statut d'outil. C'est de lÃ

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que je suis revenu à interroger ce qu'il en est de l'être, du souverain
bien
comme objet de contemplation, d'où on avait cru jadis pouvoir édifier une
éthique.

Je vous laisse donc sur ce lit, Ã vos inspirations. Je sors, et une fois de
plus, j'écrirai sur la porte, afin qu'à la sortie, peut-être, vous
puissiez
ressaisir les rêves que vous aurez sur ce lit poursuivis. J'écrirai la
phrase suivante - La jouissance de l'Autre, de l'Autre avec un grand A, du
corps de l'Autre qui le symbolise, n'est pas le signe de l'amour[jpb15] .



2



J'écris ça, et je n'écris pas après terminé, ni amen, ni ainsi soit-il.

L'amour, certes, fait signe, et il est toujours réciproque.

J'ai avancé ça depuis longtemps, très doucement, en disant que les
sentiments, c'est toujours réciproque. C'était pour que ça me revienne -
Et
alors, et alors, et l'amour, et l'amour, il est toujours réciproque? â?"
Mais-oui, mais-oui! C'est même pour ça qu'on a inventé l'inconscient -
pour
s'apercevoir que le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre, et que
l'amour, si c'est là une passion qui peut être l'ignorance du [jpb16]
désir,
ne lui laisse pas moins toute sa portée. Quand on y regarde de plus près,
on
en voit les ravages.

La [jpb17] jouissance - jouissance du corps de l'Autre - reste, elle, une
question, parce que la réponse qu'elle peut constituer n'est pas
nécessaire.
�a va même plus loin. Ce n'est pas non plus une réponse suffisante, parce
que l'amour demande l'amour. Il ne cesse pas de le demander. Il le
demande... encore. Encore, c'est le nom propre de cette faille d'où dans
l'Autre part la demande d'amour.

Alors, d'où part ce qui est capable, de façon non nécessaire, et non
suffisante, de répondre par la jouissance du corps de l'Autre?

Ce n'est pas l'amour. C'est ce que l'année dernière, inspiré d'une
certaine
façon par la chapelle de Sainte-Anne qui me portait sur le système, je me
suis laissé aller à appeler l'amur.

L'amur, c'est ce qui apparaît en signes bizarres sur le corps. Ce sont ces
caractères sexuels qui viennent d'au-delà , de cet endroit que nous avons
cru
pouvoir lorgner au microscope sous la forme du germen - dont je vous ferai
remarquer qu'on ne peut dire que ce soit [jpb18] la vie puisque aussi bien
ça porte la mort, la mort du corps, de le répéter. C'est de là que vient
l'en-corps. Il est donc faux de dire qu'il y a séparation du soma et du
germen, puisque, de loger ce germen, le corps porte des traces. Il y a des
traces sur l'amur.

Eh bien, ce ne sont que des traces. L'être du corps, certes, est sexué,
mais
c'est secondaire, comme on dit. Et comme l'expérience le démontre, ce ne

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sont pas de ces traces que dépend la jouissance du corps en tant qu'il
sym­bolise l'Autre.

C'est là ce qu'avance la plus simple considération des choses.

De quoi s'agit-il donc dans l'amour? L'amour, est-ce â?" comme[jpb19]  le
promeut la psychanalyse avec une audace d'autant plus incroyable que toute
son expérience va contre, et qu'elle démontre le contraire â?" l'amour,
est-ce
de faire un? L'Ã?ros est-il tension vers l'Un?

On ne parle que de ça depuis longtemps, de l'Un. Y a d' l'Un, c'est de cet
énoncé que j'ai supporté mon discours de l'année dernière, et certes
pas
pour confluer dans cette confusion originelle, car le désir ne nous conduit
qu'à la visée de la faille où se démontre que l'Un ne tient que de
l'essence
du signifiant. Si j'ai interrogé Frege au départ, c'est pour tenter de
démontrer la béance qu'il y a de cet Un à quelque chose qui tient Ã
l'être,
et, derrière l'être, à la jouissance.

Je peux vous dire un petit conte, celui d'une perruche qui était
amou­reuse
de Picasso. A quoi cela se voyait-il ? A la façon dont elle lui
mor­dillait
le col de sa chemise et les battants de sa veste. Cette perruche était en
effet amoureuse de ce qui est essentiel à l'homme, à savoir son
accou­trement. Cette perruche était comme Descartes, pour qui les hommes,
c'était des habits en ... pro-ménade. Les habits, ça promet la ménade -
quand on les quitte. Mais ce n'est qu'un mythe, un mythe qui vient converger
avec le lit de tout à l'heure. Jouir d'un corps quand il n'y a plus d'habits
laisse intacte la question de ce qui fait l'Un, c'est-Ã -dire celle de
l'identification. La perruche s'identifiait à Picasso habillé.

Il en est de même de tout ce qui est de l'amour. L'habit aime le moine,
parce que c'est par là qu'ils ne [jpb20] sont qu'un. Autrement dit, ce qu'il
y a sous l'habit et que nous appelons le corps, ce n'est peut-être que ce
reste que j'appelle l'objet a.

Ce qui fait tenir l'image, c'est un reste. L'analyse démontre que l'amour
dans son essence est narcissique, et dénonce que la substance du prétendu
objectal - baratin - est en fait ce qui, dans le désir, est reste, à savoir
sa cause, et le soutient de son insatisfaction, voire de son impossibilité.

L'amour est impuissant[jpb21] [jpb22] , quoiqu'il soit réciproque, parce
qu'il ignore qu'il n'est que le désir d'être Un, ce qui nous conduit Ã
l'impossible d'éta­blir la relation d'eux. La relation d'eux qui? - deux
sexes.



3



Assurément, ce qui apparaît sur les corps sous ces formes énigma­tiques
que
sont les caractères sexuels - qui ne sont que secondaires - fait l'être
sexué. Sans doute. Mais l'être, c'est la jouissance du corps comme

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tel, c'est-à -dire comme [jpb23] asexué, puisque ce qu'on appelle la
jouissance sexuelle est marqué, dominé, par l'impossibilité d'établir
comme
tel, nulle part dans l'énonçable, ce seul Un qui nous intéresse, l'Un de
la
relation rapport sexuel.

C'est ce que le discours analytique démontre, en ceci que, pour un de ces
êtres comme sexués, pour l'homme en tant qu'il est pourvu de l'organe dit
phallique â?" j'ai dit dit â?" , le sexe corporel, le sexe de la femme -
j'ai
dit de la femme, alors que, justement, il n'y a pas la femme, la femme n'est
pas toute - le sexe de la femme ne lui dit rien, si ce n'est par
l'intermédiaire de la jouissance du corps.

Le discours analytique démontre â?" permettez-moi de le dire sous cette
forme - que le phallus, c'est l'objection de conscience faite par un des
deux êtres sexués au service à rendre à l'autre.

Et qu'on ne me parle pas des caractères sexuels secondaires de la femme,
parce que, jusqu'à nouvel ordre, ce sont ceux de la mère qui priment chez
elle. Rien ne distingue la femme comme être sexué, sinon justement le
sexe.

Que tout tourne autour de la jouissance phallique, c'est précisément ce
dont
l'expérience analytique témoigne, et témoigne en ceci que la femme se
définit d'une position que j'ai pointée du pas-tout à l'endroit de la
jouis­sance phallique.

Je vais un peu plus loin - la jouissance phallique est l'obstacle par quoi
l'homme n'arrive pas, dirai-je, à jouir du corps de la femme, précisément
parce que ce dont il jouit, c'est de la jouissance de lâ?Torgane.

C'est pourquoi le surmoi tel que je l'ai pointé tout à l'heure dit [jpb24]
Jouis ! est corrélat de la castration, qui est le signe dont se pare l'aveu
que la jouis­sance de l'Autre, du corps de l'Autre, ne se promeut que de
l'infinitude. Je vais dire laquelle - celle, ni plus ni moins, que supporte
le paradoxe de Zénon.

Achille et la tortue, tel est le schème du jouir d'un côté de l'être
sexué.
Quand Achille a fait son pas, tiré son coup auprès de Briséis, celle-ci
telle la tortue a avancé d'un peu, parce qu'elle n'est pas toute, pas toute
à lui. Il en reste. Et il faut qu'Achille fasse le second pas, et ainsi de
suite. C'est même comme ça que de nos jours, mais de nos jours seulement,
on
est arrivé à définir le nombre, le vrai, ou pour mieux dire, le réel.
Parce
que ce que Zénon n'avait pas vu, c'est que la tortue non plus n'est pas
préservée de la fatalité qui pèse sur Achille - son pas à elle est aussi
de
plus en plus petit et elle n'arrivera jamais non plus à la limite. C'est de
là que se définit un nombre, quel qu'il soit, s'il est réel. Un nombre a
une
limite, et c'est dans cette mesure qu'il est infini. Achille, c'est bien
clair, ne peut que dé­passer la tortue, il ne peut pas la rejoindre. Il ne
la rejoint que dans l'infini­tude.

I3





En voilà le dit pour ce qui est de la jouissance, en tant que sexuelle. D'un
côté, la jouissance est marquée par ce trou qui ne lui laisse pas d'autre
voie que celle de la jouissance phallique. De l'autre côté, quelque chose
peut-il s'atteindre qui nous dirait comment ce qui jusqu'ici n'est que
faille, béance dans la jouissance, serait réalisé?

C'est ce qui, chose singulière, ne peut être suggéré que par des
aperçus
très étranges. Ã?trange est un mot qui peut se décomposer â?"
l'être-ange,
c'est bien quelque chose contre quoi nous met en garde l'alternative d'être
aussi bête que la perruche de tout à l'heure. Néanmoins, regardons de
près
ce que nous inspire l'idée que, dans la jouissance des corps[jpb25] , la
jouissance sexuelle ait ce privilège d'être spécifiée par une impasse.

Dans cet espace de la jouissance, prendre quelque chose de borné, fermé,
c'est un lieu, et en parler, c'est une topologie. Dans un écrit que vous
verrez paraître en pointe de mon discours de l'année dernière, je crois
démontrer la stricte équivalence de topologie et structure. Si nous nous
guidons là -dessus, ce qui distingue l'anonymat de ce dont on parle comme
jouissance, à savoir ce qu'ordonne le droit, c'est une géométrie. Une
géométrie, c'est l'hétérogénéité du lieu, à savoir qu'il y a un lieu
de
l'Autre. De ce lieu de l'Autre, d'un sexe comme Autre, comme Autre absolu,
que nous permet d'avancer le plus récent développement de la topologie?

J'avancerai ici le terme de compacité. Rien de plus compact qu'une faille,
s'il est bien clair que, l'intersection de tout ce qui s'y ferme étant
admise comme existante sur un nombre infini d'ensembles, il en résulte
[jpb26] que l'intersection implique ce nombre infini. C'est la définition
même de la compacité.

Cette intersection dont je parle est celle que j'ai avancée tout à l'heure
comme étant ce qui couvre, ce qui fait obstacle au rapport sexuel supposé.

Seulement supposé, puisque j'énonce que le discours analytique ne se
soutient que de l'énoncé qu'il n'y a pas, qu'il est impossible de poser le
rapport sexuel. C'est en cela que tient l'avancée du discours analytique,
et
c'est de par là qu'il détermine ce qu'il en est réellement du statut de
tous
les autres discours.

Tel est, dénommé, le point [jpb27] qui couvre l'impossibilité du rapport
sexuel comme tel. La jouissance, en tant que sexuelle, est phallique,
c'est-à -dire qu'elle ne se rapporte pas à l'Autre comme tel.

Suivons là le complément de cette hypothèse de compacité.

Une formule nous est donnée par la topologie que j'ai qualifiée de la plus
récente, prenant son départ d'une logique construite sur l'interroga­tion
du
nombre, qui conduit à l'instauration d'un lieu qui n'est pas celui d'un
espace homogène. Prenons le même espace borné, fermé, supposé
institué -
l'équivalent de ce que tout à l'heure j'ai avancé de l'intersection
sâ?Tétendant
à l'infini. A le supposer recouvert d'ensembles ouverts, c'est-à -dire

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excluant leur limite - la limite est ce qui se définit comme plus grand
qu'un point, plus petit qu'un autre, mais en aucun cas égal ni au point de
départ, ni au point d'arrivée, pour vous l'imager rapidement - il se
démon­tre qu'il est équivalent de dire que l'ensemble de ces espaces
ouverts
s'offre toujours à un sous-recouvrement d'espaces ouverts, constituant une
finitude, à savoir que la suite des éléments constitue une suite finie.

Vous pouvez remarquer que je n'ai pas dit qu'ils sont comptables. Et
pourtant, c'est ce que le terme fini implique. Finalement, on les compte, un
par un. Mais avant d'y arriver, il faudra qu'on y trouve un ordre, et nous
devons marquer un temps avant de supposer que cet ordre soit trou­vable.

