[Lutecium-group] Re : Karl Wilhelm Jerusalem

Chantal Collet collet.chantal at 9online.fr
Sat Mar 10 05:45:08 GMT 2007


envoyé à 6 heures , VENDREDI MATIN  . Hum ! Ça ne passe pas ?( 3ème essai) ;
le robot est en Sunday close.




Ne dit-on pas dans le langage courant "la maladie d'amour" ?

Pour échapper à ce qui ressemblerait à un désastre, ne faut-il pas se vivre
comme Sujet et non comme objet ?


Dans une autre chanson : "sans amour, je ne suis rien ..."

Mais encore, "De quel amour, mon coeur vous mourûtes, un jour !"

J'aime relire et redire le cantique des cantiques de la Bible, qui me parle
du désir mieux que quiconque. Même s'il échappe à ma possession.

Ch.


Le 9/03/07 14:08, « sven noordman » <sevensone at yahoo.com> a écrit :

> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Tant que nous en sommes pas en situation de face a face, nous parlons tous
> depuis certaines spheres ou planetes que nous pouvons decrire comme
> lunatiques, solaires ou mercuriales a souhait. Nous ne parlons pas de la meme
> facon, et partant, pas meme des memes choses. Il est clair que les concepts
> les plus intransigeants ont ete interpretes et assimiles par chacun a sa
> maniere, souvent afin de taire ses propres eceuils.
> 
> Tu dis que ce monsieur (mr) accapare la psychanalyse, c'est bien qu'il tente
> de faire main basse sur des richesses selon un angle impropre. Il veut rafler
> la mise selon les regles du poker alors que vous jouez au bridge.  Cela semble
> incongru, voire ridicule comme tu dis. Mais n'est ce pas une des vertus de la
> psychanalyse de trouver dans ce genre d'evenement matiere a reflexion.
> Evidement, une fois que l'on a etablit un lien, je veux dire une  notion de
> respect pour quelqu'un, on peut aller assez loin dans la recherche d'une
> justification et d'un sens.
> 
> Le probleme de la notion de ridicule est que nous le sommes tous a des degres
> divers et qu'il n'y a qu'une lettre de differance entre mepris et meprise.
> Oscar Wilde disait je crois que la validite du contenu d'un texte n'a rien a
> voir avec la sincerite de celui qui l'exprime, cela fait  vingt ans et je ne
> sais toujours pas quoi penser de cette phrase.
> 
> L'autre aspect qui me parait problematique, est celui de cette richesse
> psychanalytique supposee accaparee. De mon point de vue, naivement
> aristotelicien, monsieur (mr) est libre d'utiliser le materiaux
> psychoanalytique comme bon lui semble, apres tout, j'ignore tout de ses
> dispositions et surtout, je ne sais pas comment elles evolueront. De plus, on
> a vu souvent des distortions apporter des fruits nouveaux. Evidement s'il
> pense avoir decouvert le Saint-Graal, on pourra lui retorquer qu'il n'est pas
> le seul.
> 
> Enfin, si la psychanalyse est une richesse, comme toutes les richesses, elle
> apporte son lot d'ennuis, de jalousie, d'incomprehension. Si tu as vu juste a
> propos de ce monsieur alors je le plains, car il manque de quelquechose et
> nous savons que l'argent brule les doigts des voleurs (sans parler de leur
> coeur), mais il me semble tout aussi probable qu'il y ait chez lui un trop
> plein, et ce qui est trop est fatalement un peu ambivalent lorsque ce n'est
> pas trop pur.
> 
> A propos de l'amour, je suis comme tout le monde, je crois que j'ai des choses
> a dire. Je crois cependant que je vais m'abstenir.
> 
> Sven
> 
> kika <mariadsouza at terra.com.br> wrote: lutecium-group: Document interne au
> Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> je trouve ridicule que ton appropriation de la psychanalyse... et c'est de
> cette hauteur que tu parles, comme un lunatique.
> 
> ----- Original Message -----
> From: "Psychanalyse"
> 
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> 
> Sent: Thursday, March 08, 2007 5:25 PM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
> 
> 
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> 
> Noué avec un sac de noeuds?
> 
> MR
> 
> ----- Original Message -----
> From: "liliane" 
> 
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> 
> Sent: Thursday, March 08, 2007 7:41 AM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
> 
> 
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Et bien ce serait bien dommage de perdre la dimension de l'idylle, car c'est
> ce qui donne son charme à l'amour, mais de toute façon elle ne peut se
