[Lutecium-group] Un psychanalyste dans Second Life

Yann Leroux yann.leroux at laposte.net
Thu Feb 15 08:14:38 GMT 2007



*Un psychanalyste dans Second Life.
*

*Yann Leroux. Février 2007
 *

Lorsque à cette réunion de l'OMNSH, il avait entendu Mario GEROSA 
présenter son livre /Mundi Virtuali/ et parler de Second Life, il avait 
trouve l'idée intéressante. Mario s'intéressait aux mondes numériques 
sous l'angle de l'architecture. Il avait d'ailleurs rédigé une 
Convention pour la conservation des Monuments Numériques avec comme 
credo le fait que les oeuvres architecturales qui existent en ligne 
doivent, pour certaines, être protégées. Il existait, disait Mario, dans 
Second Life, un certain nombre de lieux architecturaux intéressants. Ce 
qu'il avait, lui, entendu, c'était les interactions sociales en ligne 
enrichies par les possibilités de modifier l'environnement. Pourquoi ne 
pas s'y installer comme psychanalyste ?

La première étape avait été de créer un compte. Il avait pris son pseudo 
habituel, RastoFire, et avait eu une pensée pour SULER et NAKAMURA qui 
dans les analyses qu'ils avaient fait sur les "mondes virtuels" avaient 
mis l'accent sur le fait que l'un des intérêts de ces mondes était que 
l'on pouvait avoir plusieurs identités. SULER parlait de "/identity 
flexibility/"[1] <#_ftn1>  et NAKAMURA de "/tourism identity/"[2] 
<#_ftn2>. L'idée sous jacente est que la personnalité est une 
organisation complexe  La psychanalyse a exploré ce point de vue avec la 
division du psychisme entre en zone consciente et une zone inconsciente, 
et les notions de clivage, de crypte ou d'incorporation dans lesquels 
une partie de psychisme se comporte en zone autonome et sans aucun lien 
avec le fonctionnement général de la personne. L'Internet permettrait à 
chacun d'explorer certains aspects de sa personnalité ou de "tester" des 
modalités d'être avec les autres ou avec soi-même beaucoup plus 
facilement qu'habituellement.

Ce que lui notait, c'est le mouvement inverse : chacun, en ligne, dans 
des lieux différents (MMO, forums, chats, listes de diffusion) prend 
soin de maintenir la cohérence de sa personne en se donnant le même 
pseudo. Il arrive même que certains s'inscrivent en un lieu pour 
réserver leur nom afin qu'il ne soit pas utilisé par d'autres. La firme 
Sony Online Enterntainement en a même fait un argument commercial 
puisqu'il a été possible de réserver son pseudo avant même d'avoir 
acheté - ou d'acheter ! - la console PS3[3] <#_ftn3>.

Lors de ses premiers pas sur l’Internet, il avait pris comme pseudo 
Bouki, mais il avait eu la surprise, désagréable, que ce nom pouvait 
déjà être pris. S’apercevoir que l’on n’est pas le seul, qu’un autre 
porte déjà le nom que l’on s’est donné suscite toujours de l’angoisse. 
Aussi avait il opté pour un Rastofire qui, jusqu'à présent, avait 
toujours été unique. Ce Rastofire était, comment dire ? Non pas 
exactement un double de lui-même, mais une image qu’il se faisait de son 
fonctionnement psychique. Taper ce pseudo à chaque fois qu’il devait se 
faire ouvrir les portes d’un compte qu’il s’était créé, le voir 
apparaître dans les bavardoirs  avant chaque  phrase qu’il avait tapé, 
le voir revenir dans son mail ou dans les forums avec la mention 
« Rastofire wrote » le confrontait à chaque fois a une série de 
souvenirs, fantasmes, idées, représentations qui faisaient au moins une 
partie de ce qu’il était. Rast O Fire lui rappellait Bill Ballantine, 
l’ami de Bob Morane et les lectures de jeunesse. Ballantine lui évoquait 
l’Ecosse – la géographie de l’inconscient n’est pas toujours très 
rigoureuse – et  le whisky que sont père lui demandait de lui servir. 
N’avait il pas aussi défilé en maternelle avec ce kilt écossait ? Et il 
fallait marcher droit ! Il se rappelait encore la terreur qu’il avait 
éprouvé de ne pas pouvoir rester sur la ligne. Le Fire était lié aux 
petits jeux avec le feu qu’il avait eu adolescent. C’était aussi le mot 
pour dire « jalousie » dans une des langues de son pays natal. Le Rast, 
enfin, lui évoquait le souvenir d’un événément de son enfance qui avait 
organisé profondément sa personnalité Dans l’ordre des pensées, il 
venait le dernier.

La construction de l’avatar ne lui pris que le temps de cliquer sur 
<next> autant de fois que nécessaire pour se logger dans le jeu. Il ne 
souhaitait pas avoir un avatar particulièrement différent. Un phrase du 
samouraï virtuel lui vint un moment Il souhaitait au contraire 
apparaître comme banal. Basquets noires, jean noir, t-shirt noir. De 
façon latérale, il pensa au héros de Snow Cash, Hiroaki Protagoniste [4] 
<#_ftn4> qui se balade dans le /metavers /avec l’avatar le plus simple 
possible afin de ne pas «  accrocher » dans le réseau par des bouts de 
codes qui ne servent qu’a l’esthétique. Il note la possible 
identification au héros [5] <#_ftn5> etn peu plus loin dans son esprit, 
le mot /log/ l’attira. Il avait en souvenir le rappel étymologique 
qu’avait fait H. REY du mot blog. : web-log et il avait raccourcit dans 
une formule : tissus du mot – carnet de bord – navigation.  Il s’était 
jusqu’à présent intéressé au /logging /comme un mot de passe et aux 
fantasmes qui y étaient associés : être accepté|refusé quelque part, 
être dedans|dehors. Une autre voie de travail s’ouvrait a lui : en 
passant par les caractéristiques de l’écriture en ligne telles que les 
donnait Philippe HERT [6] <#_ftn6>