Qu'est-ce qu'implique en tout cas la finitude démontrable des espaces
ouverts capables de recouvrir l'espace borné, fermé en l'occasion, de la
jouissance sexuelle ? que lesdits espaces peuvent être pris un par un - et
puisqu'il s'agit de l'autre côté, mettons-les au féminin - une par une.

C'est bien cela - qui se produit dans l'espace de la jouissance sexuelle -
qui de ce fait s'avère compact. L'être sexué de ces femmes pas-toutes ne
passe pas par le corps, mais par ce qui résulte d'une exigence logique dans
la parole. En effet, la logique, la cohérence inscrite dans le fait
qu'existe le langage et qu'il est hors des corps qui en sont agités, bref
l'Autre qui s'incarne, si l'on peut dire, comme être sexué, exige cet une
par une.

Et c'est bien là l'étrange, le fascinant, c'est le cas de le dire - cette
exi­gence de l'Un, comme déjà étrangement le Parménide pouvait nous le
faire
prévoir, c'est de l'Autre qu'elle sort. Là où est l'être, c'est
l'exigence
de l'infinitude[jpb28] .

Je reviendrai sur ce qu'il en est de ce lieu de l'Autre. Mais dés
maintenant, pour faire image, je vais vous l'illustrer.

On sait assez combien les analystes se sont amusés autour de Don juan dont
ils ont tout fait, y compris, ce qui est un comble, un homosexuel. Mais
centrez-le sur ce que je viens de vous imager, cet espace de la jouissance
sexuelle recouvert par des ensembles ouverts, qui constituent une finitude,
et que finalement on compte. Ne voyez-vous pas que l'essentiel dans le mythe
féminin de Don juan, c'est qu'il les a une par une ?

Voilà ce qu'est l'autre sexe, le sexe masculin, pour les femmes. En cela,
l'image de Don juan est capitale.

Des femmes à partir du moment où il y a les noms, on peut en faire une
liste, et les compter. S'il y en a mille e tre c'est bien qu'on peut les
prendre une par une, ce qui est l'essentiel. Et c'est tout autre chose que
l'Un de la fusion universelle. Si la femme n'était pas pas-toute, si dans
son corps, elle n'était pas pas-toute comme être sexué, de tout cela rien
ne
tiendrait.

15





4

Les faits dont je vous parle sont des faits de discours, de discours dont
nous sollicitons dans l'analyse la sortie, au nom de quoi ? - du lâchage
des
autres discours.

Par le discours analytique, le sujet se manifeste dans sa béance, à savoir
dans ce qui cause son désir. S'il n'y avait pas ça, je ne pourrais faire
le
point avec une topologie qui pourtant ne relève pas du même ressort, du
même
discours, mais d'un autre, combien plus pur, et qui rend combien plus
manifeste le fait qu'il n'est genèse que de discours. Que cette topologie
converge avec notre expérience au point de nous permettre de l'articuler,
n'est-ce pas là quelque chose qui puisse justifier ce qui, dans ce que
j'avance, se supporte, se s'oupire, de ne jamais recourir à aucune
substance, de ne jamais se référer à aucun être, et d'être en rupture
avec
quoi que ce soit qui s'énonce comme philosophie ?

Tout ce qui s'est articulé de l'être suppose qu'on puisse se refuser au
prédicat et dire l'homme est par exemple sans dire quoi. Ce qu'il en est de
l'être est étroitement relié à cette section du prédicat. Dès lors,
rien ne
peut en être dit sinon par des détours en impasse, des démonstrations
d'impossi­bilité logique, par où aucun prédicat ne suffit. Ce qui est de
l'être, d'un être qui se poserait comme absolu, n'est jamais que la
fracture, la cassure, l'in­terruption de la formule être sexué en tant
que
l'être sexué est intéressé dans la jouissance.

21 NOVEMBRE 1972.





COMPLÃ?MENT



Début de la séance suivante : LA BÃSTISE.



Lacan, paraît-il, pour son premier séminaire, comme on l'appelle, de cette
année, aurait parlé, je vous le donne en mille, de l'amour, pas moins.

La nouvelle s'est propagée. Elle m'est revenue même de - pas très loin,
bien
sûr - d'une petite ville de l'Europe où on l'avait envoyée en message.
Comme
c'est sur mon divan que ça m'est revenu, je ne peux pas croire

16





que la personne qui me l'a rapportée y crut vraiment, vu qu'elle sait bien
que ce que je dis de l'amour, c'est assurément qu'on ne peut en parler.
Parlez-moi d'amour - chansonnette! J'ai parlé de la lettre d'amour, de la
déclaration d'amour, ce qui n'est pas la même chose que la parole d'amour.

Je pense qu'il est clair, même si vous ne vous l'êtes pas formulé, que
dans
ce premier séminaire j'ai parlé de la bêtise.

Il s'agit de celle qui conditionne ce dont j'ai donné cette année le titre
Ã
mon séminaire et qui se dit encore. Vous voyez le risque. Je ne vous dis
ça
que pour vous montrer ce qui fait ici le poids de ma présence - c'est que
vous en jouissez. Ma présence seule - du moins j'ose le croire - ma
présence
seule dans mon discours, ma présence seule est ma bêtise. Je devrais
savoir
que j'ai mieux à faire que d'être là . C'est bien pour ça que je peux
avoir
envie qu'elle ne vous soit pas assurée en tout état de cause.

Néanmoins, il est clair que je ne peux pas me mettre dans une position de
retrait de dire qu'encore et que ça dure. C'est une bêtise puisque
moi-même
j'y collabore, évidemment. Je ne peux me placer que dans le champ de cet
encore. Peut-être que remonter du discours analytique jusqu'à ce qui le
conditionne - à savoir cette vérité, la seule qui puisse être
incontes­table
de ce qu'elle n'est pas, qu'il n'y a pas de rapport sexuel - ne permet
d'aucune façon de juger de ce qui est ou n'est pas de la bêtise. Et
pourtant
il ne se peut pas, vu l'expérience, qu'à propos du discours analytique,
quelque chose ne soit pas interrogé - ce discours ne se tient-il pas de se
supporter de la dimension de la bêtise?

Pourquoi ne pas se demander quel est le statut de cette dimension,
pour­tant
bien présente? Car enfin il n'y a pas eu besoin du discours analytique pour
que - c'est là la nuance - soit annoncé comme vérité qu'il n'y a pas de
rapport sexuel.

Ne croyez pas que moi, j'hésite à me mouiller. Ce n'est pas d'aujourd'hui
que je parlerais de Saint Paul. Ce n'est pas ça qui me fait peur, même si
je
me compromets avec des gens dont le statut et la descendance ne sont pas Ã
proprement parler ce que je fréquente. Néanmoins, que les hommes d'un
côté,
les femmes de l'autre, ce fut la conséquence du Message, voilà ce qui au
cours des âges a eu quelques répercussions. �a n'a pas empêché le monde
de
se reproduire à votre mesure. La bêtise tient bon en tout cas.

Ce n'est pas tout à fait comme ça que s'établit le discours analytique, ce
que je vous ai formulé du petit a et du SE qui est en dessous, et de ce que
ça interroge du côté du sujet, pour produire quoi? - sinon de la bêtise.
Mais après tout, au nom de quoi dirais-je que si ça continue, c'est de la
bêtise? Comment sortir de la bêtise?

I7





Il n'en est pas moins vrai qu'il y a un statut à donner à ce neuf discours
et à son approche de la bêtise. Sûrement il va plus près, puisque dans
les
autres discours, la bêtise c'est ce qu'on fuit. Les discours visent
toujours
à la moindre bêtise, à la bêtise sublime, car sublime veut dire le point
le
plus élevé de ce qui est en bas.

Où est, dans le discours analytique, le sublime de la bêtise? Voilà en
quoi
je suis en même temps légitimé à mettre au repos ma participation à la
bêtise en tant qu'ici elle nous englobe, et à invoquer qui pourra sur ce
point m'apporter la réplique de ce qui, dans d'autres champs, recoupe ce
que
je dis. C'est là ce que, déjà au terme de l'année dernière, j'ai eu le
bonheur de recueillir d'une bouche qui va se trouver être aujourd'hui la
même. Il s'agit de quelqu'un qui ici m'écoute, et qui de ce fait est
suffisamment introduit au discours analytique. Dès le début de cette
année,
j'entends qu'il m'apporte, à ses risques et périls, la réplique de ce qui,
dans un discours, nommément le philosophique, mène sa voie, la fraye d'un
certain statut à l'égard de la moindre bêtise. Je donne la parole Ã
François
Recanati, que vous connaissez déjà .

On lira l'exposé de F. Recanati dans Scilicet, revue de l'�cole freudienne
de Paris.

12 DÃ?CEMBRE 1972.



-18-







II A JAKOBSON


Linguisterie.

Le signe qu'on change de discours.

La signifiance à tire-larigot.

Bêtise du signant. La substance jouissante.





Il me paraît difficile de ne pas parler bêtement du langage. C'est
pourtant,
Jakobson, tu es là , ce que tu réussis à faire.

Une fois de plus, dans les entretiens que Jakobson nous a donnés ces
der­niers jours au Collège de France, j'ai pu l'admirer assez pour lui en
faire maintenant l'hommage.

Il faut pourtant nourrir la bêtise. Est-ce que tout ce qu'on nourrit est,
de
ce fait même, bête? Non pas. Mais il est démontré que se nourrir fait
partie
de la bêtise. Ai-je à en dire davantage devant cette salle où l'on est en
somme au restaurant, et où l'on s'imagine qu'on se nourrit parce qu'on
n'est
pas au restaurant universitaire? La dimension imaginative, c'est justement
de ça qu'on se nourrit.

Je vous fais confiance pour vous souvenir de ce qu'enseigne le discours
analytique sur la vieille liaison avec la nourrice, mère en plus comme par
hasard, avec, derrière, l'histoire infernale de son désir [désir de la
mère]
et tout ce qui s'ensuit. C'est bien ce dont il s'agit dans la nourriture, de
quelque sorte de bêtise, mais que le discours analytique assoit dans son
droit.



1



Un jour, je me suis aperçu qu'il était difficile de ne pas entrer dans la
linguistique à partir du moment où l'inconscient était découvert.

D'où j'ai fait quelque chose qui me parait à vrai dire la seule objection
que je puisse formuler à ce que vous avez pu entendre l'autre jour de la

I9





bouche de Jakobson, à savoir que tout ce qui est du langage relèverait de
la
linguistique, c'est-Ã -dire, en dernier terme, du linguiste.

Non que je ne le lui accorde très aisément quand il s'agit de la poésie Ã
propos de laquelle il a avancé cet argument. Mais si on considère tout ce
qui, de la définition du langage, s'ensuit quant à la fondation du sujet
[si
je prends tout ce qui s'ensuit du langage, et nommément de ce qui en
résulte
dans cette fondation du sujet], si renouvelée, si subvertie par Freud que
c'est là que s'assure tout ce qui de sa bouche s'est affirmé comme
l'inconscient, alors il faudra, pour laisser à Jakobson son domaine
réservé,
forger quelque autre mot. J'appellerai cela la linguisterie.

Cela me laisse quelque part au linguiste, et n'est pas sans expliquer que
tant de fois, de la part de tant de linguistes, je subisse plus d'une
remontrance - certes, pas de Jakobson, mais c'est parce qu'il m'a à la
bonne, autrement dit il m'aime, c'est la façon dont j'exprime ça dans
l'intimité.

Mon dire, que l'inconscient est structuré comme un langage, n'est pas du
champ de la linguistique. C'est une porte ouverte sur ce que vous verrez
commenter dans le texte qui paraîtra dans le prochain numéro de mon bien
connu apériodique sous le titre l'�tourdit - d, i, t - une porte ouverte
sur
cette phrase que j'ai l'année dernière, à plusieurs reprises, écrite au
tableau sans jamais lui donner de développements - Qu'on dise reste oublié
derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend.

C'est pourtant aux conséquences du dit que se juge le dire. Mais ce qu'on
fait du dit reste ouvert. Car on peut en aire es tas e choses, comme on fait
avec des meubles, à partir du moment par exemple où l'on a essuyé un
siège
ou un bombardement.

Il y a un texte de Rimbaud dont j'ai fait état l'année dernière, qui
s'appelle A une raison, et qui se scande de cette réplique qui en termine
chaque verset - Un nouvel amour. Puisque je suis censé avoir la dernière
fois parlé de l'amour, pourquoi ne pas le reprendre à ce niveau, et
toujours
avec l'idée de marquer la distance de la linguistique à la linguisterie?

L'amour, c'est dans ce texte le signe, pointé comme tel, de ce qu'on change
de raison, et c'est pourquoi le poète s'adresse à cette raison. On change
de
raison, c'est-Ã -dire - on change de discours.