> perdre car l'imaginaire est inéliminable des relations entre les hommes et
> les femmes, pas plus que celle du symbolique et du réel. Le sinthome c'est
> ce qui noue ne semble ces trois registres, mais il les noue sans que le
> sujet le sache, c'est sa part d'ignorance. Liliane.
> 
> 
> 
> ----- Original Message -----
> From: "kika" 
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> 
> Sent: Thursday, March 08, 2007 1:02 AM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
> 
> 
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> mais ce serait toujours le sien, non? soit, ses synthomes à elle, femme (ou
> homme dans une relation homosexuelle)... car ce qui m'a semblé intéressant
> chez Lacan c'est cette nouvelle vision, disons pragmatique, de cette
> institurion appelée "amour" qui relèverait non plus du domaine de l'idylle,
> mais de celui du synthome et le révèlerait...
> 
> 
> ----- Original Message -----
> From: "liliane" 
> 
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> 
> Sent: Wednesday, March 07, 2007 2:09 PM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
> 
> 
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> y a de ça, mais ce n'est vu pour l'instant que du côté de l'homme. La
> rencontre intersinthomatique implique qu'une femme y mette elle aussi du
> sien. Liliane.
> ----- Original Message -----
> From: "kika" 
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> 
> Sent: Wednesday, March 07, 2007 1:05 PM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
> 
> 
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Liliane, quand Lacan parle de l'Amour synthomatique c'est à ça qu'il se
> réfère, non?
> 
> 
> ----- Original Message -----
> From: "liliane" 
> 
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> 
> Sent: Wednesday, March 07, 2007 5:27 AM
> Subject: Re: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
> 
> 
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Merci pour ce texte José-Luiz.
> 
> Voici un commentaire plein d'ironie avec cette remarque de Gide qui en est
> le joyau : il est vrai que Wherter est bien long à mourir et on saute des
> pages en attendant. Mais quand même, je me pose la question de savoir quelle
> différence il y a entre cette forme d'amour désespéré et celle de l'amour
> courtois. Ce dernier est impossible est conduit à la célébration de l'objet
> lointain, inaccessible, le second celui de Werther est tout aussi
> impossible, mais conduit non pas à l'exaltation de cet amour, mais au point
> d'acmé de la haine, celui que Wherter porte à Albert son rival, car c'est
> lui qu'il tue, au travers de lui, d'ailleurs c'est avec ses propres
> pistolets qui réalise son acte.
> 
> Je me demande, mais ce n'est qu'une idée en passant, si avec ces deux formes
> d'amour tout aussi impossibles qui maintiennent l'objet d'amour à distance,
> on ne peut pas qualifier ce qu'il en est des deux structures, celle de
> l'obsessionnel, par l'amour courtois, amour non moins doublé de haine, mais
> à l'égard de l'objet lui-même, et celle de l'hystérique, ou c'est la haine
> de l'objet rival retournée contre soi-même qui triomphe avec la pente au
> suicide, celle qui en est la cause, la dénommée Charlotte, passant en
> quelque sorte au second plan. Amicalement. Liliane.
> 
> 
> 
> ----- Original Message -----
> From: "José Luiz Caon"
> To: "Groupe de travail pour la psychanalyse lacanienne"
> 
> Sent: Wednesday, March 07, 2007 2:07 AM
> Subject: [Lutecium-group] Karl Wilhelm Jerusalem
> 
> 
> lutecium-group: Document interne au Groupe de Travail Lutecium.
> Ne doit pas etre diffuse hors du groupe.
> ---
> Ceci est un journal électronique infini, cosmopolite et à la quête du sens
> France-Mail-Forum 24 (November 2001)
> 
> ----------------------------------------------------------------------------
> ----
> 
> 
> 
> Comment on a lancé les livres cultes (I)
> 
> DIDIER JACOB
> 1774 : « Les Souffrances du jeune Werther »
> Le Nouvel Observateur,12.7. 2001
> 
> Goethe a 25 ans lorsqu'il écrit, d'un seul jet, en deux mois, le premier
> grand chef-d'oeuvre et premier best-seller de la littérature allemande. Son
> roman d'amour déclenche aussitôt une vague de suicides en Europe. On
> n'aimera jamais plus comme avant
> 
> 
