[Lutecium-group] "Aussi bien que savoir, douter me convient "

Liliane Fainsilber Liliane.Fainsilber at wanadoo.fr
Tue Jan 16 07:13:48 GMT 2007


Bonjour Philippe, si celui qui souhaitait si fort se désinscrire vous a 
donné l'occasion de votre message,  il ne peut qu'en être remercié. Je 
reprends vos dernières phrases et y réponds "Et être élève, disciple, c'est 
reconnaître
cette dette au langage qui est là bien avant nous, c'est
reconnaître que ce que je pense a déjà été pensé que ce que j'écrivis a
déjà été écrit, et qu'il serait bien prétentieux de me croire
susceptible d'une pensée sans racines, déliée de l'autre"

A propos de cette discussion je vous fais en effet  part d’un passage que j’ai 
trouvé dans les Essais de Montaigne. Il me semble qu’il répartit bien les 
deux usages que nous pouvons faire des écrits de nos anciens, de tous ceux 
qui nous ont précédés.


Du premier usage, celui qui feraient  en quelque sorte de nous  des 
perroquets,   des  chiens savants, ou encore ces drôles d’oiseaux au plumage 
terne et ennuyeux  qui se pareraient  des somptueuses plumes bleues d’un 
geai,  il décrit ceci :



 « Nous scavons dire : Cicero dit ainsi ; voila les mœurs de Platon ; ce 
sont les mots mêmes d’Aristote ». Mais que disons-nous nous-mêmes ? Que 
jugeons-nous ? Que faisons-nous ? Autant en dirait bien un perroquet… J’en 
connais à qui, quand je demande ce qu’il sait, il me demande un livre pour 
me le montrer , et n’oserait me dire qu’il a le derrière galeux, s’il ne va 
sur le champ estudier en son lexicon, que c’est que galeux et que c’est que 
derrière.

Nous prenons en garde les opinions et  le savoir d’autrui, et puis c’est 
tout. Il faut les faire nôtres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant 
besoing de feu en irait quérir chez son voisin et y ayant trouvé un beau et 
grand, s’arrêterait là à se chauffer, sans plus se souvenir de le  ramener 
chez lui. »



Au fond, lisant ce passage, je me disais que s’installer confortablement 
devant la cheminée de son voisin et s’installer sans remords chez lui, ne me 
parait pas être en soit une attitude tellement répréhensible, à condition de 
ne pas oublier que vous n’êtes pas chez vous et donc tenir compte de ce 
fait. Il convient de se faire discret pour ne pas un jour ou l’autre se 
faire pousser dehors comme un intrus.



Cette attitude étant au demeurant tout à fait défendable, de mon point de 
vue, quelle autre attitude Montaigne nous conseille-t-il d’adopter ? C’est 
celle qu’il met lui-même en acte dans ces Essais.

Pour  décrire ce que doit être attitude vis-à-vis des écrits de ceux qui 
nous ont précédés, il utilise une jolie  expression qui doit être maintenant 
tombée en désuétude, celle de tout faire « passer par l’étamine » de notre 
jugement et de « ne rien loger dans sa teste par simple authorité et à 
crédit. »

L’étamine est en effet une étoffe fine et légère au travers de laquelle les 
cuisinières séparent le lait caillé du petit lait, pour en faire du fromage, 
ou encore pour séparer la pulpe des fruits, de ses pépins. On ne garde donc, 
grâce à cette étamine que le meilleur.



Il propose également une autre métaphore pour décrire quel usage on doit 
faire des écrits de nos anciens,   celle des abeilles qui butinent du thym 
et du romarin et qui de ces sucs font du miel « qui est tout leur : ce n’est 
plus ni thym, ni marjolaine ; ainsi les pièces empruntées d’autruy, il les 
transformera et confondera, pour en faire un ouvrage tout sien, à scavoir 
son jugement ».



"... que les principes d'Aristote ne lui soyent principes,  non plus que 
ceux des stoïciens ou épicuriens. Qu'on lui propose cette diversité de 
jugements : il choisira s'il peut, sinon demeurera en doubte. Il n'y a que 
les fols certains et résolus. ... Aussi bien que savoir, douter me 
convient... Car s'il embrasse les opinions de Xénophon ou de Platon par son 
propre discours, ce ne seraont plus les leurs, se seront les siennes.



Ce qui est valable pour la philosophie l'est-il pour ce qu'il en est de la 
psychanalyse ?

Il me semble quand même que pour faire de ces écrits des anciens, ceux de 
Freud, ou ceux de Lacan,  et d’autres, tels Mélanie Klein, Hélène Deutsch, 
Barbara Low, pour les analystes, s'il y a un temps nécessaire, celui du 
doute, c'est un doute tout à fait particulier, celui qui précède la 
découverte de  quelque chose en nous qui est refoulé et qui demande  à être 
reconnu, mais à l'aide d'un petit indice, cet indice que Lacan appelle, à 
propos du rêve, le colophon du doute : "Là où je doute, nous dit Freud, là 
est ma certitude"



Essais de Montaigne, Chapitre 25 et 26 Livre 1. Ce colophon du doute est 
dans les quatre concepts fondamentaux. je n'ai pas été en chercher les 
références ni d'ailleurs l'exactitude de la citation.