Je vous rappellerai ici les quatre discours que j'ai distingués. Il n'en
existe quatre que sur le fondement de ce discours psychanalytique que
j'articule de quatre places, chacune de la prise de quelque effet de
signifiant, et que je situe en dernier dans ce déploiement. Ce n'est Ã
prendre en aucun cas comme une suite d'émergences historiques - que l'un
soit apparu depuis plus longtemps que les autres n'est pas ce qui importe
ici. Eh bien, je dirai maintenant que de ce discours psychanalytique il y a
toujours quelque émergence à chaque passage d'un discours à un autre.

A appliquer ces catégories qui ne sont elles-mêmes structurées que de
l'existence du discours psychanalytique, il faut dresser l'oreille à la mise

20





à lâ?Tépreuve de cette vérité qu'il y a de l'émergence du discours
analytique
à chaque franchissement d'un discours à un autre. Je ne dis pas autre chose
en disant que l'amour, c'est le signe qu'on change de discours.



Discours du Maître                                       Discours de
l'Université

                            Impossibilité

              S1      Ãs       S2
S2       Ãs       @

                        $        Ã'        @
S1        Ã'       $


                      Impuissance

â?" sâ?Téclaire par régression du :
â?" sâ?Téclaire
de son progrès dans le :                                           Discours
de lâ?Thystérique                                 Discours de lâ?TAnalyste

              $         Ãs       S1
@       Ãs       $

                        @      Ã'        S2
S2      Ã'       S1





Les places sont celles de :



Lâ?Tagent        lâ?Tautre

La vérité     la production



Les termes sont :



S1 : le signifiant maître, S2 : le savoir, $ : le sujet, @ : le
plus-de-jouir.





La dernière fois, j'ai dit que la jouissance de l'Autre n'est pas le signe
de l'amour. Et ici, je dis que l'amour est un signe. L'amour tient-il dans
le fait que ce qui apparaît, ce n'est rien de plus que le signe?

C'est ici que la logique de Port-Royal, l'autre jour évoquée dans
l'exposé
de François Recanati, viendrait nous prêter aide. Le signe, avance-t-elle
cette logique - et l'on s'émerveille toujours de ces dires qui prennent un
poids quelquefois bien longtemps après leur émission - c'est ce qui se
définit de la disjonction de deux substances qui n'auraient aucune partie
commune, Ã savoir de ce que de nos jours nous appelons intersection. Cela va
nous conduire à des réponses, tout à l'heure.

Ce qui n'est pas signe de l'amour, c'est la jouissance de l'Autre, celle de
l'Autre sexe et, je commentais, du corps qui le symbolise.

Changement de discours - ça bouge, ça vous, ça nous, ça se traverse,
personne n'accuse le coup. J'ai beau dire que cette notion de discours est Ã
prendre comme lien social, fondé sur le langage, et semble donc nâ?Têtre
pas
sans rapport avec ce qui dans la linguistique se spécifie comme grammaire,
rien ne semble s'en modifier.

Peut-être cela pose-t-il cette question que nul ne soulève, de savoir ce
qu'il en est de la notion d'information, dont le succès est si foudroyant
qu'on

21





peut dire que la science tout entière vient à s'en infiltrer. Nous en
sommes
au niveau de l'information moléculaire du gène et des enroulements des
nucléo-protéines autour des tiges d'ADN, elles-mêmes enroulées les unes
autour des autres, tout cela lié par des liens hormonaux - messages qui
s'envoient, s'enregistrent, etc. Remarquons que le succès de cette formule
prend sa source incontestable dans une linguistique qui n'est pas seulement
immanente, mais bel et bien formulée. Enfin, cette action s'étend jusqu'au
fondement même de la pensée scientifique, à s'articuler comme
néguen­tropie.

Est-ce là ce que moi, d'un autre lieu, de ma linguisterie, je recueille,
quand je me sers de la fonction du signifiant?



2



Qu'est-ce que le signifiant?

Le signifiant - tel que le promeuvent les rites d'une tradition
linguis­tique qui n'est pas spécifiquement saussurienne, mais remonte
jusqu'aux Stoïciens d'où elle se reflète chez Saint Augustin - est Ã
structurer en termes topologiques. En effet, le signifiant est d'abord ce
qui a effet de signi­fié, et il importe de ne pas élider quâ?Tentre les
deux,
il y a quelque chose de barré à franchir.

Cette façon de topologiser ce qu'il en est du langage est illustré sous la
forme la plus admirable par la phonologie, pour autant qu'elle incarne du
phonème le signifiant. Mais le signifiant ne se peut d'aucune façon
limiter
à ce support phonématique. De nouveau  qu'est-ce qu'un signifiant?

II faut déjà que je m'arrête à poser la question sous cette forme.

Un, mis avant le terme, est en usage d'article indéterminé. II suppose
déjÃ
que le signifiant peut être collectivisé, qu'on peut en faire une
collection, en parler comme de quelque chose qui se totalise. Or, le
linguiste aurait sûrement de la peine, me semble-t-il, à fonder cette
collection, à la fonder sur un le, parce qu'il n'y a pas de prédicat qui le
permette.

Comme Jakobson l'a fait remarquer, nommément hier, ce n'est pas le mot qui
peut fonder le signifiant. Le mot n'a d'autre point où se faire correction
que le dictionnaire, où il peut être rangé. Pour vous le faire sentir, je
pourrais parler de la phrase, qui est bien là , elle aussi, l'unité
signifiante, qu'Ã l'occasion on essaiera de collecter dans ses
représentants
typiques pour une même langue, mais j'évoquerai plutôt le proverbe,
auquel
certain petit article de Paulhan qui m'est tombé récemment sous la main
m'a
fait m'intéresser plus vivement.

Paulhan, dans cette sorte de dialogue si ambigu qui appréhende l'étranger
d'une certaine aire de compétence linguistique, s'est aperçu que le
proverbe

22





avait chez les Malgaches un poids particulier, jouait un rôle spécifique.
Qu'il l'ait découvert à cette occasion ne m'empêchera pas d'aller plus
loin.
En effet, on peut s'apercevoir, dans les marges de la fonction proverbiale,
que la signifiance est quelque chose qui s'éventaille, si vous me permettez
ce terme, du proverbe à la locution.

Cherchez par exemple dans le dictionnaire l'expression à tire-larigot, vous
m'en direz des nouvelles. On va jusqu'à inventer un monsieur appelé
Larigot,
et c'est à force de lui tirer la jambe qu'on aurait fini par créer Ã
tire-larigot. Qu'est-ce que cela veut dire, Ã tire-larigot? - et il y a bien
d'autres locutions aussi extravagantes. Elles ne veulent dire rien d'autre
que ceci - la subversion du désir. C'est là le sens de à tire-larigot. Par
le tonneau percé de la signifiance coule à tire-larigot un bock, un plein
bock de signifiance.

Qu'est-ce que c'est que cette signifiance? Au niveau où nous sommes, c'est
ce qui a effet de signifié.

N'oublions pas qu'au départ on a, à tort, qualifié d'arbitraire le rapport
du signifiant et du signifié. C'est ainsi que s'exprime, probablement
contre
son cÅ"ur, Saussure - il pensait bien autre chose, et bien plus prés du
texte
du Cratyle comme le montre ce qu'il y a dans ses tiroirs, Ã savoir des
histoires d'anagrammes. Or, ce qui passe pour de l'arbitraire, c'est que les
effets de signifié ont l'air de n'avoir rien à faire avec ce qui les cause.

Seulement, s'ils ont l'air de n'avoir rien à faire avec ce qui les cause,
c'est parce qu'on s'attend à ce que ce qui les cause ait un certain rapport
avec du réel. Je parle du réel sérieux. Le sérieux - il faut bien sûr
en
mettre un coup pour s'en apercevoir, il faut avoir un peu suivi mes
séminaires - ce ne peut être que le sériel. Cela ne s'obtient qu'après
un
très long temps d'extraction, d'extraction hors du langage, de quelque
chose
qui y est pris, et dont nous n'avons, au point où j'en suis de mon exposé,
qu'une idée lointaine - ne serait-ce qu'à propos de cet un indéterminé,
de
ce leurre dont nous ne savons pas comment le faire fonctionner par rapport
au signifiant pour qu'il le collectivise. A la vérité, nous verrons qu'il
faut renverser, et au lieu d'un signifiant qu'on interroge, interroger le
signifiant Un - nous n'en sommes pas encore là .

Les effets de signifié ont l'air de n'avoir rien à faire avec ce qui les
cause. Cela veut dire que les références, les choses que le signifiant
sert
à approcher, restent justement approximatives - macroscopiques par exemple.
Ce qui est important, ce n'est pas que ce soit imaginaire - après tout, si
le signifiant permettait de pointer l'image quâ?Til nous faut pour être
heureux, ce serait très bien, mais ce n'est pas le cas. Ce qui
caractérise,
au niveau de la distinction signifiant/signifié, le rapport du signifié Ã
ce
qui est là comme tiers indispensable, à savoir le référent, c'est
proprement
que le signifié le rate. Le collimateur ne fonctionne pas.

23





Le comble du comble, c'est qu'on arrive quand même à s'en servir en passant
par d'autres trucs. Pour caractériser la fonction du signifiant, pour le
collectiviser d'une façon qui ressemble à une prédication, nous avons
quelque chose qui est ce d'où je suis parti, la logique de Port-Royal.
Recanati vous a évoqué l'autre jour les adjectifs substantivés. La
rondeur,
on l'extrait du rond, et, pourquoi pas, la justice du juste, etc. C'est ce
qui va nous per­mettre d'avancer notre bêtise pour trancher que peut-être
bien elle n'est pas, comme on le croit, une catégorie sémantique, mais un
mode de collec­tiviser le signifiant.

Pourquoi pas? - le signifiant est bête.

Il me semble que c'est de nature à engendrer un sourire, un sourire bête
naturellement. Un sourire bête, comme chacun sait - il n'y a qu'à aller
dans
les cathédrales - c'est un sourire d'ange. C'est même là la seule
justi­fication de la semonce pascalienne. Et si l'ange a un sourire si
bête,
c'est parce qu'il nage dans le signifiant suprême. Se retrouver un peu au
sec, ça lui ferait du bien - peut-être qu'il ne sourirait plus.

Ce n'est pas que je ne croie pas aux anges - chacun le sait, j'y crois
inextrayablement et même inexteilhardement -, simplement, je ne crois pas
qu'ils apportent le moindre message, et c'est en quoi ils sont vraiment
signifiants.

Pourquoi mettons-nous tant d'accent sur la fonction du signifiant? Parce que
c'est le fondement de la dimension du symbolique, que seul nous permet
d'isoler comme telle le discours analytique.

J'aurais pu aborder les choses d'une autre façon - en vous disant comment
on
fait pour venir me demander une analyse, par exemple.

Je ne voudrais pas toucher à cette fraîcheur. Il y en a qui se
reconnaîtraient - Dieu sait ce qu'ils s'imagineraient de ce que je pense.
Peut-être croiraient­ ils que je les crois bêtes. Ce qui est vraiment la
dernière idée qui pourrait me venir dans un tel cas. La question est de ce
que le discours analytique intro­duit un adjectif substantivé, 1a bêtise,
en
tant qu'elle est une dimension en exercice du signifiant.

Là , il faut y regarder plus près.



3



Dès qu'on substantive, c'est pour supposer une substance, et les
substances,
mon Dieu, de nos jours, nous n'en avons pas à la pelle. Nous avons la
subs­tance pensante et la substance étendue.

Il conviendrait peut-être d'interroger à partir de là où peut bien se
caser
cette dimension substantielle, Ã quelque distance qu'elle soit de nous et,
jusqu'Ã maintenant, ne nous faisant que signe, cette substance en exercice,

24





cette dimension qu'il faudrait écrire dit-mension, à quoi la fonction du
langage est d'abord ce qui veille avant tout usage plus rigoureux?

D'abord, la substance pensante, on peut quand même dire que nous l'avons
sensiblement modifiée. Depuis ce je pense qui, à se supposer lui-même,
fonde
l'existence, nous avons eu un pas à faire, qui est celui de l'inconscient.

Puisque j'en suis aujourd'hui à traîner dans l'ornière de l'inconscient
structuré comme un langage, qu'on le sache - cette formule change
totale­ment la fonction du sujet comme existant. Le sujet n'est pas celui
qui pense. Le sujet est proprement celui que nous engageons, non pas, comme
nous le lui disons pour le charmer, Ã tout dire - on ne peut pas tout dire -
mais à dire des bêtises, tout est là .

C'est avec ces bêtises que nous allons faire l'analyse, et que nous entrons
dans le nouveau sujet qui est celui de l'inconscient. C'est justement dans
la mesure où il veut bien ne plus penser, le bonhomme, qu'on en saura
peut-être un petit peu plus long, qu'on tirera quelques conséquences des
dits - des dits dont on ne peut pas se dédire, c'est la règle du jeu.

Delà surgit un dire qui ne va pas toujours jusqu'à pouvoir ex-sister au dit.
A cause de ce qui vient au dit comme conséquence. C'est là l'épreuve où,
dans l'analyse de quiconque, si bête soit-il, un certain réel peut être
atteint.

