[Lutecium-group] Re : Karl Wilhelm Jerusalem

Chantal Collet collet.chantal at 9online.fr
Wed Mar 7 04:48:31 GMT 2007


Merci !


Le 7/03/07 2:07, « José Luiz Caon » <jlcaon at terra.com.br> a écrit :

> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Ceci est un journal électronique infini, cosmopolite et à la quête du sens
> France-Mail-Forum 24 (November 2001)
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> Comment on a lancé les livres cultes (I)
> 
> DIDIER JACOB
> 1774 : « Les Souffrances du jeune Werther »
> Le Nouvel Observateur,12.7. 2001
> 
> Goethe a 25 ans lorsqu'il écrit, d'un seul jet, en deux mois, le premier
> grand chef-d'oeuvre et premier best-seller de la littérature allemande. Son
> roman d'amour déclenche aussitôt une vague de suicides en Europe. On
> n'aimera jamais plus comme avant
> 
> 
> ------------------------------------------------------------------------------
> --
> 
> Dans les rues, les champs, au milieu des conversations, dans les
> antichambres des princes, dans les cabarets sombres où l'on monte à l'étage
> pour la fornication, à l'écurie, à l'office, au lavoir où les jeunes garces
> donnent en chantant la fessée au linge, dans les kermesses entre enfants
> rigolant, au marché, dans les jardins en fleurs, sous la lune où les
> amoureux vont langoureusement, partout l'on ne parle que de « Werther ».
> C'est à Leipzig, petite ville d'Allemagne, que « Die Leiden des jungen
> Werthers », un mince anonyme de cent cinquante pages, paraît à l'automne
> 1774. Aussitôt, la librairie de l'éditeur Weygand est prise d'assaut. On
> veut lire ; on veut savoir. On veut connaître les raisons. Pourquoi ce jeune
> Werther a-t-il autant souffert, pour quelle raison s'est-il finalement
> suicidé ?
> 
> C'est le premier best-seller allemand, et l'acte de naissance, en Europe, de
> l'amour modern style - celui qui pince, qui tord, qui brûle et qui fait mal.
> Werther aime Charlotte, une jeune beauté qui lui a frappé l'oeil tandis
> qu'elle distribuait aux enfants de sa maison du pain pour le goûter. Avec sa
> robe blanche ornée de noeuds rose pâle, on aurait dit un ange vêtu comme un
> caniche. Le coeur de Werther se met à soupirer, « fermente » sans trouver à
> s'épanouir : la demoiselle est fiancée. Désespéré, le jeune homme se
> suicide. On voit tout le danger, pour l'église et les corps constitués, de
> cette apologie de la mort volontaire et des passions exacerbées. La police,
> alertée, interdit l'ouvrage. Mais il est trop tard. Le livre suscita « une
> ivresse, une fièvre, une extase qui déferla sur toute la terre habitée »,
> écrit Thomas Mann. Ce fut, ajoute-t-il, « comme l'étincelle qui tombe dans
> un tonneau de poudre, où en une brusque expansion une masse de forces,
> jusqu'alors tenues en laisse, se trouve libérée ; le hasard voulut que le
> monde entier fût prêt pour ce petit livre ».
> 
> L'auteur ? Il n'y a pas deux mois, ce fils d'une mère peuple et d'un austère
> rentier n'était qu'un étudiant en droit promis à une carrière judiciaire de
> provinciale importance. Goethe eût épousé, au mieux, la fille du tapissier,
> s'il n'avait mis par écrit les idées du siècle. Or voici maintenant que,
> pour le voir, on vient de Londres et de la Russie. Dans les rues, au
> théâtre, on se pâme devant lui. On étouffe en le croisant, on veut de l'air,
> des sels, on s'évanouit. On le reconnaît à dix lieues, comme Madonna sur la
> scène de Bercy. Car ce Lovelace porte les couleurs du héros qu'il a créé,
> frac bleu, culotte jaune, bottes à mi-mollet. La mode est lancée. Goethe ?
> Oui, Madonna habillée par Jean-Paul Gaultier.