> ----------------------------------------------------------------------------
> ----
> 
> Dans les rues, les champs, au milieu des conversations, dans les
> antichambres des princes, dans les cabarets sombres où l'on monte à l'étage
> pour la fornication, à l'écurie, à l'office, au lavoir où les jeunes garces
> donnent en chantant la fessée au linge, dans les kermesses entre enfants
> rigolant, au marché, dans les jardins en fleurs, sous la lune où les
> amoureux vont langoureusement, partout l'on ne parle que de « Werther ».
> C'est à Leipzig, petite ville d'Allemagne, que « Die Leiden des jungen
> Werthers », un mince anonyme de cent cinquante pages, paraît à l'automne
> 1774. Aussitôt, la librairie de l'éditeur Weygand est prise d'assaut. On
> veut lire ; on veut savoir. On veut connaître les raisons. Pourquoi ce jeune
> Werther a-t-il autant souffert, pour quelle raison s'est-il finalement
> suicidé ?
> 
> C'est le premier best-seller allemand, et l'acte de naissance, en Europe, de
> l'amour modern style - celui qui pince, qui tord, qui brûle et qui fait mal.
> Werther aime Charlotte, une jeune beauté qui lui a frappé l'oeil tandis
> qu'elle distribuait aux enfants de sa maison du pain pour le goûter. Avec sa
> robe blanche ornée de noeuds rose pâle, on aurait dit un ange vêtu comme un
> caniche. Le coeur de Werther se met à soupirer, « fermente » sans trouver à
> s'épanouir : la demoiselle est fiancée. Désespéré, le jeune homme se
> suicide. On voit tout le danger, pour l'église et les corps constitués, de
> cette apologie de la mort volontaire et des passions exacerbées. La police,
> alertée, interdit l'ouvrage. Mais il est trop tard. Le livre suscita « une
> ivresse, une fièvre, une extase qui déferla sur toute la terre habitée »,
> écrit Thomas Mann. Ce fut, ajoute-t-il, « comme l'étincelle qui tombe dans
> un tonneau de poudre, où en une brusque expansion une masse de forces,
> jusqu'alors tenues en laisse, se trouve libérée ; le hasard voulut que le
> monde entier fût prêt pour ce petit livre ».
> 
> L'auteur ? Il n'y a pas deux mois, ce fils d'une mère peuple et d'un austère
> rentier n'était qu'un étudiant en droit promis à une carrière judiciaire de
> provinciale importance. Goethe eût épousé, au mieux, la fille du tapissier,
> s'il n'avait mis par écrit les idées du siècle. Or voici maintenant que,
> pour le voir, on vient de Londres et de la Russie. Dans les rues, au
> théâtre, on se pâme devant lui. On étouffe en le croisant, on veut de l'air,
> des sels, on s'évanouit. On le reconnaît à dix lieues, comme Madonna sur la
> scène de Bercy. Car ce Lovelace porte les couleurs du héros qu'il a créé,
> frac bleu, culotte jaune, bottes à mi-mollet. La mode est lancée. Goethe ?
> Oui, Madonna habillée par Jean-Paul Gaultier.
> 
> « Il scandalisait la cour, raconte Pietro Citati, par ses manières
> d'étudiant de génie, ses tutoiements inopinés, ses imprécations, ses coups
> de cravache. [...] Il organisait des bals, des divertissements masqués, des
> représentations théâtrales, des promenades en montagne, des baignades dans
> les rivières, des chasses, de folles chevauchées nocturnes à travers les
> bois. » Sous le charme du dandy, le duc Charles-Auguste fait éclairer, la
> nuit, l'étang gelé que son château surplombe. On réveille la fanfare et
> l'orchestre de chambre. Musique ! Les doigts des musiciens, bleuis par la
> froidure, saignent sur l'archet, le fifre, la clarinette. On lance des
> sortes de fusées au-dessus du lac dont la glace transpire. Goethe au prince
> : « Patinons, mon prince. » Un laquais porte à Sa Majesté les chaussures à
> glisse. Et Goethe, véritablement toqué, ou feignant de l'être, se lance dans
> de périlleuses figures qui font l'admiration discrète des oies en pelisse et
> des dindons à particules. Une heure passe. On rentre au château. Allons,
> musique encore ! Menuet, danse, poésie ! Goethe, qui n'a quitté ni son
> entrain ni sa fourrure, déclame en grelottant : « Promenant autour de lui,
> raconte encore Citati, ses yeux noirs, resplendissants, d'Italien, il
> improvisait sur tous les tons et de toutes les manières : iambes,
> hexamètres, Knittelverse ; poèmes lyriques, fables, ballades, satires et
> petites comédies ; il répandait ses dons sur le public émerveillé, comme
> s'il avait renversé sur le monde un grand panier de fleurs. »