Statut du dire - il faut que je laisse tout cela de côté pour aujourd'hui.
Mais je peux vous annoncer que ce qu'il va y avoir cette année de plus
emmerdant, c'est de soumettre à cette épreuve un certain nombre de dires de
la tradition philosophique.

Heureusement que Parménide a écrit en réalité des poèmes.
N'emploie­-t-il
pas - le témoignage du linguiste ici fait prime - des appareils de langage
qui ressemblent beaucoup à l'articulation mathématique, alternance après
succession, encadrement après alternance? Or c'est bien parce qu'il était
poète que Parménide dit ce qu'il a à nous dire de la façon la moins
bête.
Autrement, que l'être soit et que le non-être ne soit pas, je ne sais pas
ce
que cela vous dit à vous, mais moi, je trouve cela bête. Et il ne faut pas
croire que cela m'amuse de le dire.

Nous aurons quand même cette année besoin de l'être, du signifiant Un,
pour
lequel je vous ai l'année dernière frayé la voie à dire - Y a d'l'Un!
C'est
de là que part le sérieux, si bête que ça en ait l'air, ça aussi. Nous
aurons donc quelques références à prendre dans la tradition philosophique.

La fameuse substance étendue, complément de l'autre, on ne s'en
débar­rasse
pas non plus si aisément, puisque c'est l'espace moderne. Substance de pur
espace, comme on dit pur esprit. On ne peut pas dire que ce soit
pro­metteur.

Pur espace se fonde sur la notion de partie, Ã condition d'y ajouter ceci,
que toutes à toutes sont externes - partes extra partes. Même de cela, on

25





est arrivé à extraire quelques petites choses, mais il a fallu faire de
sérieux pas.

Pour situer, avant de vous quitter, mon signifiant, je vous propose de
soupeser ce qui, la dernière fois, s'inscrit au début de ma première
phrase,
le jouir d'un corps, d'un corps qui, l'Autre, le symbolise, et comporte
peut-être quelque chose de nature à faire mettre au point une autre forme
de
substance, la substance jouissante.

N'est-ce pas là ce que suppose proprement l'expérience psychanalytique? -
la
substance du corps, à condition qu'elle se définisse seulement de ce qui se
jouit. Propriété du corps vivant sans doute, mais nous ne savons pas ce
que
c'est que d'être vivant sinon seulement ceci, qu'un corps cela se jouit.

Cela ne se jouit que de le corporiser de façon signifiante. Ce qui implique
quelque chose d'autre que le partes extra partes de la substance étendue.
Comme le souligne admirablement cette sorte de kantien qu'était Sade, on ne
peut jouir que d'une partie du corps de l'Autre, pour la simple raison qu'on
n'a jamais vu un corps s'enrouler complètement, jusqu'à l'inclure et le
phagocyter, autour du corps de l'Autre. C'est pour ça qu'on en est réduit
simplement à une petite étreinte, comme ça, à prendre un avant-bras ou
n'importe quoi d'autre - ouille!

Jouir a cette propriété fondamentale que c'est en somme le corps de l'un
qui
jouit d'une part du corps de l'Autre. Mais cette part jouit aussi-cela
agrée
à l'Autre plus ou moins, mais c'est un fait qu'il ne peut pas y rester
indifférent.

Il arrive même qu'il se produise quelque chose qui dépasse ce que je viens
de décrire, et qui est marqué de toute l'ambiguïté signifiante, car le
jouir
du corps comporte un génitif qui a cette note sadienne sur laquelle j'ai
mis
une touche, ou, au contraire, une note extatique, subjective, qui dit qu'en
somme c'est l'Autre qui jouit.

Dans ce qu'il en est de la jouissance, il n'y a là qu'un niveau
élémentaire.
La dernière fois, j'ai promu qu'elle n'était pas un signe de l'amour.
C'est
ce qui sera à soutenir, et qui nous mènera au niveau de la jouissance
phallique. Mais ce que j'appelle proprement la jouissance de l'Autre en tant
qu'elle n'est ici que symbolisée, c'est encore tout autre chose, à savoir
le
pas-tout que j'aurai à articuler.



4



Dans cette seule articulation, qu'est-ce que le signifiant - le signifiant
pour aujourd'hui, et pour clore là -dessus, vu les motifs que j'en ai?

Je dirai que le signifiant se situe au niveau de la substance jouissante.
C'est tout à fait différent de la physique aristotélicienne que je vais
évoquer,

26





laquelle de pouvoir être sollicitée comme je vais le faire, nous montre Ã
quel point elle était illusoire.

Le signifiant, c'est la cause de la jouissance. Sans le signifiant, comment
même aborder cette partie du corps? Comment, sans le signifiant, centrer ce
quelque chose qui, de la jouissance, est la cause matérielle? Si flou, si

confus que ce soit, c'est une partie qui, du corps, est signifiée dans cet
apport.

J'irai maintenant tout droit à la cause finale, finale dans tous les sens du
terme. En ceci qu'il en est le terme, le signifiant c'est ce qui fait halte
à la jouissance.

Après ceux qui s'enlacent - si vous me permettez - hélas! Et après ceux
qui
sont las, holà ! L'autre pôle du signifiant, le coup d'arrêt, est là ,
aussi Ã
l'origine que peut l'être le vocatif du commandement.

L'efficience, dont Aristote nous fait la troisième forme de la cause, n'est
rien enfin que ce projet dont se limite la jouissance. Toutes sortes de
choses qui paraissent dans le règne animal font parodie à ce chemin de la
jouissance chez l'être parlant, en même temps que s'y esquissent des
fonctions qui parti­cipent du message - l'abeille transportant le pollen de
la fleur mâle à la fleur femelle, voilà qui ressemble beaucoup à ce qu'il
en
est de la communi­cation.

Et l'étreinte, l'étreinte confuse d'où la jouissance prend sa cause, sa
cause dernière, qui est formelle, n'est-elle pas de l'ordre de la grammaire
qui la commande?

Ce n'est pas pour rien que Pierre bat Paul au principe des premiers exemples
de grammaire, ni que - pourquoi pas le dire comme ça? - Pierre et Paule
donnent l'exemple de la conjonction - à ceci près qu'il faut se demander,
après, qui épaule l'autre. J'ai déjà joué là -dessus depuis longtemps.

On peut même dire que le verbe se définit d'être un signifiant pas si
bête -
il faut écrire cela en un mot - passibête que les autres sans doute, qui
fait le passage d'un sujet à sa propre division dans la jouissance, et il
l'est encore moins quand cette division, il la détermine en disjonction, et
qu'il devient signe.

J'ai joué l'année dernière sur le lapsus orthographique que j'avais fait
dans une lettre adressée à une femme - tu ne sauras jamais combien je t'ai
aimé - é au lieu de ée. On m'a fait remarquer depuis que cela voulait
peut-­être dire que j'étais homosexuel. Mais ce que j'ai articulé
précisément l'année dernière, c'est que, quand on aime, il ne s'agit pas
de
sexe.

Voilà ce sur quoi, si vous voulez bien, jâ?Ten resterai aujourdâ?Thui.

19 DÃ?CEMBRE 1972.



-27-



-28-


III LA FONCTION DE L'Ã?CRIT


L'inconscient est ce qui se lit.

 De l'usage des lettres.

S/s.

L'ontologie, discours du maître.

 Parler de foutre.

L'illisible.



Je vais entrer tout doucement dans ce que je vous ai réservé pour
aujourd'hui, qui, Ã moi, avant de commencer, me parait casse-gueule. Il
s'agit de la façon dont, dans le discours analytique, nous avons à situer
la
fonction de l'écrit.

Il y a là -dedans de l'anecdote, à savoir qu'un jour, sur la page
d'enveloppe
d'un recueil que je sortais - poubellication ai-je dit - je n'ai pas trouvé
mieux à écrire que le mot �crits.

Ces Ã?crits, il est assez connu qu'ils ne se lisent pas facilement. Je peux
vous faire un petit aveu autobiographique -c'est très précisément ce que
je
pensais. Je pensais, ça va peut-être même jusque-là , je pensais qu'ils
n'étaient pas à lire.

C'est un bon départ.



I



La lettre, ça se lit. �a semble même être fait dans le prolongement du
mot.
�a se lit et littéralement. Mais ce n'est justement pas la même chose de
lire une lettre ou bien de lire. Il est bien évident que, dans le discours
analytique, il ne s'agit que de ça, de ce qui se lit, de ce qui se lit
au-delà de ce que vous avez incité le sujet à dire, qui n'est pas
tellement,
comme je l'ai souligné la dernière fois, de tout dire que de dire
n'importe
quoi, sans hésiter à dire des bêtises.

�a suppose que nous développions cette dimension, ce qui ne peut pas se
faire sans le dire. Qu'est-ce que c'est que la dimension de la bêtise? La
bêtise, au moins celle-ci qu'on peut proférer, ne va pas loin. Dans le
discours courant, elle tourne court.

29





C'est ce dont je m'assure quand, ce que je ne fais jamais sans tremblement,
je retourne à ce que dans le temps j'ai proféré. �a me fait toujours une
sainte peur, la peur justement d'avoir dit des bêtises, câ?Test-à -dire
quelque
chose qu'en raison de ce que j'avance maintenant, je pourrais considérer
comme ne tenant pas le coup.

Grâce à quelqu'un qui reprend ce Séminaire - la première année Ã
l'Ã?cole
normale sortira bientôt -j'ai pu avoir comme le sentiment, que je rencontre
quelquefois à l'épreuve, que ce que j'ai avancé cette année-là n'était
pas
si bête, et au moins ne l'était pas au point de m'avoir empêché
d'avancer
d'autres choses, dont il me semble, parce que j'y suis maintenant, qu'elles
se tiennent.

Il n'en reste pas moins que ce se relire représente une dimension qui est Ã
situer par rapport à ce qu'est, au regard du discours analytique, la
fonction de ce qui se lit.

Le discours analytique a à cet égard un privilège. C'est de là que je suis
parti dans ce qui m'a fait date de ce que j'enseigne - ce n'est peut-être
pas tant sur le je que l'accent doit être mis, à savoir sur ce que je puis
proférer, que sur le de, câ?Test-à -dire sur d'où ça vient, cet
enseignement
dont je suis l'effet. Depuis, j'ai fondé le discours analytique d'une
articulation précise, qui s'écrit au tableau de quatre lettres, deux
barres
et cinq traits, qui relient chacune de ces lettres deux à deux. Un de ces
traits - puisqu'il y a quatre lettres, il devrait y avoir six traits -
manque.

Cette écriture est partie d'un rappel initial, que le discours analytique
est ce mode de rapport nouveau fondé seulement de ce qui fonctionne comme
parole, et ce, dans quelque chose qu'on peut définir comme un champ.
Fonction et champ, ai-je écrit, de la parole et du langage, j'ai terminé,
en
psy­chanalyse, ce qui était désigner ce qui fait l'originalité de ce
discours qui n'est pas homogène à un certain nombre d'autres qui font
office, et que de ce seul fait nous distinguons d'être discours officiels.
Il s'agit de discerner quel est l'office du discours analytique, et de le
rendre, sinon officiel, du moins officiant.

Et c'est dans ce discours qu'il s'agit de préciser quelle rut être, si
elle
est spécifique, la fonction de l'écrit dans le discours analytique.

Pour permettre d'expliquer les fonctions de ce discours, j'ai avancé
l'usage
d'un certain nombre de lettres. D'abord, le a, que j'appelle objet, mais qui
n'est quand même rien qu'une lettre. Puis le A, que je fais fonctionner
dans
ce qui de la proposition n'a pris que formule écrite, et qu'a produit la
logico­mathématique. J'en désigne ce qui d'abord est un lieu, une place.
J'ai dit - le lieu de l'Autre.

En quoi une lettre peut-elle servir à désigner un lieu? Il est clair qu'il
y
a là quelque chose d'abusif. Quand vous ouvrez par exemple la première page
de ce qui a été enfin réuni sous la forme d'une édition définitive sous
le

30





titre de la Théorie des ensembles, et sous le chef d'un auteur fictif du
nom
de Nicolas Bourbaki, ce que vous voyez, c'est la mise enjeu d'un certain
nombre de signes logiques. L'un d'entre eux désigne la fonction place comme
telle. Il s'écrit d'un petit carré - .

Je n'ai donc pas fait un usage strict de la lettre quand j'ai dit que le
lieu de l'Autre se symbolisait par la lettre A. Par contre, je l'ai marqué
en le redoublant de ce S qui ici veut dire signifiant, signifiant du A en
tant qu'il est barré - S (A barré). Par là , j'ai ajouté une dimension Ã
ce
lieu du A, en montrant que comme lieu il ne tient pas, qu'il y a là une
faille, un trou, une perte. L'objet a vient fonctionner au regard de cette
perte. C'est là quelque chose de tout à fait essentiel à la fonction du
langage.