> 
> « Il scandalisait la cour, raconte Pietro Citati, par ses manières
> d'étudiant de génie, ses tutoiements inopinés, ses imprécations, ses coups
> de cravache. [...] Il organisait des bals, des divertissements masqués, des
> représentations théâtrales, des promenades en montagne, des baignades dans
> les rivières, des chasses, de folles chevauchées nocturnes à travers les
> bois. » Sous le charme du dandy, le duc Charles-Auguste fait éclairer, la
> nuit, l'étang gelé que son château surplombe. On réveille la fanfare et
> l'orchestre de chambre. Musique ! Les doigts des musiciens, bleuis par la
> froidure, saignent sur l'archet, le fifre, la clarinette. On lance des
> sortes de fusées au-dessus du lac dont la glace transpire. Goethe au prince
> : « Patinons, mon prince. » Un laquais porte à Sa Majesté les chaussures à
> glisse. Et Goethe, véritablement toqué, ou feignant de l'être, se lance dans
> de périlleuses figures qui font l'admiration discrète des oies en pelisse et
> des dindons à particules. Une heure passe. On rentre au château. Allons,
> musique encore ! Menuet, danse, poésie ! Goethe, qui n'a quitté ni son
> entrain ni sa fourrure, déclame en grelottant : « Promenant autour de lui,
> raconte encore Citati, ses yeux noirs, resplendissants, d'Italien, il
> improvisait sur tous les tons et de toutes les manières : iambes,
> hexamètres, Knittelverse ; poèmes lyriques, fables, ballades, satires et
> petites comédies ; il répandait ses dons sur le public émerveillé, comme
> s'il avait renversé sur le monde un grand panier de fleurs. »
> 
> Goethe comprend que les petites baronnies d'Allemagne ont soif d'idées
> neuves et de gentilshommes mal polis, d'oeuvres effervescentes à jeter dans
> des crânes où les cervelles s'ennuient. Ce n'est pas tant qu'on lise «
> Werther » - c'est qu'on éprouve soudain la violence d'être en vie. D'où
> cette « furor Wertherinus » (Lichtenberg) qui annonce les grandes opérations
> de merchandising moderne, montre Pokémon, T-shirt Harry Potter, calendrier
> Lara Croft pour vestiaires hommes uniquement. On porte beau et bleu, avec la
> culotte jaune. Parfumé à l'eau de Werther, on déambule dans les rues à des
> milliers d'exemplaires. On aime, on pleure, on en finit avec ses jours pour
> le grandiose de la chose. « Werther, écrit Mme de Staël non sans nostalgie,
> a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde. »
> 
> Ainsi l'amour, qui vit de pâquerettes et d'eau fraîche, va devenir à la
> mode. Au temps des moralistes, on en dissertait sous perruque à l'abri des
> masses d'air. Désormais, la pluie mouille les passions. Tempêtes, vents,
> brumes, clairs de lune éclairent d'une lumière argentée le rouge du bonheur
> et les lèvres de la félicité. Cette fièvre gagne l'Europe, où les
> traductions fleurissent. Napoléon lui-même a lu « Werther » six fois pendant
> sa campagne d'Egypte. Il connaît le roman, dira Goethe, « comme un juge
> d'instruction qui a étudié son dossier ». Les deux géants se rencontrent le
> 2 octobre 1808 : l'Empereur, qui prend son petit déjeuner, parle levée
> d'impôts avec Daru. A sa gauche, Talleyrand. Soudain, Napoléon aperçoit
> Goethe vieillissant, et lui demande son âge. « 60 ans », répond celui-ci.
> « Vous êtes bien conservé », dit le premier. « Après diverses observations
> tout à fait pertinentes, raconte Goethe, il mentionna un certain passage et
> dit : "Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas naturel." Ce qu'il
> démontra longuement et de manière parfaitement juste. »
> 
> Le « Werther » de Goethe marque, en somme, l'entrée de l'Allemagne dans le
> concert des nations. Car en 1774 le compteur du génie est, pour la
> littérature, à zéro dans ce pays. C'est le temps où Voltaire écarquille le
> jugement, où Diderot invente, dans « le Neveu de Rameau », rien de moins que
> l'art du scénario. Rousseau, lui, donne au coeur humain le sentiment du
> paysage. Et l'Allemagne ? Le pays est encore une manière de Timor-Oriental,
> tout irisé de dialectes qui ne s'entendent qu'à cinq lieues à la ronde.
> Cinquante ans plus tard, Goethe a renversé la tendance, et les grands
> romantiques n'auront pas de mots assez doux pour saluer le génie de ce géant
> de l'amour. Ainsi Lamartine, au sujet de « Werther » : « Je me souviens de
> l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse. Les impressions que ces
> lectures ont faites sur moi ne se sont jamais effacées ni refroidies. La
> mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai
> touché ainsi au fond de l'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour
> s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. »
> 
> Que s'est-il donc passé, dans ces années qui marquèrent le triomphe du Sturm
> und Drang - du « vague des passions » ? Une sorte de guerre commerciale, au
> fond, entre prétendants au titre de premier des romantiques. Ainsi
> Chateaubriand se dépêche d'enfoncer, avec « René », qu'il publie en 1802, la
> porte ouverte de « Werther ». Goethe, du coup, l'accuse de plagiat, mais en
> masquant la vraie nature de son ressentiment : « Chateaubriand, dit-il en
> 1829 à David d'Angers, n'est que le continuateur de Bernardin de
> Saint-Pierre. » François-René répond par retour, dans les « Mémoires
> d'outre-tombe », et minimise l'influence de son rival, qu'il traite de «
> vieille poussière ». Il faudra les grands d'Allemagne pour réviser son
> jugement. Après la défaite nazie, Thomas Mann puise ainsi espoir dans
> l'ombre indiscutable : ce « Voltaire allemand », écrit-il, ce « chef
> spirituel de l'Europe », cet « écusson », ce « palladium de l'humanité »,
> cet « Allemand au plus haut point, véritable explosion de germanité », est
> pour lui l'emblème de la dignité retrouvée.