> 
> Goethe comprend que les petites baronnies d'Allemagne ont soif d'idées
> neuves et de gentilshommes mal polis, d'oeuvres effervescentes à jeter dans
> des crânes où les cervelles s'ennuient. Ce n'est pas tant qu'on lise «
> Werther » - c'est qu'on éprouve soudain la violence d'être en vie. D'où
> cette « furor Wertherinus » (Lichtenberg) qui annonce les grandes opérations
> de merchandising moderne, montre Pokémon, T-shirt Harry Potter, calendrier
> Lara Croft pour vestiaires hommes uniquement. On porte beau et bleu, avec la
> culotte jaune. Parfumé à l'eau de Werther, on déambule dans les rues à des
> milliers d'exemplaires. On aime, on pleure, on en finit avec ses jours pour
> le grandiose de la chose. « Werther, écrit Mme de Staël non sans nostalgie,
> a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde. »
> 
> Ainsi l'amour, qui vit de pâquerettes et d'eau fraîche, va devenir à la
> mode. Au temps des moralistes, on en dissertait sous perruque à l'abri des
> masses d'air. Désormais, la pluie mouille les passions. Tempêtes, vents,
> brumes, clairs de lune éclairent d'une lumière argentée le rouge du bonheur
> et les lèvres de la félicité. Cette fièvre gagne l'Europe, où les
> traductions fleurissent. Napoléon lui-même a lu « Werther » six fois pendant
> sa campagne d'Egypte. Il connaît le roman, dira Goethe, « comme un juge
> d'instruction qui a étudié son dossier ». Les deux géants se rencontrent le
> 2 octobre 1808 : l'Empereur, qui prend son petit déjeuner, parle levée
> d'impôts avec Daru. A sa gauche, Talleyrand. Soudain, Napoléon aperçoit
> Goethe vieillissant, et lui demande son âge. « 60 ans », répond celui-ci.
> « Vous êtes bien conservé », dit le premier. « Après diverses observations
> tout à fait pertinentes, raconte Goethe, il mentionna un certain passage et
> dit : "Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas naturel." Ce qu'il
> démontra longuement et de manière parfaitement juste. »
> 
> Le « Werther » de Goethe marque, en somme, l'entrée de l'Allemagne dans le
> concert des nations. Car en 1774 le compteur du génie est, pour la
> littérature, à zéro dans ce pays. C'est le temps où Voltaire écarquille le
> jugement, où Diderot invente, dans « le Neveu de Rameau », rien de moins que
> l'art du scénario. Rousseau, lui, donne au coeur humain le sentiment du
> paysage. Et l'Allemagne ? Le pays est encore une manière de Timor-Oriental,
> tout irisé de dialectes qui ne s'entendent qu'à cinq lieues à la ronde.
> Cinquante ans plus tard, Goethe a renversé la tendance, et les grands
> romantiques n'auront pas de mots assez doux pour saluer le génie de ce géant
> de l'amour. Ainsi Lamartine, au sujet de « Werther » : « Je me souviens de
> l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse. Les impressions que ces
> lectures ont faites sur moi ne se sont jamais effacées ni refroidies. La
> mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai
> touché ainsi au fond de l'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour
> s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. »
> 
> Que s'est-il donc passé, dans ces années qui marquèrent le triomphe du Sturm
> und Drang - du « vague des passions » ? Une sorte de guerre commerciale, au
> fond, entre prétendants au titre de premier des romantiques. Ainsi
> Chateaubriand se dépêche d'enfoncer, avec « René », qu'il publie en 1802, la
> porte ouverte de « Werther ». Goethe, du coup, l'accuse de plagiat, mais en
> masquant la vraie nature de son ressentiment : « Chateaubriand, dit-il en
> 1829 à David d'Angers, n'est que le continuateur de Bernardin de
> Saint-Pierre. » François-René répond par retour, dans les « Mémoires
> d'outre-tombe », et minimise l'influence de son rival, qu'il traite de «
> vieille poussière ». Il faudra les grands d'Allemagne pour réviser son
> jugement. Après la défaite nazie, Thomas Mann puise ainsi espoir dans
> l'ombre indiscutable : ce « Voltaire allemand », écrit-il, ce « chef
> spirituel de l'Europe », cet « écusson », ce « palladium de l'humanité »,
> cet « Allemand au plus haut point, véritable explosion de germanité », est
> pour lui l'emblème de la dignité retrouvée.
> 
> Le voici donc, le bon génie de l'Allemagne : arrière-petit-fils d'un
> maréchal-ferrant, petit-fils d'un tailleur pour dames, Goethe naît à