Il s’astreignit au tutorial – peut être y avait il des choses a 
apprendre ? Non, finalement, il n’y avait rien à apprendre – pour enfin 
entrer dans le jeu. Les graphismes lui parurent pauvres : rien à voir 
avec la beauté d’Iron Forge ou de la vaste /plazza /ou trône Miss 
Liberty. Il lui fallut peu de temps pour retrouver Mario en ligne. 
Celui-ci doit justement présenter son livre dans Second Life. Rendez 
vous est pris  et il se retrouve dans une salle de conférence sur fond 
de Colisée a entendre Mario parler de son livre sur les mondes virtuels 
dans un monde virtuel. Rapidement, le chat s’anime, et si quelques uns 
se lèvent pour feuiller le livre, la plupart discutent de la frontière 
on|offlline : quelle est elle ? Existe-t-elle ? Avons-nous un avatar ou 
sommes nous des avatars ? Pourquoi n’est-il pas possible d’aller sur 
Word of Warcraft avec son avatar de Second Life. On se prend a rêver de 
tourisme en ligne : des cars de touristes débarquant pour voir telle 
guilde venir à bout d’Onyxia, voilà qui serait bien, non ? Ou les 
terroristes de Counter Strike envahissant les belles villas de Second 
Life ? Justement, Mario a une agence de voyages virtuels : synthravels.com

La conférence lui permet de prendre des contacts, et Bruno ETCHEGARAY 
lui a proposé de lui fournir un local pour qu’il puisse y commencer son 
activité de psychanalyste. Bruno lui fait visiter l’endroit, et pose 
pour lui la plaque « Rastofire AFERDITA, psychoanalyst » sur l’entrée. 
Le voilà installé en plein quartier italien. Il court les boutiques, 
s’achète un « /morroco sofa/ », quelques plantes, revient au cabinet, et 
dispose les meubles. Les fenêtre lui semblent nues, alors il ajoute des 
rideaux. Et puis il faut un fauteuil ! Plusieurs fauteuils, même. Déjà, 
un couple s’avance et entre dans la pièce.

-          Vous êtes psychanalyste ?

-          Euh .. oui

La femme, jeune – dans Second Life tout le monde est jeune. Elle 
s’allonge sur le divan et choisit de chatter sur le canal privé

-          Etes vous dépendant du cybersexe ? Moi je le suis

Il trouve l’entrée en matière un peu cavalière. Un <clic> sur le profil 
la dit californienne, une photo la montre jeune et blonde. Elle insiste :

-          Etes vous dépendant du cybersexe ?

 Il avait traversé les pornoland de Second Life et en avait éprouvé une 
grande tristesse. Son métier lui avait appris qu’il n’y avait pas de 
limites à l’imagination et à la sexualité, et que pour jouir de la 
seconde la première faisait parfois des prodiges. Mais la répétition de 
ces relations d’objets partiels l’avaient plus angoissé qu’excité. 
Second Life, comme souvent dans les mondes numériques, jetait une 
lumière crue sur les hommes et leurs relations. Il se souvenait de cette 
phrase entendue en passant

-          John, est ce que tu peux replacer ton pénis ?

Il était parti en courant.

 

La voix insistait.

-          Etes vous dépendant du cybersexe ?

Comment fait on pour être silencieux en ligne ? Et puis il faut vraiment 
une porte à ce cabinet. D’un autre coté, la possibilité de se téléporter 
de n’importe quel point vers n’importe quel point de Second Life rend 
les portes un peu illusoires. Il faudra qu’il apprenne à délimiter un 
espace privé pour interdire de telles facéties. Il tape trois petits 
points, des suspensions ? des cailloux de petit poucets ? Mais déjà, la 
jeune fille est partie. Elle ne s’est pas levée. Elle s’est téléportée 
avec son compagnon vers un ailleurs dont il ne sait rien. Il reste seul, 
dans la pièce, avec ses rideaux qui ondulent au gré d’un vent qui 
n’existe pas.


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[1] <#_ftnref1> SULER J. The basic psychological features of cyberspace. 
Elements of a cyberpsychology model. , 
http://www.rider.edu/~suler/psycyber/basicfeat.html 
<http://www.rider.edu/%7Esuler/psycyber/basicfeat.html> [créé mai 1996]

[2] <#_ftnref2>   Nakamura, Lisa. “Race In/For Cyberspace: Identity 
Tourism and Racial Passing on the Internet.” Reading Digital Cultures. 
Ed. David Trend. Malden: Blackwell Publishers, 2001. 226-235. En ligne 
[2002] : 
http://www.humanities.uci.edu/mposter/syllabi/readings/nakamura.html

[3] <#_ftnref3> 
https://account.np.ac.playstation.net/accounts/register/beginNewAccountRegistrationFlow.action

[4] <#_ftnref4> STEPHENSON N , Snow cash, 2000. Trad fr. Le samouraï virtuel

[5] <#_ftnref5> cf. FREUD S., 1913 et RANK O., 1909

[6] <#_ftnref6> HERT Ph., Internet comme dispositif hétérotopique, 
Hermes n° 25, Décembre 1999, « Le dispositif entre usage et concept »



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