[Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem

kika mariadsouza at terra.com.br
Thu Mar 8 13:16:41 GMT 2007


je crois, doux Jean-François, que cette "belle fille" dont tu parles n'est
qu'un signifiant d'un discours amoureux qui est le tien et vice-versa, et
qui sera idyllique ou monstrueux selon tes/ses syntomes (fantômes?)...

et Liliane cette dimension qu'en général se cache derrière l'Amour (donc
n'est pas perçue) impliquerait alors cette fusion "spéculaire" avec l'autre
éliminant ainsi la possibilité de rencontre entre deux êtres, ou, dans le
cas d'un amour non correspondu ou non-idyllique, de s'appercevoir et
appercevoir l'autre?


----- Original Message -----
From: "Jean-françois Doucet" <jeanfd at ulrik.uio.no>
To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
<lutecium-group at lutecium.org>
Sent: Thursday, March 08, 2007 7:55 AM
Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem


lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
---
Je pensais, chère Liliane, hier aux propriétés du langage lors de
transactions et pour tout dire lors de transactions immobilières. Dans la
mesure où le langage servant à donner un sens au changement de
propriétaire a ses limites - toute description d'un bien immobilier ne
saurait être complète et univoque - des agents viennent négocier la
passation. Des gros sous sont également gagnés. Est-ce cette même
limitation des possibilités du langage qui explique mon émotion devant une
belle fille, objet impossible à saisir dans le filet des mots aussi fin
soit-il ? Et cet objet d' amour que je ne pourrais avoir ne m' est plus
accessible que par l' intermédiaire des mots qui eux même laissent bien au
delà la beauté de la fille. Si donc, je mets des mots sur cet indicible,
j' exprime  un certain savoir : je commence à faire connaissance avec une
belle inconnue. Est-ce le savoir ainsi   mis à jour qui fait l'idylle ?
bien cordialement
Jean-francois Doucet
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Et bien ce serait bien dommage de perdre la dimension de l'idylle, car
> c'est
> ce qui donne son charme à l'amour, mais de toute façon elle ne peut se
> perdre car l'imaginaire est inéliminable des relations entre les hommes et
> les femmes, pas plus que celle du symbolique et du réel. Le sinthome c'est
> ce qui noue ne semble ces trois registres, mais il les noue sans que le
> sujet le sache, c'est sa part d'ignorance. Liliane.
>
>
>
> ----- Original Message -----
> From: "kika" <mariadsouza at terra.com.br>
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> <lutecium-group at lutecium.org>
> Sent: Thursday, March 08, 2007 1:02 AM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> mais ce serait toujours le sien, non? soit, ses synthomes à elle, femme
> (ou
> homme dans une relation homosexuelle)... car ce qui m'a semblé intéressant
> chez Lacan c'est cette nouvelle vision, disons pragmatique, de cette
> institurion appelée "amour" qui relèverait non plus du domaine de
> l'idylle,
> mais de celui du synthome et le révèlerait...
>
>
> ----- Original Message -----
> From: "liliane" <liliane.fainsilber at wanadoo.fr>
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> <lutecium-group at lutecium.org>
> Sent: Wednesday, March 07, 2007 2:09 PM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> y a de ça, mais ce n'est vu pour l'instant que du côté de l'homme. La
> rencontre intersinthomatique implique qu'une femme y mette elle aussi du
> sien. Liliane.
> ----- Original Message -----
> From: "kika" <mariadsouza at terra.com.br>
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> <lutecium-group at lutecium.org>
> Sent: Wednesday, March 07, 2007 1:05 PM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Liliane, quand Lacan parle de l'Amour synthomatique c'est à ça qu'il se
> réfère, non?
>
>
> ----- Original Message -----
> From: "liliane" <liliane.fainsilber at wanadoo.fr>
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> <lutecium-group at lutecium.org>
> Sent: Wednesday, March 07, 2007 5:27 AM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Merci pour ce texte José-Luiz.