J'ai usé enfin de cette lettre, j, à distinguer de la fonction seulement
signifiante qui se promeut dans la théorie analytique jusque-là du terme du
phallus. Il s'agit là de quelque chose d'original, que je spécifie
aujourd'hui d'être précisé dans son relief par l'écrit même.

Si ces trois lettres sont différentes, c'est qu'elles n'ont pas la même
fonction.

Il s'agit maintenant de discerner, Ã reprendre le fil du discours
analytique, ce que ces lettres introduisent dans la fonction du signifiant.



2



L'écrit n'est nullement du même registre, du même tabac si vous me
permettez
cette expression, que le signifiant.

Le signifiant est une dimension qui a été introduite de la linguistique.
La
linguistique, dans le champ où se produit la parole, ne va pas de soi. Un
discours la soutient, qui est le discours scientifique. Elle introduit dans
la parole une dissociation grâce à quoi se fonde la distinction du
signifiant et du signifié. Elle divise ce qui semble pourtant aller de soi,
c'est que quand on parle, ça signifie, ça comporte le signifié, et, bien
plus, ça ne se supporte jusqu'à un certain point que de la fonction de
signification.

Distinguer la dimension du signifiant ne prend relief que de poser que ce
que vous entendez, au sens auditif du terme, n'a avec ce que ça signifie
aucun rapport. C'est là un acte qui ne s'institue que d'un discours, du
discours scientifique. Cela ne va pas de soi. Cela va même tellement peu de
soi que tout un discours, qui n'est pas une mauvaise plume puisque c'est le
Cratyle du nommé Platon, est fait de l'effort de montrer qu'il doit bien y
avoir un rapport, et que le signifiant veut dire, de soi-même, quelque
chose. Cette tentative, que nous pouvons dire, d'où nous sommes,
désespérée,
est marquée de l'échec, puisque d'un autre discours, du discours
scientifique, de son instauration même, et d'une façon dont il

31





n'y a pas à chercher l'histoire, il vient ceci, que le signifiant ne se pose
que de n'avoir aucun rapport avec le signifié.

Les termes dont on use là sont toujours eux-mêmes glissants. Un linguiste
aussi pertinent qu'a pu l'être Ferdinand de Saussure parle d'arbitraire.
C'est là glissement, glissement dans un autre discours, celui du maître
pour
l'appe­ler par son nom. L'arbitraire n'est pas ce qui convient.

Quand nous développons un discours, nous devons toujours tenter, si nous
voulons rester dans son champ et ne pas rechuter dans un autre, de lui
donner sa consistance et n'en sortir qu'Ã bon escient. Cette vigilance est
d'autant plus nécessaire quand il s'agit de ce qu'est un discours. Dire que
le signifiant est arbitraire n'a pas la même portée que dire simplement
qu'il n'a pas de rapport avec son effet de signifié, car c'est glisser dans
une autre référence.

Le mot référence en l'occasion ne peut se situer que de ce que constitue
comme lien le discours. Le signifiant comme tel ne se réfère à rien si ce
n'est à un discours, c'est-à -dire à un mode de fonctionnement, à une
utilisation du lamage comme lien.

Encore faut-il préciser à cette occasion ce que veut dire ce lien. Le
lien -
nous ne pouvons qu'y passer immédiatement - c'est un lien entre ceux qui
parlent. Vous voyez tout de suite où nous allons - ceux qui parlent, bien
sûr, ce n'est pas n'importe qui, ce sont des êtres, que nous sommes
habitués
à qualifier de vivants, et peut-être est-il très difficile d'exclure de
ceux
qui parlent la dimension de la vie. Mais nous nous apercevons aussitôt que
cette dimension fait entrer en même temps celle de la mort, et qu'il en
résulte une radicale ambiguïté signifiante. La fonction d'où seulement
la
vie peut se définir, à savoir la reproduction d'un corps, ne peut
elle-même
s'intituler ni de la vie, ni de la mort, puisque, comme telle, en tant que
sexuée, elle comporte les deux, vie et mort.

Déjà , rien qu'à nous avancer dans le courant du discours analytique, nous
avons fait ce saut qui s'appelle conception du monde, et qui doit pourtant
être pour nous ce qu'il y a de plus comique. Le terme de conception du
monde
suppose un tout autre discours que le nôtre, celui de la philosophie.

Rien n'est moins assuré, si l'on sort du discours philosophique, que
l'existence d'un monde. Il n'y a qu'occasion de sourire quand on entend
avancer du discours analytique qu'il comporte quelque chose de l'ordre d'une
telle conception.

Je dirai même plus - qu'on avance un tel terme pour désigner le marxisme
fait également sourire. Le marxisme ne me semble pas pouvoir passer pour
conception du monde. Y est contraire, par toutes sortes de coordon­nées
frappantes, l'énoncé de ce que dit Marx. C'est autre chose, que
j'appel­lerai un évangile. C'est l'annonce que l'histoire instaure une
autre
dimension de discours, et ouvre la possibilité de subvertir complètement
la
fonction

32





du discours comme tel, et, Ã proprement parler, du discours philosophique,
en tant que sur lui repose une conception du monde.

D'une façon générale, le langage s'avère un champ beaucoup plus riche de
ressources que d'être simplement celui où s'est inscrit, au cours des
temps,
le discours philosophique. Mais, de ce discours, certains points de repère
sont énoncés qui sont difficiles à éliminer complètement de tout usage
du
langage. Par là , il n'y a rien de plus facile que de retomber dans ce que
j'ai appelé ironiquement conception du monde, mais qui a un nom plus
modéré
et plus précis, l'ontologie.

L'ontologie est ce qui a mis en valeur dans le langage l'usage de la copule,
l'isolant comme signifiant. S'arrêter au verbe être - ce verbe qui n'est
même pas, dans le champ complet de la diversité des langues, d'un usage
qu'on puisse qualifier d'universel - le produire comme tel, c'est là une
accentua­tion pleine de risques.

Pour lâ?Texorciser, il suffirait peut-être d'avancer que, quand on dit de
quoi
que ce soit que c'est ce que c'est, rien n'oblige d'aucune façon à isoler
le
verbe être. �a se prononce c'est ce que c'est, et-ça pourrait aussi bien
s'écrire seskecé. On ne verrait à cet usage de la copule que du feu. On
n'y
verrait que du feu si un discours, qui est le discours du maître, m'être,
ne
mettait l'accent sur le verbe être.

C'est ce quelque chose qu'Aristote lui-même regarde à deux fois à avancer
puisque, pour désigner l'être qu'il oppose au to ti esti à la quiddité, Ã
ce
que ça est, il va jusqu'à employer le to ti hn einai - ce qui se serait
produit si était venu à être, tout court, ce qui était à être. Il semble
que, là , le pédicule se conserve qui nous permet de situer d'où se
produit
ce discours de l'être -c'est tout simplement l'être à la botte, l'être
aux
ordres, ce qui allait être si tu avais entendu ce que je t'ordonne.

Toute dimension de l'être se produit dans le courant du discours du
maître,
de celui qui, proférant le signifiant, en attend ce qui est un de ses
effets
de lien à ne pas négliger, qui tient à ceci que le signifiant commande. Le
signifiant est d'abord impératif.

Comment retourner, si ce n'est d'un discours spécial, à une réalité
pré­discursive? C'est là ce qui est le rêve - le rêve, fondateur de
toute
idée de connaissance. Mais c'est là aussi bien ce qui est à considérer
comme
mythi­que. Il n'y a aucune réalité pré-discursive. Chaque réalité se
fonde
et se définit d'un discours.

C'est en cela qu'il importe que nous nous apercevions de quoi est fait le
discours analytique, et que nous ne méconnaissions pas ceci, qui sans doute
n'y a qu'une place limitée, à savoir qu'on y parle de ce que le verbe
foutre
énonce parfaitement. On y parle de foutre - verbe, en anglais to fuck -et
on
y dit que ça ne va pas.

C'est une part importante de ce qui se confie dans le discours analytique,

33





et il importe de souligner que ce n'est pas son privilège. C'est aussi ce
qui s'exprime dans ce que j'ai appelé tout à l'heure le discours courant.
�crivez-­le disque-ourcourant, disque aussi hors-champ, hors jeu de tout
discours, donc disque tout court - ça tourne, ça tourne très exactement
pour
rien. Le disque se trouve exactement dans le champ à partir d'où tous les
discours se spécifient et où tous se noient, où tout un chacun est
capable,
tout aussi capable, d'en énoncer autant qu'un autre, mais par un souci de
ce
que nous appellerons, à très juste titre, décence, le fait, mon Dieu, le
moins possible.

Ce qui fait le fond de la vie en effet, c'est que pour tout ce qu'il en est
des rapports des hommes et des femmes, ce qu'on appelle collectivité, ça
ne
va pas. Ã?a ne va pas, et tout le monde en parle, et une grande partie de
notre activité se passe à le dire.

Il n'empêche qu'il n'y a rien de sérieux si ce n'est ce qui s'ordonne
d'une
autre façon comme discours. jusques et y compris ceci, que ce rapport, ce
rapport sexuel, en tant qu'il ne va pas il va quand même - grâce à un
certain nombre de conventions, d'interdits, d'inhibitions, qui sont l'effet
du langage et ne sont à prendre que de cette étoffe et de ce registre. II
n'y a pas la moindre réalité pré-discursive, pour la bonne raison que ce
qui
fait collectivité, et que j'ai appelé les hommes, les femmes et les
enfants,
ça ne veut rien dire comme réalité pré-discursive. Les hommes, les
femmes et
les enfants, ce ne sont que des signifiants.

Un homme, ce n'est rien d'autre qu'un signifiant. Une femme cherche un homme
au titre de signifiant. Un homme cherche une femme au titre - ça va vous
paraître curieux - de ce qui ne se situe que du discours, puisque, si ce
que
j'avance est vrai, Ã savoir que la femme n'est pas-toute, il y a toujours
quelque chose qui chez elle échappe au discours.



3



Il s'agit de savoir ce qui, dans un discours, se produit de l'effet de
l'écrit. Comme vous le savez peut-être - vous le savez en tout cas si vous
avez lu ce que j'écris - le signifiant et le signifié, ce n'est pas
seulement que la linguistique les ait distingués. La chose peut-être vous
paraît aller de soi. Mais justement, c'est à considérer que les choses
vont
de soi qu'on ne voit rien de ce qu'on a pourtant devant les yeux, devant les
yeux concernant l'écrit. La linguistique n'a pas seulement distingué l'un
de
l'autre le signifié et le signifiant. S'il y a quelque chose qui peut nous
introduire à la dimen­sion de l'écrit comme tel, c'est nous apercevoir que
le signifié n'a rien, à faire avec les oreilles, mais seulement avec la
lecture, la lecture de ce qu'on entend de signifiant. Le signifié, ce n'est
pas ce qu'on entend. Ce qu'on entend, c'est le signifiant. Le signifié,
c'est l'effet du signifiant.

34





On distingue là quelque chose qui n'est que l'effet du discours, du discours
en tant que tel, c'est-à -dire de quelque chose qui fonctionne déjà comme
lien. Prenons les choses au niveau d'un écrit qui est lui-même effet de
dis­cours, de discours scientifique, à savoir l'écrit du S, fait pour
connoter la place du signifiant, et du s dont se connote comme place le
signifié - cette fonction de place n'est créée que par le discours
lui-même,
chacun à sa place, ça ne fonctionne que dans le discours. Eh bien, entre
les
deux, S et s, il y a la barre :

S

s

�a n'a l'air de rien quand vous écrivez une barre pour expliquer. Ce mot,
expliquer, a toute son importance puisqu'il n'y a rien moyen de comprendre Ã
une barre, même quand elle est réservée à signifier la négation.

C'est très difficile de comprendre ce que ça veut dire, la négation. Si
on y
regarde d'un peu près, on s'apercevra en particulier qu'il y a une très
grande variété de négations, qu'il est tout à fait impossible de réunir
sous
le même concept. La négation de l'existence, par exemple, ce n'est pas du
tout la même chose que la négation de la totalité.

Il y a une chose qui est encore plus certaine - ajouter la barre à la
notation S et s a déjà quelque chose de superflu, voire de futile, pour
autant que ce qu'elle fait valoir est déjà marqué par la distance de
l'écrit. La barre, comme tout ce qui est de l'écrit, ne se supporte que de
ceci - l'écrit, ça n'est pas à comprendre.

C'est bien pour ça que vous n'êtes pas forcés de comprendre les miens. Si
vous ne les comprenez pas, tant mieux, ça vous donnera justement
l'occa­sion
de les expliquer.

La barre, c'est pareil. La barre, c'est précisément le point où, dans
tout
usage du langage, il y a occasion à ce que se produise l'écrit. Si, dans
Saus­sure même, S est au-dessus de s, sur la barre, c'est parce que rien
ne
se sup­porte des effets de l'inconscient sinon grâce à cette barre - c'est
ce que j'ai pu vous démontrer dans l'Instance de la lettre, qui fait partie
de mes �crits, d'une façon qui s'écrit, rien de plus.

