[Lutecium-group] proposer un article sur "Les Alaphabets de la Shoah" par Anny Dayan Rosenman CNRS Editions 2007
marcus feldman
m.foeillet-perruche at wanadoo.fr
Thu Jul 19 07:41:05 GMT 2007
Les Alphabets de la Shoah
d'Anny Dayan-Rosenman
(CNRS Editions 2007)
À celle qui m'a ouvert d'autres chemins de recherche
Il est des livres que l'on a longtemps portés en soi et que l'on
aurait aimé écrire, parce que l'on sent qu'ils étaient - qu'ils sont
toujours - nécessaires. Mais l'on recule devant ce qui peut paraître
trop lourd. Non pas un fardeau, mais presque une mission. Et tellement
de livres douloureux à accueillir au creux de soi. La peur qu'ils y
ouvrent un gouffre. Pourtant, puisque la catastrophe a eu lieu, il
faut bien en rendre compte. Que les témoins témoignent, que les
écrivains écrivent, et qu'au-delà du devoir de mémoire, se dessine un
devoir de penser et de transmettre. Tel est le propos d'Anny Dayan
Rosenman.
Anny Dayan Rosenman, qui enseigne la littérature à l'université, livre
ici un ouvrage sensible qui permet à tous, étudiants et chercheurs, de
voir rassemblés tous les auteurs incontournables qui ont écrit sur
l'expérience concentrationnaire. Précédés d'une préface d'Annette
Wieviorka, Les Alphabets de la Shoah se présentent en trois parties :
"Survivre", "Témoigner", "Ecrire". Il ne s'agit pas d'un ouvrage qui
voudrait totaliser l'essentiel de ce qu'il faut savoir sur la Shoah :
refus d' « un savoir sans savoir où la multiplication des chiffres et
des données concrètes risque de faire écran à une prise de conscience
réelle », c'est-à-dire intériorisée de la catastrophe. Primo Levi,
Robert Antelme, Jorge Semprun, Elie Wiesel, Jean Améry, et Aharon
Appelfeld, ces noms désormais connus constituent les principales
lettres de ces alphabets qui permettront au lecteur de traverser les
territoires de la parole du témoin : car il s'agit d'abord de lire des
auteurs. Mais la perspective n'est pas uniquement littéraire. Au-delà
des lettres de cet alphabet, se dessine une véritable anthropologie de
l'expérience concentrationnaire. Avant tout, les tourments des corps,
le froid, la neige, la faim et la soif ; mais aussi la détresse
psychique, la solitude, la peur, la déshumanisation, et la perte de la
compassion ; les figures du « Musulman » , évoqué inauguralement par
Primo Levi, et celle moins connue mais tout aussi tragique du « Piepel
» évoqué par Elie Wiesel.
Comme Jeanine Altounian, essayiste et traductrice de Freud, qui a
écrit plusieurs ouvrages sur les génocides et leurs traumatismes, Anny
Dayan Rosenman adopte une position transdisciplinaire : son
interrogation sur le sens de la parole du témoin réunit les réflexions
psychanalytique, historique et philosophique les plus récentes. Quelle
est la spécificité de la parole du témoin ? Que représente pour celui-
ci le passage à l'écriture ? Quel rôle tient son corps dans le
témoignage ?
Anny Dayan Rosenman accorde enfin une place essentielle au film de
Claude Lanzmann Shoah . C'est une véritable révolution épistémologique
qu'opère ce film dans la place qu'il creuse en nous en tant que témoin
du témoignage : à travers la parole du témoin se tisse une relation
avec l'autre. L'Autre du témoignage, c'est cette place qu'occupent les
amis, les proches, lecteurs ou spectateurs, tous ceux qui sont
confrontés à cette double expérience incommensurable, l'expérience
concentrationnaire et l'expérience du récit de cette expérience.
Les Alphabets de la Shoah, beau titre qui affiche le nécessaire propos
didactique : car nous qui croyons tout savoir, il nous reste tout à
apprendre. En écoutant ce qui reste de la parole des témoins et en
lisant avec le coeur.
Mariane Perruche Juillet 2007
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