>
> Voici un commentaire plein d'ironie avec cette remarque de Gide qui en est
> le joyau : il est vrai que Wherter est bien long à mourir et on saute des
> pages en attendant. Mais quand même, je me pose la question de savoir
> quelle
> différence il y a entre cette forme d'amour désespéré et celle de l'amour
> courtois. Ce dernier est impossible est conduit à la célébration de
> l'objet
> lointain, inaccessible, le second celui de Werther est tout aussi
> impossible, mais conduit non pas à l'exaltation de cet amour, mais au
> point
> d'acmé de la haine, celui que Wherter porte à Albert son rival, car c'est
> lui qu'il tue, au travers de lui, d'ailleurs c'est avec ses propres
> pistolets qui réalise son acte.
>
> Je me demande, mais ce n'est qu'une idée en passant, si avec ces deux
> formes
> d'amour tout aussi impossibles qui maintiennent l'objet d'amour à
> distance,
> on ne peut pas qualifier ce qu'il en est des deux structures, celle de
> l'obsessionnel, par l'amour courtois, amour non moins doublé de haine,
> mais
> à l'égard de l'objet lui-même, et celle de l'hystérique, ou c'est la haine
> de l'objet rival retournée contre soi-même qui triomphe avec la pente au
> suicide, celle qui en est la cause, la dénommée Charlotte, passant en
> quelque sorte au second plan. Amicalement. Liliane.
>
>
>
> ----- Original Message -----
> From: "José Luiz Caon" <jlcaon at terra.com.br>
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> <lutecium-group at lutecium.org>
> Sent: Wednesday, March 07, 2007 2:07 AM
> Subject: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
>
>
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Ceci est un journal électronique infini, cosmopolite et à la quête du sens
> France-Mail-Forum 24 (November 2001)
>
> --------------------------------------------------------------------------
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> ----
>
>
>
> Comment on a lancé les livres cultes (I)
>
> DIDIER JACOB
> 1774 : « Les Souffrances du jeune Werther »
> Le Nouvel Observateur,12.7. 2001
>
> Goethe a 25 ans lorsqu'il écrit, d'un seul jet, en deux mois, le premier
> grand chef-d'oeuvre et premier best-seller de la littérature allemande.
> Son
> roman d'amour déclenche aussitôt une vague de suicides en Europe. On
> n'aimera jamais plus comme avant
>
>
> --------------------------------------------------------------------------
--
> ----
>
> Dans les rues, les champs, au milieu des conversations, dans les
> antichambres des princes, dans les cabarets sombres où l'on monte à
> l'étage
> pour la fornication, à l'écurie, à l'office, au lavoir où les jeunes
> garces
> donnent en chantant la fessée au linge, dans les kermesses entre enfants
> rigolant, au marché, dans les jardins en fleurs, sous la lune où les
> amoureux vont langoureusement, partout l'on ne parle que de « Werther ».
> C'est à Leipzig, petite ville d'Allemagne, que « Die Leiden des jungen
> Werthers », un mince anonyme de cent cinquante pages, paraît à l'automne
> 1774. Aussitôt, la librairie de l'éditeur Weygand est prise d'assaut. On
> veut lire ; on veut savoir. On veut connaître les raisons. Pourquoi ce
> jeune
> Werther a-t-il autant souffert, pour quelle raison s'est-il finalement
> suicidé ?
>
> C'est le premier best-seller allemand, et l'acte de naissance, en Europe,
> de
> l'amour modern style - celui qui pince, qui tord, qui brûle et qui fait
> mal.
> Werther aime Charlotte, une jeune beauté qui lui a frappé l'oeil tandis
> qu'elle distribuait aux enfants de sa maison du pain pour le goûter. Avec
> sa
> robe blanche ornée de noeuds rose pâle, on aurait dit un ange vêtu comme
> un
> caniche. Le coeur de Werther se met à soupirer, « fermente » sans trouver
> à
> s'épanouir : la demoiselle est fiancée. Désespéré, le jeune homme se
> suicide. On voit tout le danger, pour l'église et les corps constitués, de
> cette apologie de la mort volontaire et des passions exacerbées. La
> police,
> alertée, interdit l'ouvrage. Mais il est trop tard. Le livre suscita « une
> ivresse, une fièvre, une extase qui déferla sur toute la terre habitée »,
> écrit Thomas Mann. Ce fut, ajoute-t-il, « comme l'étincelle qui tombe dans
> un tonneau de poudre, où en une brusque expansion une masse de forces,
> jusqu'alors tenues en laisse, se trouve libérée ; le hasard voulut que le
> monde entier fût prêt pour ce petit livre ».