S'il n'y avait cette barre, en effet, rien ne pourrait être expliqué du
langage par la linguistique. S'il n'y avait cette barre au-dessus de
laquelle il y a du signifiant qui passe, vous ne pourriez voir que du
signifiant s'injecte dans le signifié.

S'il n'y avait pas de discours analytique, vous continueriez à parler comme
des étourneaux, à chanter le disque-ourcourant, à faire tourner le disque,
ce disque qui tourne parce qu'il n'y a pas de rapport sexuel - c'est là une
for­mule qui ne peut s'articuler que grâce à toute la construction du
discours analytique, et que depuis longtemps je vous serine.

Mais, de vous la seriner, il faut encore que je l'explique - elle ne se
sup­porte que de l'écrit en ceci que le rapport sexuel ne peut pas
s'écrire.
Tout

35





ce qui est écrit part du fait qu'il sera à jamais impossible d'écrire
comme
tel le rapport sexuel. C'est de là qu'il y a un certain effet du discours
qui s'appelle l'écriture.

On peut à la rigueur écrire x R y, et dire x c'est l'homme, y c'est la
femme, et R c'est le rapport sexuel. Pourquoi pas? Seulement voilà , c'est
une bêtise, parce que ce qui se supporte sous la fonction de signifiant, de
homme et de femme, ce ne sont que des signifiants tout à fait liés Ã
l'usage
courcourant du langage. S'il y a un discours qui vous le démontre, c'est
bien le discours analytique, de mettre en jeu ceci, que la femme ne sera
jamais prise que quoad matrem. La femme n'entre en fonction dans le rapport
sexuel qu'en tant que la mère.

Ce sont là des vérités massives, mais qui nous mèneront plus loin, grâce
Ã
quoi? Grâce à l'écriture. Elle ne fera pas objection à cette première
approxi­mation, puisque c'est par là qu'elle montrera que c'est une
suppléance de ce pas-toute sur quoi repose la jouissance de la femme. A
cette jouissance qu'elle n'est pas-toute, c'est-Ã -dire qui la fait quelque
part absente d'elle-même, absente en tant que sujet, elle trouvera le
bouchon de ce a que sera son enfant.

Du côté de l'x, c'est-à -dire de ce qui serait l'homme si le rapport
sexuel
pouvait s'écrire d'une façon soutenable, soutenable dans un discours,
l'homme n'est qu'un signifiant parce que là où il entre enjeu comme
signi­fiant, il n'y entre que quoad castrationem c'est-à -dire en tant
qu'il
a rapport avec la jouissance phallique. De sorte que c'est à partir du
moment où un discours, le discours analytique, a abordé cette question
sérieusement et posé que la condition de l'écrit est qu'il se soutienne
d'un
discours, que tout se dérobe, et que le rapport sexuel, vous ne pourrez
jamais l'écrire - l'écrire d'un vrai écrit, en tant que c'est ce qui, du
langage, se conditionne d'un discours.



4



La lettre, radicalement, est effet de discours.

Ce qu'il y a de bien, n'est-ce pas, dans ce que je raconte, c'est que c'est
toujours la même chose. Non pas que je me répète, ce n'est pas là la
question. C'est que ce que j'ai dit antérieurement prend son sens après.

La première fois, autant que je me souvienne, que j'ai parlé de la
lettre -
il doit bien y avoir quinze ans, quelque part à Sainte-Anne -j'ai noté ce
fait que tout le monde connaît quand on lit un peu, ce qui n'arrive pas Ã
tout le monde, qu'un nommé Sir Flinders Petrie avait cru remarquer que les
lettres de l'alphabet phénicien se trouvaient bien avant le temps de la
Phénicie sur de menues poteries égyptiennes où elles servaient de marques

36





de fabrique. Cela veut dire que c'est du marché, qui est typiquement un
effet de discours, que d'abord est sortie la lettre, avant que quiconque ait
songé à user des lettres pour faire quoi? - quelque chose qui n'a rien Ã
faire avec la connotation du signifiant, mais qui l'élabore et la
perfectionne.

Il faudrait prendre les choses au niveau de l'histoire de chaque langue. Il
est clair que cette lettre qui nous affole tellement que nous appelons ça,
Dieu sait pourquoi, d'un nom différent, caractère, la lettre chinoise
nommé­ment, est sortie du discours chinois très ancien d'une façon toute
différente de celle dont sont sorties nos lettres. De sortir du discours
analytique, les lettres qu'ici je sors ont une valeur différente de celles
qui peuvent sortir de la théorie des ensembles. L'usage qu'on en fait
diffère, et pourtant - c'est là l'intérêt, - il n'est pas sans avoir un
certain rapport de convergence. N'importe quel effet de discours a ceci de
bon qu'il est fait de la lettre.

Tout cela n'est qu'une amorce que j'aurai l'occasion de développer en
distinguant l'usage de la lettre dans l'algèbre et l'usage de la lettre
dans
la théorie des ensembles. Pour l'instant, je veux simplement vous faire
remar­quer ceci - le monde, le monde est en décomposition, Dieu merci. Le
monde, nous le voyons ne plus tenir, puisque même dans le discours
scien­tifique il est clair qu'il n'y en a pas le moindre. A partir du
moment
où vous pouvez ajouter aux atomes un truc qui s'appelle le quark, et que
c'est là le vrai fil du discours scientifique, vous devez quand même vous
rendre compte qu'il s'agit d'autre chose que d'un monde.

Il faut que vous vous mettiez tout de même à lire un peu des auteurs - je
ne
dirai pas de votre temps, je ne vous dirai pas de lire Philippe Sollers, il
est illisible, comme moi d'ailleurs - mais vous pouvez lire Joyce par
exemple. Vous verrez là comment le langage se perfectionne quand il sait
jouer avec l'écriture.

Joyce, je veux bien que ce ne soit pas lisible - ce n'est certainement pas
traductible en chinois. Qu'est-ce qui se passe dans Joyce? Le signifiant
vient truffer le signifié. C'est du fait que les signifiants s'emboîtent,
se
com­posent, se télescopent - lisez Finnegan's Wake - que se produit
quelque
chose qui, comme signifié, peut paraître énigmatique, mais qui est bien
ce
qu'il y a de plus proche de ce que nous autres analystes, grâce au discours
analytique, nous avons à lire - le lapsus. C'est au titre de lapsus que ça
si­gnifie quelque chose, c'est-à -dire que ça peut se lire d'une infinité
de
façons différentes. Mais c'est précisément pour ça que ça se lit mal,
ou que
ça se lit de travers, ou que ça ne se lit pas. Mais cette dimension du se
lire, n'est-ce pas suffisant pour montrer que nous sommes dans le registre
du discours analytique?

Ce dont il s'agit dans le discours analytique, c'est toujours ceci - Ã ce
qui s'énonce de signifiant vous donnez une autre lecture que ce qu'il
signifie.

Pour me faire comprendre, je vais prendre une référence dans ce que vous

37





lisez, dans le grand livre du monde. Voyez le vol d'une abeille. Elle va de
fleur en fleur, elle butine. Ce que vous apprenez, c'est qu'elle va
transporter au bout de ses pattes le pollen d'une fleur sur le pistil d'une
autre fleur. Ã?a, c'est ce que vous lisez dans le vol de l'abeille. Dans un
vol d'oiseau qui vole bas - vous appelez ça un vol, c'est en réalité un
groupe à un certain niveau - vous lisez qu'il va faire de l'orage. Mais
est-ce qu'ils lisent? Est-ce que l'abeille lit qu'elle sert à la
reproduction des plantes phanérogamiques? Est-ce que l'oiseau lit l'augure
de la fortune, comme on disait autrefois, c'est-à -dire de la tempête?

Toute la question est là . Ce n'est pas exclu, après tout, que l'hirondelle
lise la tempête, mais ce n'est pas sûr non plus.

Dans votre discours analytique, le sujet de l'inconscient, vous le supposez
savoir lire. Et ça n'est rien d'autre, votre histoire de l'inconscient. Non
seu­lement vous le supposez savoir lire, mais vous le supposez pouvoir
apprendre à lire.

Seulement ce que vous lui apprenez à lire n'a alors absolument rien à faire,
en aucun cas, avec ce que vous pouvez en écrire.

9 JANVIER 1973 .

-38-


IV L'AMOUR ET LE SIGNIFIANT


L'Autre sexe.

Contingence du signifiant, routine du signifié.

La fin du monde et le par-être.

L'amour supplée à l'absence du rapport sexuel.

Les Uns.



Qu'est-ce que je peux avoir à vous dire encore depuis le temps que cela
dure, et que cela n'a pas tous les effets que j'en voudrais? Eh bien,
justement à cause de cela, ce que j'ai à dire, cela ne manque pas.

Néanmoins comme on ne saurait tout dire, et pour cause, j'en suis réduit Ã
cet étroit cheminement qui fait qu'à chaque instant il faut que je me garde
de réglisse dans ce qui déjà se trouve fait de ce qui s'est dit.

C'est pourquoi aujourd'hui je vais essayer une fois de plus de maintenir ce
difficile frayage puisque nous avons un horizon étrange d'être qualifié,
de
par mon titre, de cet Encore.



I



La première fois que je vous ai parlé, j'ai énoncé que la jouissance de
l'Autre, que j'ai dit symbolisé par le corps, n'est pas un signe de
l'amour.

Naturellement ça passe, parce qu'on sent que c'est du niveau de ce qui a
fait le précédent dire, et que cela ne fléchit pas.

Il y a là -dedans des termes qui méritent d'être commentés. La
jouissance,
c'est bien ce que j'essaie de rendre présent par ce dire même. Ce l'Autre,
il est plus que jamais mis en question.

L'Autre doit, d'une part, être de nouveau martelé, refrappé, pour qu'il
prenne son plein sens, sa résonance complète. D'autre part, il convient de
l'avancer comme le terme qui se supporte de ce que c'est moi qui parle, qui
ne puis parler que d'où je suis, identifié à un pur signifiant. L'homme,
une
femme, ai-je dit la dernière fois, ce ne sont rien que signifiants. C'est
de
là , du dire en tant qu'incarnation distincte du sexe, qu'ils prennent leur
fonction.

39





L'Autre, dans mon langage, cela ne peut donc être que l'Autre sexe.

Qu'en est-il de cet Autre? Qu'en est-il de sa position au regard de ce
retour de quoi se réalise le rapport sexuel, à savoir une jouissance, que
le
discours analytique a précipitée comme fonction du phallus dont l'énigme
reste entière, puisqu'elle ne s'y articule que de faits d'absence?

Est-ce à dire pourtant qu'il s'agit là , comme on a cru pouvoir trop vite le
traduire, du signifiant de ce qui manque dans le signifiant? C'est là ce Ã
quoi cette année devra mettre un point terme, et du phallus dire quelle
est,
dans le discours analytique, la fonction. Je dirai pour l'instant que ce que
j'ai amené la dernière fois comme la fonction de la barre n'est pas sans
rap­port avec le phallus.

II reste la deuxième partie de la phrase liée à la première par un n'est
pas - n'est pas le signe de l'amour. Et il nous faudra bien, cette année,
articuler ce qui est là comme au pivot de tout ce qui s'est institué de
l'expérience analytique - l'amour.

L'amour, il y a longtemps qu'on ne parle que de ça. Ai-je besoin
d'accen­tuer qu'il est au cÅ"ur du discours philosophique? C'est lÃ
assurément ce qui doit nous mettre en garde. La dernière fois, je vous ai
fait entrevoir le discours philosophique comme ce qu'il est, une variante du
discours du maître. J'ai pu dire également que l'amour vise l'être, Ã
savoir
ce qui, dans le langage, se dérobe le plus - l'être qui, un peu plus,
allait
être, ou l'être qui, d'être justement, a fait surprise. Et j'ai pu
ajouter
que cet être est peut être tout près du signifiant m'être, est
peut-être
l'être au commandement, et qu'il y a là le plus étrange des leurres.
N'est-ce pas aussi pour nous commander d'interroger ce en quoi le signe se
distingue du signifiant?

Voilà donc quatre points - la jouissance, l'Autre, le signe, l'amour.

Lisons ce qui s'est émis d'un temps où le discours de l'amour s'avouait
être
celui de l'être, ouvrons le livre de Richard de Saint-Victor sur la
trinité
divine. C'est de l'être que nous partons, de l'être en tant qu'il est
conçu ­pardonnez-moi ce glissement d'écrit dans ma parole - comme
l'êtrernel, et ce, après l'élaboration pourtant si tempérée d'Aristote,
et
sous l'influence sans doute de l'irruption du je suis ce que je suis, qui
est l'énoncé de la vérité judaïque.