> Francfort, perd sa soeur aimée, sent pencher son coeur vers les filles au
> teint nacré. Etudiant en droit, il fait ses classes à Leipzig et à
> Strasbourg où il courtise, avant de la négliger, Frédérique Brion, une jeune
> fille promue « astre charmant sur le ciel champêtre ». Le 9 juin 1772, il
> est amoureux de Charlotte - la future du livre. Le 13 août, ils échangent un
> baiser. Mais Lotte est déjà fiancée. Goethe se désespère, lui envoie des
> adieux enflammés : « Mon bagage est bouclé, Lotte, le jour va poindre.
> Encore un quart d'heure et je serai parti. Adieu, mille fois adieu ! » Reste
> le suicide sur le gâteau : le 30 octobre 1772, Karl Wilhelm Jerusalem, un
> vieil ami de Leipzig, se tire par dépit une balle dans la tête. Goethe fait
> d'une pierre deux coups, mêle sa propre histoire au désespoir de l'amoureux
> éconduit. Pendant deux mois, il écrit sans relâche, établissant un record de
> célérité que seul Rilke battra, en expédiant en trois semaines les « Elégies
> de Duino » et les « Sonnets à Orphée ».
> 
> Ainsi donc Werther vit. Mais meurt aussitôt, et n'en finit pas de mourir :
> c'est que le héros pleurniche sans fin, dans un accès de sentimentalité un
> peu tarte qui rend l'oeuvre épuisante aujourd'hui, et fera dire à Gide,
> reprenant le livre aux premiers mois de l'Occupation : « J'achève de relire
> "Werther", non sans irritation. J'avais oublié qu'il mettait tant de temps à
> mourir. Cela n'en finit pas, et l'on voudrait enfin le pousser par les
> épaules. » Après avoir mouillé tout un lot de mouchoirs, Goethe conclut
> pourtant l'affaire, dans un extraordinaire final où l'émotion, la tristesse,
> la surprise semblent vouloir signer, d'un trait rageur, et à trois mains, au
> bas de l'ouvrage : « Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures
> qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers les
> onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et ses fils
> suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On craignit pour la vie
> de Charlotte. Des journaliers le portèrent ; aucun ecclésiastique ne
> l'accompagna. »
> 
> Goethe expédie sa déclaration des droits de l'homme et du citoyen
> romantiques chez Weygand, à Leipzig. Il envoie aussi l'objet à Lotte, qui se
> froisse de voir son nom et sa figure entrer sans permission au Who's Who des
> grandes héroïnes romanesques. Son mari, Kestner, proteste également. C'est
> que Goethe lui a, de la sorte, volé sa femme en lui faisant cet enfant. D'où
> peut-être cette frénésie de procréation qui occupe le couple alors : Lotte
> sera dans sa vie douze fois enceinte de Kestner. Qu'importe à Goethe, dont
> la vie s'enrichit maintenant d'incessantes conquêtes : une laitière, ou bien
> une comtesse. Au fond, l'auteur de « Faust » préfère l'amour aux femmes,
> dont il aimerait faire des saintes, pour s'en passer. « Depuis quelque
> temps, écrit-il à l'une d'elles, je vous vois comme la Madone qui monte au
> ciel. En vain celui qu'elle laisse en arrière tend les bras vers elle, en
> vain il voudrait, de son regard obscurci de larmes, attirer une dernière
> fois vers la terre le regard de celle qui s'en va, tout environnée de
> splendeur, et n'a de désir que pour la couronne qui plane au-dessus de sa
> tête. » Goethe, ou le saint ampoulé.
> 
> Sur le tard, l'ex-dandy finit par épouser une demoiselle Vulpius, dont les
> principales épaisseurs n'incitent pas, du reste, au commerce charnel : les
> Schiller parlent d'elle comme de « l'épaisse moitié » du poète, et Bettina
> Brentano la qualifie de « boudin idiot ». On est loin du premier Goethe, qui
> ne vénérait rien tant que le corps artistique des femmes. Mais il est
> désormais tout entier à son oeuvre : « J'ai eu hier, écrit Goethe en 1777,
> une journée extraordinaire : après dîner, j'ai mis par hasard la main sur
> "Werther" et tout m'en était nouveau et étranger. Je suis sorti à cheval, la
> nuit. Adieu. » Scène magnifique, où l'on voit, sous la froideur, sourdre une
> nouvelle exaltation : c'est la fuite vers les masses sombres, et l'adieu
> lancé à ses frères les vivants. Goethe, désormais, n'est plus ici-bas. Il
> est avec Dieu, quelque part dans la noirceur du monde.
> 
> La semaine prochaine : l'« Encyclopédie », par Jacques Drillon.
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