>
> L'auteur ? Il n'y a pas deux mois, ce fils d'une mère peuple et d'un
> austère
> rentier n'était qu'un étudiant en droit promis à une carrière judiciaire
> de
> provinciale importance. Goethe eût épousé, au mieux, la fille du
> tapissier,
> s'il n'avait mis par écrit les idées du siècle. Or voici maintenant que,
> pour le voir, on vient de Londres et de la Russie. Dans les rues, au
> théâtre, on se pâme devant lui. On étouffe en le croisant, on veut de
> l'air,
> des sels, on s'évanouit. On le reconnaît à dix lieues, comme Madonna sur
> la
> scène de Bercy. Car ce Lovelace porte les couleurs du héros qu'il a créé,
> frac bleu, culotte jaune, bottes à mi-mollet. La mode est lancée. Goethe ?
> Oui, Madonna habillée par Jean-Paul Gaultier.
>
> « Il scandalisait la cour, raconte Pietro Citati, par ses manières
> d'étudiant de génie, ses tutoiements inopinés, ses imprécations, ses coups
> de cravache. [...] Il organisait des bals, des divertissements masqués,
> des
> représentations théâtrales, des promenades en montagne, des baignades dans
> les rivières, des chasses, de folles chevauchées nocturnes à travers les
> bois. » Sous le charme du dandy, le duc Charles-Auguste fait éclairer, la
> nuit, l'étang gelé que son château surplombe. On réveille la fanfare et
> l'orchestre de chambre. Musique ! Les doigts des musiciens, bleuis par la
> froidure, saignent sur l'archet, le fifre, la clarinette. On lance des
> sortes de fusées au-dessus du lac dont la glace transpire. Goethe au
> prince
> : « Patinons, mon prince. » Un laquais porte à Sa Majesté les chaussures à
> glisse. Et Goethe, véritablement toqué, ou feignant de l'être, se lance
> dans
> de périlleuses figures qui font l'admiration discrète des oies en pelisse
> et
> des dindons à particules. Une heure passe. On rentre au château. Allons,
> musique encore ! Menuet, danse, poésie ! Goethe, qui n'a quitté ni son
> entrain ni sa fourrure, déclame en grelottant : « Promenant autour de lui,
> raconte encore Citati, ses yeux noirs, resplendissants, d'Italien, il
> improvisait sur tous les tons et de toutes les manières : iambes,
> hexamètres, Knittelverse ; poèmes lyriques, fables, ballades, satires et
> petites comédies ; il répandait ses dons sur le public émerveillé, comme
> s'il avait renversé sur le monde un grand panier de fleurs. »
>
> Goethe comprend que les petites baronnies d'Allemagne ont soif d'idées
> neuves et de gentilshommes mal polis, d'oeuvres effervescentes à jeter
> dans
> des crânes où les cervelles s'ennuient. Ce n'est pas tant qu'on lise «
> Werther » - c'est qu'on éprouve soudain la violence d'être en vie. D'où
> cette « furor Wertherinus » (Lichtenberg) qui annonce les grandes
> opérations
> de merchandising moderne, montre Pokémon, T-shirt Harry Potter, calendrier
> Lara Croft pour vestiaires hommes uniquement. On porte beau et bleu, avec
> la
> culotte jaune. Parfumé à l'eau de Werther, on déambule dans les rues à des
> milliers d'exemplaires. On aime, on pleure, on en finit avec ses jours
> pour
> le grandiose de la chose. « Werther, écrit Mme de Staël non sans
> nostalgie,
> a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde. »
>
> Ainsi l'amour, qui vit de pâquerettes et d'eau fraîche, va devenir à la
> mode. Au temps des moralistes, on en dissertait sous perruque à l'abri des
> masses d'air. Désormais, la pluie mouille les passions. Tempêtes, vents,
> brumes, clairs de lune éclairent d'une lumière argentée le rouge du
> bonheur
> et les lèvres de la félicité. Cette fièvre gagne l'Europe, où les
> traductions fleurissent. Napoléon lui-même a lu « Werther » six fois
> pendant
> sa campagne d'Egypte. Il connaît le roman, dira Goethe, « comme un juge
> d'instruction qui a étudié son dossier ». Les deux géants se rencontrent
> le
> 2 octobre 1808 : l'Empereur, qui prend son petit déjeuner, parle levée
> d'impôts avec Daru. A sa gauche, Talleyrand. Soudain, Napoléon aperçoit
> Goethe vieillissant, et lui demande son âge. « 60 ans », répond celui-ci.