Quand l'idée de l'être -jusque-là seulement approchée, frôlée - vient Ã
culminer dans ce violent arrachement à la fonction du temps par l'énoncé
de
l'éternel, il en résulte d'étranges conséquences. Il y a, dit Richard de
Saint-Victor, l'être qui, éternel, l'est de lui-même, l'être qui,
éternel,
ne l'est pas de lui-même, l'être qui, non éternel, n'a pas cet être frag
ile,
voire inexis­tant, ne l'a pas de lui-même. Mais l'être non éternel qui
est
de lui-même, il n'y en a pas. Des quatre subdivisions qui se produisent de
l'alternance de l'affirmation et de la négation de l'éternel et du de
lui-même, c'est là la seule qui paraît, au Richard de Saint-Victor en
question, devoir être écartée.

40





N'y a-t-il pas là ce dont il s'agit concernant le signifiant? - à savoir
qu'aucun signifiant ne se produit comme éternel.

C'est là sans doute ce que, plutôt que de le qualifier d'arbitraire,
Saussure eût pu tenter de formuler - le signifiant, mieux eût valu
l'avancer
de la catégorie du contingent. Le signifiant répudie la catégorie de
(éternel, et pourtant, singulièrement, il est de lui-même.

Ne vous est-il pas clair qu'il participe, pour employer une approche
platonicienne, à ce rien d'où l'idée créationniste nous dit que quelque
chose de tout à fait originel a été fait ex nihilo?

N'est-ce pas là quelque chose qui vous apparaisse - si tant est que
la-­paresse qui est la vôtre puisse être réveillée par quelque
apparition -
dans la Genèse? Elle ne nous raconte rien d'autre que la création - de
rien
en effet - de quoi? - de rien d'autre que de signifiants.

Dès que cette création surgit, elle s'articule de la nomination de ce qui
est. N'est-ce pas là la création dans son essence? Alors qu'Aristote ne
peut
manquer d'énoncer que, s'il y a jamais eu quelque chose, c'était depuis
toujours que c'était là , ne s'agit-il pas, dans l'idée créationniste, de
la
création à partir, de rien, et donc du signifiant?

N'est-ce pas là ce que nous trouvons dans ce qui, à se refléter dans une
conception du monde, s'est énoncé comme révolution copernicienne?



2



Depuis longtemps je mets en doute ce que Freud, sur ladite révolution, a
cru
pouvoir avancer. Le discours de l'hystérique lui a appris cette autre
substance qui tout entière tient en ceci qu'il y a du signifiant. A
recueillir l'effet de ce signifiant, dans le discours de l'hystérique, il a
su le faire tourner de ce quart de tour qui en a fait le discours
analytique.

La notion même de quart de tour évoque la révolution, mais certes pas
dans
le sens où révolution est subversion. Bien au contraire, ce qui
tourne -c'est ce qu'on appelle révolution - est destiné, de son énoncé
même,
à évoquer le retour.

Assurément, nous ne sommes point à l'achèvement de ce retour, puisque
c'est
déjà de façon fort pénible que ce quart de tour s'accomplit. Mais il
n'est
pas trop d'évoquer que s'il y a eu quelque part révolution, ce n'est
certes
pas au niveau de Copernic. Depuis longtemps l'hypothèse avait été
avancée
que le soleil était peut-être bien le centre autour duquel ça tournait.
Mais
qu'importe? Ce qui importait aux mathématiciens, c'est assurément le
départ
de ce qui tourne. La virée éternelle des étoiles de la dernière des
sphères
supposait selon Aristote la sphère de l'immobile, cause première du
mouvement de celles qui tournent. Si les étoiles tournent, c'est de ce

41





que la terre tourne sur elle-même. C'est déjà merveille que, de cette
virée,
de cette révolution, de ce tournage éternel de la sphère stellaire, il se
soit trouvé des hommes pour forger d'autres sphères, concevoir le système
dit ptolémaïque, et faire tourner les planètes, qui se trouvent au regard
de
la terre dans cette position ambiguë d'aller et de venir en dents de
crochet, selon un mouvement oscillatoire.

Avoir cogité le mouvement des sphères, n'est-ce pas un tour de force
extraordinaire? Copernic n'y ajoutait que cette remarque, que peut-être le
mouvement des sphères intermédiaires pouvait s'exprimer autrement. Que la
terre fût au centre ou non n'était pas ce qui lui importait le plus.

La révolution copernicienne n'est nullement une révolution. Si le centre
d'une sphère est supposé, dans un discours qui n'est qu'analogique,
consti­tuer le point-maître, le fait de changer ce point-maître, de le
faire
occuper par la terre ou le soleil, n'a rien en soi qui subvertisse ce que le
signifiant centre conserve de lui-même. Loin que l'homme - ce qui se
désigne
de ce terme, qui n'est que ce qui fait signifier - ait jamais été
ébranlé
par la découverte que la terre n'est pas au centre, il lui a fort bien
substitué le soleil.

Bien sûr, il est maintenant évident que le soleil n'est pas non plus un
centre, et qu'il est en promenade à travers un espace dont le statut est de
plus en plus précaire à établir. Ce qui reste au centre, c'est cette bonne
routine qui fait que le signifié garde en fin de compte toujours le même
sens. Ce sens est donné par le sentiment que chacun a de faire partie de
son
monde, c'est-à ­-dire de sa petite famille et de tout ce qui tourne autour.
Chacun de vous -je parle même pour les gauchistes - vous y êtes plus que
vous ne croyez attachés, et dans une mesure dont vous feriez bien de
prendre
l'empan. Un certain nombre de préjugés vous font assiette et limitent la
portée de vos insurrections au terme le plus court, à celui, très
précisément, où cela ne vous apporte nulle gêne, et nommément pas dans
une
conception du monde qui reste, elle, parfaitement sphérique. Le signifié
trouve son centre où que vous le portiez. Et ce n'est pas jusqu'à nouvel
ordre le discours analytique, si difficile à soutenir dans son décentrement
et qui n'a pas fait encore son entrée dans la conscience commune, qui peut
d'aucune façon subvertir quoi que ce soit.

Pourtant, si on me permet de me servir quand même de cette référence
copernicienne, j'en accentuerai ce qu'elle a d'effectif. Ce n'est pas de
changer le centre.

�a tourne. Le fait continue à garder pour nous toute sa valeur, si réduit
qu'il soit en fin de compte, et motivé seulement de ce que la terre tourne
et qu'il nous semble par là que c'est la sphère céleste qui tourne. Elle
continue bel et bien à tourner, et elle a toutes sortes d'effets, par
exemple que c'est par années que vous comptez votre âge. La subversion, si
elle a existé quelque

42





part et à un moment, n'est pas d'avoir changé le point de virée de ce qui
tourne, c'est d'avoir substitué au ça tourne un ça tombe.

Le point vif, comme quelques-uns ont eu l'idée de s'en apercevoir, n'est
pas
Copernic, c'est un peu plus Kepler, à cause du fait que chez lui ça ne
tourne pas de la même façon - ça tourne en ellipse, et ça met déjà en
ques­tion la fonction du centre. Ce vers quoi ça tombe chez Kepler est en
un
point de l'ellipse qui s'appelle le foyer, et, dans le point symétrique, il
n'y a rien. Cela assurément est correctif à cette image du centre. Mais le
ça tombe ne prend son poids de subversion qu'à aboutir à quoi? A ceci et
rien de plus -



F = g mmâ?T

          d²

C'est dans cet écrit, dans ce qui se résume à ces cinq petites lettres
écrites au creux de la main, avec un chiffre en plus, que consiste ce qu'on
attribue indûment à Copernic. C'est ce qui nous arrache à la fonction
imaginaire, et pourtant fondée dans le réel, de la révolution.

Ce qui est produit dans l'articulation de ce nouveau discours qui émerge
comme discours de l'analyse c'est que le départ est pris de la fonction du
signifiant, bien loin que soit admis par le vécu du fait lui-même ce que
le
signifiant emporte de ses effets de signifié.

C'est à partir des effets de signifié que s'est édifiée la structuration
que
je vous ai rappelée. Pendant des temps, il a semblé naturel qu'un monde se
constituât, dont le corrélat était, au-delà , l'être même, l'être pris
comme
éternel. Ce monde conçu comme le tout, avec ce que ce mot comporte,
quelque
ouverture qu'on lui donne, de limité, reste une conception -c'est bien lÃ
le
mot - une vue, un regard, une prise imaginaire. Et de cela résulte ceci qui
reste étrange, que quelqu'un, une partie de ce monde, est au départ
supposé
pouvoir en prendre connaissance. Cet Un s'y trouve dans cet état qu'on peut
appeler l'existence, car comment pourrait-il être support du prendre
connaissance s'il n'était pas existant? C'est là que de tou­jours s'est
marquée l'impasse, la vacillation résultant de cette cosmologie qui
consiste
dans l'admission d'un monde. Au contraire est-ce qu'il n'y a pas dans le
discours analytique de quoi nous introduire à ceci que toute sub­sistance,
toute persistance du monde comme tel doit être abandonnée?

Le langage - la langue forgée du discours philosophique - est tel qu'à tout
instant, vous le voyez, je ne peux faire que je ne régisse dans ce monde,
dans ce supposé d'une substance qui se trouve imprégnée de la fonction de
l'être.

43





3



Suivre le fil du discours analytique ne tend à rien de moins qu'à rebriser,
qu'à infléchir, qu'à marquer d'une incurvation propre et d'une incurvation
qui ne saurait même être maintenue comme étant celle de lignes de force,
ce
qui produit comme telle la faille, la discontinuité. Notre recours est,
dans
lalangue, ce qui la brise. Si bien que rien ne paraît mieux constituer
l'horizon du discours analytique que cet emploi qui est fait de la lettre
par la mathématique. La lettre révèle dans le discours ce qui, pas par
hasard, pas sans nécessité, est appelé la grammaire. La grammaire est ce
qui
ne se révèle du langage qu'à - l'écrit.

Au-delà du langage, cet effet, qui se produit de se supporter seulement de
l'écriture, est assurément l'idéal de la mathématique. Or, se refuser la
référence à l'écrit, c'est s'interdire ce qui, de tous les effets de
langage, peut arriver à s'articuler. Cette articulation se fait dans ce qui
résulte du langage quoi que nous fassions, à savoir un supposé en deçà et
au-delà .

Supposer un en-deçà - nous sentons bien qu'il n'y a là qu'une référence
intuitive. Et pourtant, cette supposition est inéliminable parce que le
langage, dans son effet de signifié, n'est jamais qu'à côté du
référent. Dès
lors, n'est il pas vrai que le langage nous impose l'être et nous oblige
comme tel à admettre que, de l'être, nous n'avons jamais rien?

Ce à quoi il faut nous rompre, c'est à substituer à cet être qui fuirait le
par-être, soit l'être para, l'être à côté.

Je dis le par-être, et non le paraître, comme on l'a dit depuis toujours,
le
phénomène, ce au-delà de quoi il y aurait cette chose, noumène - elle
nous a
en effet menés, menés à toutes les opacifications qui se dénomment
juste­ment de l'obscurantisme. C'est au point même d'où jaillissent les
paradoxes de tout ce qui arrive à se formuler comme effet d'écrit que
l'être
se pré­sente, se présente toujours, de par-être. Il faudrait apprendre Ã
conjuguer comme il se doit - je par-suis, tu par-es, il par-est, nous
par-sommes, et ainsi de suite.

C'est bien en relation avec le par-être que nous devons articuler ce qui
supplée au rapport sexuel en tant qu'inexistant. Il est clair que, dans
tout
ce qui s'en approche, le langage ne se manifeste que de son insuffi­sance.

Ce qui supplée au rapport sexuel, c'est précisément l'amour.

L'Autre, l'Autre comme lieu de la vérité, est la seule place, quoique
irréduc­tible, que nous pouvons donner au terme de l'être divin, de Dieu
pour l'appe­ler par son nom. Dieu est proprement le lieu où, si vous m'en
permettez le jeu, se produit le dieu - le dieur - le dire. Pour un rien, le
dire ça fait Dieu. Et aussi longtemps que se dira quelque chose,
l'hypothèse
Dieu sera là .

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C'est ce qui fait qu'en somme il ne peut y avoir de vraiment athées que les
théologiens, c'est à savoir ceux qui, de Dieu, en parlent.

Aucun autre moyen de l'être, sinon à se cacher sa tête dans ses bras au
nom
de je-ne-sais quelle trouille, comme si jamais ce Dieu avait effective­ment
manifesté une présence quelconque. Par contre, il est impossible de dire
quoi que ce soit sans aussitôt Le faire subsister sous la forme de l'Autre.

Chose qui est tout à fait évidente dans le moindre cheminement de cette
chose que je déteste, pour les meilleures raisons, c'est-à -dire
l'Histoire.