----- Original Message ----- 
From: "Philippe Mathey" <philippe.mathey at laposte.net>
To: <lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Sunday, January 14, 2007 8:56 PM
Subject: Re: [Lutecium-group] Lutecium-group Digest, Vol 26, Issue 34


lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
---
  Bonjour à tous,

Je suis lecteur, consommateur (?) depuis quelques mois de cette liste et
j'en profite pour remercier les différents participants pour les bonnes
informations que j'ai pu y trouver.

Ce débat tournant à la fois autour de la question du maître, du clone,
m'appellent à répondre.
Pourrais-je rappeler en premier que l'analyse est avant tout une
expérience, de la question posée par un homme, une femme de ce qu'il en
est de sa subjectivité, de ce qui le fonde, de son rapport à l’autre, à
la vérité. De son rapport à la femme s'il est homme, à l'homme si elle
est femme et de ce qui cloche là-dedans, dans son rapport à l'autre
quand il se sent assujettit, de son rapport à la liberté et de ce qu'il
croit en être, de ce qu'il en est de son aliénation. Quand je dis
expérience je dis bien autre chose que penser cette expérience, où il
est bien question là du courage qu'il y a à essayer de tenir une parole,
un énoncé, dans cet espace où mon être recherche son essence dans un
savoir qui le constituerait. Quand je dis expérience, je dis un vécu qui
amènera des choses peu prévisibles pour celui qui la tente .

L'occident dans son rapport au maître entretient une relation bien
ambivalente. Certainement depuis plus longtemps que ce qu’a pu en
rapporter Hegel.Mais ce n’est pas là le but de mon propos.
L'apprentissage, par exemple, des gymnastiques taoïstes Chi Gong, se
faisait par pure imitation, par observation du maître.
Ce qui veut dire tenter d'être pareil ! Tenté de faire pareil ! Tenté de
faire aussi bien ! Et cela sans aucun commentaire sans aucune
explication sans rien qui puisse passer par une tradition orale ! Rien
que de l'imitation ! Pensez-vous que cela donnait des clones ? Et, c'est
là, la question ouverte pour nous occidentaux de notre rapport à
l’image, au moi, à l'ego, de ce qui normalement concernerait la
psychologie ! Mais, la psychanalyse c'est bien tout sauf cela, pas
question de l'ego, pas question du moi, c'est de bien autre chose dont
il s'agit ! Dans le disciple du Chi gong ce qu'il apprend en imitant,
c'est à se contacter à son ressenti, à son mouvement propre, c'est
impossible, impossible de reproduire l'autre. Essayer et vous verrez.
Essayer c’est constater qu’effectivement cela aboutira à de pâles
imitations. Et ce disciple, ce qu'il apprend c'est justement sa
différence, c'est justement comment lui il va s’en débrouiller avec ce
qu'il voit, qu'il essaye de reproduire, et qu’a essayer, il va apprendre
ce qu'il est, et comment pour lui ça va fonctionner cette affaire là ;
croyez-vous que ce soit différent pour l'analyse ? l'analysant, sa
question, c'est bien comment s’en débrouiller avec son histoire, avec un
son instrument pour l'homme en tout cas, pour la femme, il semble que ce
soit encore une autre histoire.

L'analyse, c'est cette prise de conscience de cet écartèlement, entre
mon savoir et ma vérité, que l'un et l'autre ne se recouvrent pas, ne se
recouvriront jamais, qu'il y a là une béance que rien, jamais ne viendra
combler. C'est de cela dont il s'agit, pas d'autre chose.
Alors le clone, pensez-vous vraiment qu’il puisse y avoir un clone, que
ce que racontent les scientifiques, q'une expérience serait démontrable
par ce que reproductible. Demandez leur aux prix de quelles
approximations ? C’est toute la force de tout le travail lacanien, le
réel échappe, et notre réalité en est faite en partie. Je veux pas
continuer sur le ce qu’il nous reste de semblant.
Mais arrêtons d'être dupes. Et être élève, disciple, c'est reconnaître
cette dette au langage qui est là bien avant nous vous, c'est
reconnaître que ce que je pense a déjà été pensé que ce que j'écrivis a
déjà été écrit, et qu'il serait bien prétentieux de me croire
susceptible d'une pensée sans racines, déliée de l'autre .
Et je rejoins ce qu’écrivait plus haut J F Doucet, autant de petits
cailloux, repères laissé au promeneur…

Bien à vous

Philippe Mathey

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