> « Vous êtes bien conservé », dit le premier. « Après diverses observations
> tout à fait pertinentes, raconte Goethe, il mentionna un certain passage
> et
> dit : "Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas naturel." Ce qu'il
> démontra longuement et de manière parfaitement juste. »
>
> Le « Werther » de Goethe marque, en somme, l'entrée de l'Allemagne dans le
> concert des nations. Car en 1774 le compteur du génie est, pour la
> littérature, à zéro dans ce pays. C'est le temps où Voltaire écarquille le
> jugement, où Diderot invente, dans « le Neveu de Rameau », rien de moins
> que
> l'art du scénario. Rousseau, lui, donne au coeur humain le sentiment du
> paysage. Et l'Allemagne ? Le pays est encore une manière de
> Timor-Oriental,
> tout irisé de dialectes qui ne s'entendent qu'à cinq lieues à la ronde.
> Cinquante ans plus tard, Goethe a renversé la tendance, et les grands
> romantiques n'auront pas de mots assez doux pour saluer le génie de ce
> géant
> de l'amour. Ainsi Lamartine, au sujet de « Werther » : « Je me souviens de
> l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse. Les impressions que ces
> lectures ont faites sur moi ne se sont jamais effacées ni refroidies. La
> mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai
> touché ainsi au fond de l'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour
> s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. »
>
> Que s'est-il donc passé, dans ces années qui marquèrent le triomphe du
> Sturm
> und Drang - du « vague des passions » ? Une sorte de guerre commerciale,
> au
> fond, entre prétendants au titre de premier des romantiques. Ainsi
> Chateaubriand se dépêche d'enfoncer, avec « René », qu'il publie en 1802,
> la
> porte ouverte de « Werther ». Goethe, du coup, l'accuse de plagiat, mais
> en
> masquant la vraie nature de son ressentiment : « Chateaubriand, dit-il en
> 1829 à David d'Angers, n'est que le continuateur de Bernardin de
> Saint-Pierre. » François-René répond par retour, dans les « Mémoires
> d'outre-tombe », et minimise l'influence de son rival, qu'il traite de «
> vieille poussière ». Il faudra les grands d'Allemagne pour réviser son
> jugement. Après la défaite nazie, Thomas Mann puise ainsi espoir dans
> l'ombre indiscutable : ce « Voltaire allemand », écrit-il, ce « chef
> spirituel de l'Europe », cet « écusson », ce « palladium de l'humanité »,
> cet « Allemand au plus haut point, véritable explosion de germanité », est
> pour lui l'emblème de la dignité retrouvée.
>
> Le voici donc, le bon génie de l'Allemagne : arrière-petit-fils d'un
> maréchal-ferrant, petit-fils d'un tailleur pour dames, Goethe naît à
> Francfort, perd sa soeur aimée, sent pencher son coeur vers les filles au
> teint nacré. Etudiant en droit, il fait ses classes à Leipzig et à
> Strasbourg où il courtise, avant de la négliger, Frédérique Brion, une
> jeune
> fille promue « astre charmant sur le ciel champêtre ». Le 9 juin 1772, il
> est amoureux de Charlotte - la future du livre. Le 13 août, ils échangent
> un
> baiser. Mais Lotte est déjà fiancée. Goethe se désespère, lui envoie des
> adieux enflammés : « Mon bagage est bouclé, Lotte, le jour va poindre.