> 
> Le voici donc, le bon génie de l'Allemagne : arrière-petit-fils d'un
> maréchal-ferrant, petit-fils d'un tailleur pour dames, Goethe naît à
> Francfort, perd sa soeur aimée, sent pencher son coeur vers les filles au
> teint nacré. Etudiant en droit, il fait ses classes à Leipzig et à
> Strasbourg où il courtise, avant de la négliger, Frédérique Brion, une jeune
> fille promue « astre charmant sur le ciel champêtre ». Le 9 juin 1772, il
> est amoureux de Charlotte - la future du livre. Le 13 août, ils échangent un
> baiser. Mais Lotte est déjà fiancée. Goethe se désespère, lui envoie des
> adieux enflammés : « Mon bagage est bouclé, Lotte, le jour va poindre.
> Encore un quart d'heure et je serai parti. Adieu, mille fois adieu ! » Reste
> le suicide sur le gâteau : le 30 octobre 1772, Karl Wilhelm Jerusalem, un
> vieil ami de Leipzig, se tire par dépit une balle dans la tête. Goethe fait
> d'une pierre deux coups, mêle sa propre histoire au désespoir de l'amoureux
> éconduit. Pendant deux mois, il écrit sans relâche, établissant un record de
> célérité que seul Rilke battra, en expédiant en trois semaines les « Elégies
> de Duino » et les « Sonnets à Orphée ».
> 
> Ainsi donc Werther vit. Mais meurt aussitôt, et n'en finit pas de mourir :
> c'est que le héros pleurniche sans fin, dans un accès de sentimentalité un
> peu tarte qui rend l'oeuvre épuisante aujourd'hui, et fera dire à Gide,
> reprenant le livre aux premiers mois de l'Occupation : « J'achève de relire
> "Werther", non sans irritation. J'avais oublié qu'il mettait tant de temps à
> mourir. Cela n'en finit pas, et l'on voudrait enfin le pousser par les
> épaules. » Après avoir mouillé tout un lot de mouchoirs, Goethe conclut
> pourtant l'affaire, dans un extraordinaire final où l'émotion, la tristesse,
> la surprise semblent vouloir signer, d'un trait rageur, et à trois mains, au
> bas de l'ouvrage : « Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures
> qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers les
> onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et ses fils
> suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On craignit pour la vie
> de Charlotte. Des journaliers le portèrent ; aucun ecclésiastique ne
> l'accompagna. »
> 
> Goethe expédie sa déclaration des droits de l'homme et du citoyen
> romantiques chez Weygand, à Leipzig. Il envoie aussi l'objet à Lotte, qui se
> froisse de voir son nom et sa figure entrer sans permission au Who's Who des
> grandes héroïnes romanesques. Son mari, Kestner, proteste également. C'est
> que Goethe lui a, de la sorte, volé sa femme en lui faisant cet enfant. D'où
> peut-être cette frénésie de procréation qui occupe le couple alors : Lotte
> sera dans sa vie douze fois enceinte de Kestner. Qu'importe à Goethe, dont
> la vie s'enrichit maintenant d'incessantes conquêtes : une laitière, ou bien
> une comtesse. Au fond, l'auteur de « Faust » préfère l'amour aux femmes,
> dont il aimerait faire des saintes, pour s'en passer. « Depuis quelque
> temps, écrit-il à l'une d'elles, je vous vois comme la Madone qui monte au
> ciel. En vain celui qu'elle laisse en arrière tend les bras vers elle, en
> vain il voudrait, de son regard obscurci de larmes, attirer une dernière
> fois vers la terre le regard de celle qui s'en va, tout environnée de
> splendeur, et n'a de désir que pour la couronne qui plane au-dessus de sa
> tête. » Goethe, ou le saint ampoulé.
> 
> Sur le tard, l'ex-dandy finit par épouser une demoiselle Vulpius, dont les
> principales épaisseurs n'incitent pas, du reste, au commerce charnel : les
> Schiller parlent d'elle comme de « l'épaisse moitié » du poète, et Bettina
> Brentano la qualifie de « boudin idiot ». On est loin du premier Goethe, qui
> ne vénérait rien tant que le corps artistique des femmes. Mais il est
> désormais tout entier à son oeuvre : « J'ai eu hier, écrit Goethe en 1777,
> une journée extraordinaire : après dîner, j'ai mis par hasard la main sur
> "Werther" et tout m'en était nouveau et étranger. Je suis sorti à cheval, la
> nuit. Adieu. » Scène magnifique, où l'on voit, sous la froideur, sourdre une
> nouvelle exaltation : c'est la fuite vers les masses sombres, et l'adieu
> lancé à ses frères les vivants. Goethe, désormais, n'est plus ici-bas. Il
> est avec Dieu, quelque part dans la noirceur du monde.
> 
> La semaine prochaine : l'« Encyclopédie », par Jacques Drillon.
> 
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