L'Histoire est précisément faite pour nous donner l'idée qu'elle a un
sens
quelconque. Au contraire, la première des choses que nous ayons à faire,
c'est de partir de ceci, que nous sommes là en face d'un dire, qui est le
dire d'un autre, qui nous raconte ses bêtises, ses embarras, ses
empêchements, ses émois, et que c'est là qu'il s'agit de lire quoi? - rien
d'autre que les effets de ces dires. Ces effets, nous voyons bien en quoi
ça
agite, ça remue, ça tracasse les êtres parlants. Bien sûr, pour que ça
aboutisse à quelque chose, il faut bien que ça serve, et que ça serve, mon
Dieu, Ã ce qu'ils s'arrangent, Ã ce qu'ils s'accommodent, Ã ce que, boiteux
boitillant, ils arrivent quand même à don­ner une ombre de petite vie à ce
sentiment dit de l'amour.

Il faut, il le faut bien, il faut que ça dure encore. Il faut que, par
l'inter­médiaire de ce sentiment, ça aboutisse en fin de compte - comme
l'ont très bien vu des gens qui, à l'égard de tout cela, ont pris leurs
précautions sous le paravent de lâ?Téglise - à la reproduction des corps.

Mais est-ce qu'il ne se pourrait pas que le langage ait d'autres effets que
de mener les gens par le bout du nez à se reproduire encore, en corps Ã
corps et en corps incarné?

Il y a quand même un autre effet du langage, qui est l'écrit.





4

De l'écrit, depuis que le langage existe, nous avons vu des mutations. Ce
qui s'écrit, c'est la lettre, et la lettre ne s'est pas toujours fabriquée
de la même façon. Là -dessus, on fait de lâ?Thistoire, l'histoire de
l'écriture, et on se casse la tête à imaginer ce à quoi pouvaient bien
servir les pictographies mayas ou aztèques, et, un peu plus loin, les
cailloux du Mas d'Azil- qu'est-ce que ça pouvait bien être que ces drôles
de
dés, à quoi jouait-on avec ça?

Poser des questions telles, c'est la fonction habituelle de l'Histoire. Il
faudrait dire - surtout ne touchez pas à la hache, initiale de l'Histoire.
Ce serait une bonne façon de ramener les gens à la première des lettres,
celle à laquelle je me limite, la lettre A - d'ailleurs la Bible ne commence
qu'à la lettre B, elle a laissé la lettre A - pour que je m'en charge.

45





Il y a là beaucoup à s'instruire, non pas en recherchant les cailloux du Mas
d'Azil, ni même, comme je le faisais jadis pour mon bon public, mon public
d'analystes, en allant chercher l'encoche sur la pierre pour expliquer le
trait unaire - c'était à la portée de leur entendement -, mais en
regar­dant
de plus près ce que font les mathématiciens avec les lettres, depuis que,
au
mépris d'un certain nombre de choses, ils se sont mis, de la façon la plus
fondée, sous le nom de théorie des ensembles, à s'apercevoir qu'on
pou­vait
aborder l'Un d'une autre façon qu'intuitive, fusionnelle, amoureuse.

Nous ne sommes qu'un. Chacun sait bien sûr que ce n'est jamais arrivé
entre
deux qu'ils ne fassent qu'un, mais enfin nous ne sommes qu'un. C'est de lÃ
que part l'idée de l'amour. C'est vraiment la façon la plus grossière de
donner au rapport sexuel, à ce terme qui se dérobe manifestement, son
signifié.

Le commencement de la sagesse devrait être de commencer à s'apercevoir que
c'est en ça que le vieux père Freud a frayé des voies. C'est de là que je
suis parti parce que ça m'a moi-même un petit peu touché. �a pourrait
toucher n'importe qui d'ailleurs, n'est-ce pas, de s'apercevoir que l'amour,
s'il est vrai qu'il a rapport avec l'Un, ne fait jamais sortir quiconque de
soi­-même. Si c'est ça, tout ça, et rien que ça, que Freud a dit en
introduisant la fonction de l'amour narcissique, tout le monde sent, a
senti, que le pro­blème, c'est comment il peut y avoir un amour pour un
autre.

Cet Un dont tout le monde a plein la bouche est d'abord de la nature de ce
mirage de l'Un qu'on se croit être. Ce n'est pas dire que ce soit là tout
l'horizon. Il y a autant d'Uns qu'on voudra -qui se caractérisent de ne se
ressembler chacun en rien, voir la première hypothèse du Parménide.

La théorie des ensembles fait irruption de poser ceci - parlons de l'Un
pour
des choses qui n'ont entre elles strictement aucun rapport. Mettons ensemble
des objets de pensée, comme on dit, des objets du monde, chacun compte pour
un. Assemblons ces choses absolument hétéroclites, et donnons-­nous le
droit
de désigner cet assemblage par une lettre. C'est ainsi que s'exprime à son
début la théorie des ensembles, celle par exemple que la dernière fois
j'ai
avancée au titre de Nicolas Bourbaki.

Vous avez laissé passer ceci, que j'ai dit que la lettre désigne un
assemblage. C'est ce qui est imprimé dans le texte de l'édition
définitive Ã
laquelle les auteurs - comme vous le savez, ils sont multiples - ont fini
par donner leur assentiment. Ils prennent bien soin de dire que les lettres
désignent des assemblages. C'est là qu'est leur timidité et leur erreur -
les lettres font les assemblages, les lettres sont, et non pas désignent,
ces assemblages, elles sont prises comme fonctionnant comme ces assemblages
mêmes.

Vous voyez qu'à conserver encore ce comme, je m'en tiens à l'ordre de ce que
j'avance quand je dis que l'inconscient est structuré comme un langage. Je
dis comme pour ne pas dire, j'y reviens toujours, que l'inconscient est

46





structuré par un langage. L'inconscient est structuré comme les
assemblages
dont il s'agit dans la théorie des ensembles sont comme des lettres.

Puisqu'il s'agit pour nous de prendre le langage comme ce qui fonctionne
pour suppléer l'absence de la seule part du réel qui ne puisse pas venir Ã
se former de l'être, à savoir le rapport sexuel, - quel support
pouvons-­nous trouver à ne lire que les lettres? C'est dans le jeu même de
l'écrit mathématique que nous avons à trouver le point d'orientation vers
quoi nous diriger pour, de cette pratique, de ce lien social nouveau qui
émerge et singulièrement s'étend, le discours analytique, tirer ce qu'on
peut en tirer quant à la fonction du langage, de ce langage à quoi nous
faisons confiance pour que ce discours ait des effets, sans doute moyens,
mais suffisamment supportables - pour que ce discours puisse supporter et
compléter les autres discours.

Depuis quelque temps, il est clair que le discours universitaire doit
s'écrire uni - vers - Cythère, puisqu'il doit répandre l'éducation
sexuelle.
Nous verrons à quoi ça aboutira. Il ne faut surtout pas y faire obstacle.
Que de ce point de savoir, qui se pose exactement dans la situation
autoritaire du sem­blant, quelque chose puisse se diffuser qui ait pour
effet d'améliorer les rapports des sexes, est assurément bien fait pour
provoquer le sourire d'un analyste. Mais après tout, qui sait?

Nous l'avons dit déjà , le sourire de l'ange est le plus bête des
sourires,
il ne faut donc jamais s'en targuer. Mais il est clair que l'idée même de
démon­trer au tableau noir quelque chose qui se rapporte à l'éducation
sexuelle ne paraît pas, du point de vue du discours de l'analyste, plein de
promesses de bonnes rencontres ou de bonheur.

S'il y a quelque chose qui, dans mes Ã?crits, montre que ma bonne
orien­tation, puisque c'est celle dont j'essaie de vous convaincre, ne date
pas d'hier, c'est bien qu'au lendemain d'une guerre, où rien évidemment ne
semblait promettre des lendemains qui chantent, j'aie écrit de Temps
logique
et l'asser­tion de certitude anticipée. On peut très bien y lire, si on
écrit et pas seulement si l'on a de l'oreille, que la fonction de la hâte,
c'est déjà ce petit a qui la thètise. J'ai mis là en valeur le fait que
quelque chose comme une inter­subjectivité peut aboutir à une issue
salutaire. Mais ce qui mériterait d'être regardé de plus près est ce que
supporte chacun des sujets non pas d'être un entre autres, mais d'être,
par
rapport aux deux autres, celui qui est l'enjeu de leur pensée. Chacun
n'intervenant dans ce ternaire qu'au titre de cet objet a qu'il est, sous le
regard des autres.

En d'autres termes, ils sont trois, mais en réalité, ils sont deux plus a.
Ce deux plus a, au point du a, se réduit, non pas aux deux autres, mais Ã
un
Un plus a. Vous savez d'ailleurs que j'ai déjà usé de ces fonctions pour
essayer de vous représenter l'inadéquat du rapport de l'Un à l'Autre, et
que
j'ai déjà donné pour support à ce petit a le nombre irrationnel qu'est le
nombre dit

47





d'or. C'est en tant que, du petit a, les deux autres sont pris comme Un plus
a, que fonctionne ce qui peut aboutir à une sortie dans la hâte.

Cette identification, qui se produit dans une articulation ternaire, se
fonde de ce qu'en aucun cas ne peuvent se tenir pour support deux comme
tels. Entre deux, quels qu'ils soient, il y a toujours l'Un et l'Autre, le
Un et le petit a, et l'Autre ne saurait, dans aucun cas, être pris pour un
Un.

C'est tant que dans l'écrit se joue quelque chose de brutal, de prendre
pour
uns tous les uns qu'on voudra, que les impasses qui s'en révèlent sont par
elles-mêmes, pour nous, un accès possible à l'être, et une réduction
possible de la fonction de cet être, dans l'amour.

Je veux terminer en montrant par où le signe se différencie du signifiant.
Le signifiant ai-je dit, se caractérise de représenter un sujet pour un
autre signifiant. De quoi s'agit-il dans le signe? Depuis toujours, la
théorie cosmique de la connaissance, la conception du monde, fait état de
l'exemple fameux de la fumée qu'il n'y a pas sans feu. Et pourquoi
n'avancerai-je pas ici ce qu'il me semble? La fumée peut être aussi bien
le
signe du fumeur. Et même, elle .l'est toujours par essence. Il n'y a de
fumée que de signe du fumeur. Chacun sait que, si vous voyez une fumée au
moment où vous abordez une île déserte, vous vous dites tout de suite
qu'il
y a toutes les chances qu'il y ait là quelqu'un qui sache faire du feu.
jusqu'Ã nouvel ordre, ce sera un autre homme. Le signe n'est donc pas le
signe de quelque chose, mais d'un effet qui est ce qui se suppose en tant
que tel d'un fonctionnement du signifiant.

Cet effet est ce que Freud nous apprend, et qui est le départ du discours
analytique, Ã savoir le sujet.

Le sujet, ce n'est rien d'autre - qu'il ait ou non conscience de quel
signi­fiant il est l'effet - que ce qui glisse dans une chaîne de
signifiants. Cet effet, le sujet, est l'effet intermédiaire entre ce qui
caractérise un signifiant et un autre signifiant, à savoir d'être chacun,
d'être chacun un élément. Nous ne connaissons pas d'autre support par où
soit introduit dans le monde le Un, si ce n'est le signifiant en tant que
tel, c'est-à -dire en tant que nous apprenons à le séparer de ses effets de
signifié.

Dans l'amour, ce qui est visé, c'est le sujet, le sujet comme tel, en tant
qu'il est supposé à une phrase articulée, à quelque chose qui s'ordonne ou
peut s'ordonner d'une vie entière.

Un sujet, comme tel, n'a pas grand-chose à faire avec la jouissance. Mais,
par contre, son signe est susceptible de provoquer le désir. Là est le
ressort de l'amour. Le cheminement que nous essaierons de continuer dans les
fois proches vous montrera où se rejoignent l'amour et la jouissance
sexuelle.

16 JANVIER 1973.



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V ARISTOTE ET FREUD
L'AUTRE SATISFACTION



Le tracas dâ?TAristote.

Le défaut de jouissance et la satisfaction du blablabla.

Le développement, hypothèse de maîtrise.

La jouissance ne convient pas au rapport sexuel.



Tous les besoins de l'être parlant sont contaminés par le fait d'être
impliqués dans une autre satisfaction - soulignez ces trois mots - à quoi
ils peuvent faire défaut.

Cette première phrase que, en me réveillant ce matin, j'ai mise sur le
papier pour que vous l'écriviez - cette première phrase emporte
l'opposi­tion d'une autre satisfaction et des besoins - si tant est que ce
terme dont le recours est commun puisse si aisément se saisir, puisque
après
tout il ne se saisit qu'à faire défaut à cette autre satisfaction.

L'autre satisfaction, vous devez l'entendre, c'est ce qui se satisfait au
niveau de l'inconscient - et pour autant que quelque chose s'y dit et ne s'y
dit pas, s'il est vrai qu'il est structuré comme un langage.

Je reprends là ce à quoi depuis un moment je me réfère, c'est à savoir la
jouissance dont dépend ce