> Encore un quart d'heure et je serai parti. Adieu, mille fois adieu ! »
> Reste
> le suicide sur le gâteau : le 30 octobre 1772, Karl Wilhelm Jerusalem, un
> vieil ami de Leipzig, se tire par dépit une balle dans la tête. Goethe
> fait
> d'une pierre deux coups, mêle sa propre histoire au désespoir de
> l'amoureux
> éconduit. Pendant deux mois, il écrit sans relâche, établissant un record
> de
> célérité que seul Rilke battra, en expédiant en trois semaines les «
> Elégies
> de Duino » et les « Sonnets à Orphée ».
>
> Ainsi donc Werther vit. Mais meurt aussitôt, et n'en finit pas de mourir :
> c'est que le héros pleurniche sans fin, dans un accès de sentimentalité un
> peu tarte qui rend l'oeuvre épuisante aujourd'hui, et fera dire à Gide,
> reprenant le livre aux premiers mois de l'Occupation : « J'achève de
> relire
> "Werther", non sans irritation. J'avais oublié qu'il mettait tant de temps
> à
> mourir. Cela n'en finit pas, et l'on voudrait enfin le pousser par les
> épaules. » Après avoir mouillé tout un lot de mouchoirs, Goethe conclut
> pourtant l'affaire, dans un extraordinaire final où l'émotion, la
> tristesse,
> la surprise semblent vouloir signer, d'un trait rageur, et à trois mains,
> au
> bas de l'ouvrage : « Il mourut à midi. La présence du bailli et les
> mesures
> qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers
> les
> onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et ses fils
> suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On craignit pour la
> vie
> de Charlotte. Des journaliers le portèrent ; aucun ecclésiastique ne
> l'accompagna. »
>
> Goethe expédie sa déclaration des droits de l'homme et du citoyen
> romantiques chez Weygand, à Leipzig. Il envoie aussi l'objet à Lotte, qui
> se
> froisse de voir son nom et sa figure entrer sans permission au Who's Who
> des
> grandes héroïnes romanesques. Son mari, Kestner, proteste également. C'est
> que Goethe lui a, de la sorte, volé sa femme en lui faisant cet enfant.
> D'où
> peut-être cette frénésie de procréation qui occupe le couple alors : Lotte
> sera dans sa vie douze fois enceinte de Kestner. Qu'importe à Goethe, dont
> la vie s'enrichit maintenant d'incessantes conquêtes : une laitière, ou
> bien
> une comtesse. Au fond, l'auteur de « Faust » préfère l'amour aux femmes,
> dont il aimerait faire des saintes, pour s'en passer. « Depuis quelque
> temps, écrit-il à l'une d'elles, je vous vois comme la Madone qui monte au
> ciel. En vain celui qu'elle laisse en arrière tend les bras vers elle, en
> vain il voudrait, de son regard obscurci de larmes, attirer une dernière
> fois vers la terre le regard de celle qui s'en va, tout environnée de
> splendeur, et n'a de désir que pour la couronne qui plane au-dessus de sa
> tête. » Goethe, ou le saint ampoulé.
>
> Sur le tard, l'ex-dandy finit par épouser une demoiselle Vulpius, dont les
> principales épaisseurs n'incitent pas, du reste, au commerce charnel : les
> Schiller parlent d'elle comme de « l'épaisse moitié » du poète, et Bettina
> Brentano la qualifie de « boudin idiot ». On est loin du premier Goethe,
> qui
> ne vénérait rien tant que le corps artistique des femmes. Mais il est
> désormais tout entier à son oeuvre : « J'ai eu hier, écrit Goethe en 1777,
> une journée extraordinaire : après dîner, j'ai mis par hasard la main sur
> "Werther" et tout m'en était nouveau et étranger. Je suis sorti à cheval,
> la
> nuit. Adieu. » Scène magnifique, où l'on voit, sous la froideur, sourdre
> une
> nouvelle exaltation : c'est la fuite vers les masses sombres, et l'adieu
> lancé à ses frères les vivants. Goethe, désormais, n'est plus ici-bas. Il
> est avec Dieu, quelque part dans la noirceur du monde.
>
> La semaine prochaine : l'« Encyclopédie », par Jacques Drillon.
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